‹ Histoire des Italiens (volume 5)Chapitre 183 sur 352 · MACHIAVEL INFAME · texte numérisé non relu

MACHIAVEL INFAME

ne virent dans son œuvre qu'une ironie continuelle (1), ou bien qu'un artifice pour amener les Médicis à faire abus du pouvoir, au point de fatiguer la patience. Machiavel lui-même hésita entre la principauté et la république ; après avoir blâmé dans les Histoires les concessions trop larges faites aux Médicis, il jugea plus tard inutile de les contrarier, et les seconda même dans l'espoir qu'ils pourraient aider à constituer l'unité italienne : but élevé, mais incomplet, pour lequel il écrivit le Prince, afin d'enseigner à Julien de Médicis les moyens de conserver le pouvoir récemment acquis. Julien étant resté au-dessous de sa tâche, il adressa son livre à Laurent, bien moins vertueux que le duc de Valentinois, mais appuyé par un pape jeune ; déçu encore de ce côté, il reporta son espérance sur la république florentine.

C'est dans d'autres natures, dans des caractères plus fermes, que nous chercherons le libéral; nous n'accepterons pas non plus comme un homme austère ou comme un ardent républicain ce Machiavel, qui ne cesse d'exhorter à s'arranger d'un gouvernement quel qu'il soit; qui a pour amis les plus débauchés de Florence, pour confidents des politiques abjects et traîtres envers leur patrie; qui regardait comme le comble de la misère de vivre humble et obscur, qui avait besoin de bruit, d'argent, de jouissances, d'amours, de la faveur des grands, d'emplois. Pour obtenir tout cela, il flatte Léon X , il flatte Clément VII et l'inepte Laurent ; ils le mettent à la torture de la corde, et cependant il célèbre leurs louanges, leur tend la main enfin, pour les flatter, il insulte au gouvernement honorable de Soderini (2).

Déjà les contemporains, qui sentaient les conséquences de

(1) Le premier, je crois, qui le dit fut Albéric Gentile, lequel {Légat, viil, 9) écrit ; Sui pruposili non est tyranniim institiiere, sed arcanis ejtis pa/arn /aclis, ipsum miseris populis midum et conspicuum exidbere. Le cardinal Réginal Paul, qui se trouvait à Florence quelque temps après la mort de Machiavel , écrit : « Dans cette ville Ijcaucoup de citoyens , qui ont vécu dans l'intimité de Machiavel, m'ont assuré qu'il disait n'avoir pas toujours suivi son propre jugemeul, mais la pensée de celui auquel il adressait le livre du Prince ; en effet, comme il haïssait, ajoutait-il, de pareils gouvernements, il avait toujours désiré les dé. truire ; donc, si celui auquel sou livre était adressé avait suivi et mis eu pratique ses préceptes, son règne aurait très-peu duré, et le duc serait tombé de lui-même. » {Apologia ad Carolum Cœsarem. Brescia, 1774; tom. I, p. 552.)

(2) La notte che mori Pier Soderini, L'anima andù dell' inferno alla bocca :

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cette politique, se révoltaient contre la légèreté licencieuse de Machiavel, et maudissaient les conseils pervers de son livre du Prince^ qui avait enseigné au duc d'Urbin « à ravir aux riches leurs biens, aux pauvres l'honneur, aux uns et aux autres la liberté. » Il chercha donc à le retirer de la circulation, et le peuple ne voulut pas le renommer secrétaire des Dix de la guerre, tant la conscience publique s'indignait à cette froide analyse qui met l'ordre politique au-dessus de l'ordre moral , la raison d'État au-dessus de l'humanité , et sacrifie l'individu à la prospérité de l'État, identifié avec le prince.

Et nous, tout en avouant que Machiavel et Guicciardini contribuèrent immensément à développer la nouvelle science politique, nous les considérons comme un scandale dans la littérature chrétienne, et nous les rejetons parmi les grands écrivains du monde païen (1).

E il (liavolo gli disse : — Anima sciocca ! Via di qua : vanne al limbo coi baniliini.

Ces paroles ne sont pas même originales. Le Diarium parmense, publié par Muratori, à la date de 1481, dit, à roccasiou du gouverneur Pierre Trotti sortant de charge, qui digniis est ad llmbum descendere , ciim niliU mali , niliilve boni egerit, cii/tis proclamationes et mandata nuUatvnus observabanlw.

(1) Le roi qui contribua au partage de la Pologne réfutait le Prince dans V Anti- Macliiavel , et disait : Le Prince de Blackiavel est en fait de morale ce qu'est l'ouvrage de Spinosa en matière de foi. Spinosa sapait les fondements de la foi, et ne tendait pas moins qu'à renverser l'édifice de la religion : Maclùavel corrompit la politique et entreprit de détruire les préceptes de la saine morale. Les erreurs de l'un n'étoienl que des erreurs de spéculation , celles de l'autre re gardaient la pratique. Dans les Mémoires de l'abbé Morellet (Paris, 1823) se trouve une lettre de Pierre Verri, de 17GG , dans laquelle on lit : « Quel autre <( pays que le notre a produit un Machiavel et un frère Paul Sarpi , deux « monstres en politique , dont la doctrine est aussi atroce que fausse , et qui « montrent froidement les avantages du vice, parce qu'ils ignorent ceux de la « vertu? » Napoléon disait : » Tacite a fait des romans, Gibbon est un déclaraateur, « Machiavel est l'unique auteur lisii)le. » (De Pradt, Ambass. en 'Pologne.) Lorsque Napoléon cessa d'être à la mode, on imprima ]\Iactdavel commenté par Bonaparte (Paris, 1816). Émilien Judici, dans la on/.icme leçon de Y Histoire des belles-lettres en Italie , est grand panégyriste de Macliiavel et se déchaîne avec violence contre ses détracteurs ; mais il finit ainsi : « Ce dont je suis certain, Il c'est que le livre de Machiavel, cet admirable répertoire où l'on expose toute <t la science des poisons et de leurs remèdes, fut très-profitable aux bourreaux « et très-inutile aux victimes. » De la même manière, ses instincts généreux, l'emportant sur lesjugements rationnels, lui font comparer la politique du moyen âge à la « diplomatie inhumaine de nos jours. » (Hist. des municipes, i, 821.) Maz-

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