ARMÉES ÉTRANGÈRES ET ITALIENNES
Suisses, avec lesquels, par rivalité, ils engageaient souvent des luttes impitoyables. Hauts de taille et d'une belle prestance, ils menaient avec eux leurs femmes et leurs enfants, qui devenaient un embarras sérieux dans les actions; adonnés à la boisson, imprévoyants, pointilleux, ils ne savaient pas supporter les privations, et l'on disait qu'ils oignaient leurs armes et leurs mains avec la graisse des cadavres ennemis. Derrière ces armées, on voyait de longues fdes de prisonniers, hommes et femmes, jeunes et vieux, attachés entre eux à la queue des chevaux, et poussés à coups de talon de lance et de fouet; sur les chars étaient les malades et les enfants, entassés parmi les dépouilles , les verres et les bouteilles.
Riches, occupés d'art, d'industrie, de commerce, les Italiens n'avaient ni le temps ni le désir d'embrasser la vie militaire, et préféraient voir les soldats conduits sur leurs marchés, comme les denrées de l'Arabie et de l'Inde : gens sans morale, parce qu'ils faisaient un métier, et dont la lâcheté rendait chaque jour plus méprisable l'usuge des armes. Ainsi la nation restait distincte de l'armée. Ces mercenaires, brigands au besoin, payés aujourd'hui pour combattre celui qu'ils serviront peut-être demain , féroces quand le péril est éloigné, braves seulement par l'espoir du butin, faisaient consister la valeur dans des noms pompeux, comme Fracasse, Fièremouche, Tranche-montagne, Sans -miséricorde. Si la paye était retardée, ils cessaient d'obéir et arrêtaient leur général ; souvent encore, entraînés par l'espéran(;e du pillage, ils contraignaient leurs chefs à se battre dans des circonstances désavantageuses, ou bien à livrer des combats sans utilité. Ils avaient le droit de piller une ville pour peu qu'elle se fût défendue; aussi l'on traitait parfois de son rachat avant de la prendre, ou bien on la vendait à quelque entrepreneur de pillage il).
Quelques petits seigneurs suivaient encore la carrière des armes comme noble occupation. C'était là sans doute une cause de procédés courtois, accompagnés d'efforts pour épargner le sang, mais la guerre s'éternisait; en effet, on ne se battait que pour de l'or, et le plus riche ou le plus perfide l'emportait, sans
(1) Les Espagnols , en 1530 , vendirent le pillage d'Empoli , moyennant 6,000 ducats, à Barcio Valori, qui , quelques mois après, mettait le séquestre sur cette commune, et faisait arrêter plusieurs habitants pour les dépouiller du peu qui leur restait. (Varchi, Slone, IV.)
que la victoire affaiblît le vaincu , qui cherchait à se relever par la fourberie.
Les capitaines d'aventure de l'école de Braccio et de Sforza, habitués à vivre uniquement du métier de soldat, avaient disparu; il ne restait que les condottieri , qui possédaient d'assez vastes domaines pour entretenir à leurs frais une certaine quantité de mercenaires ; mais ils ne pouvaient avoir de corps nombreux, et les petits princes en soudoyaient divers sous le nom de lances pesacles (lancie spezzate, lances brisées). L'armée perdait dès lors toute unité ; d'autre part, le préjugé qui faisait regarder la cavalerie comme supérieure à l'infanterie était fomenté parles chefs de bandes.
Malgré cette organisation, les habitants devaient concourir aux transports , préparer les chemins , les esplanades , les tranchées, garder même les forteresses, et tenir bon jusqu'à l'arrivée des secours. Après l'introduction du fusil, qui donnait aux fantassins toute l'importance enlevée aux cavahers, ces milices furent encore employées sur les champs de bataille, un homme étant commandé par maison et payé à la journée ; on les envoyait sous des connétables sur les lieux menacés.
Dans ce déplorable système, les chefs, ne comprenant pas qu'il n'existe aucune société sans gouvernement , ni gouvernement sans force, se confiaient aveuglément aux aventuriers, par lesquels ils étaient trahis du jour au lendemain. C'est ainsi qu'ils enlevaient aux Italiens le sentiment de leurs forces, l'orgueil national , l'amour pour le bien public. Les soldats, force matérielle sans justice dans les moyens ni noblesse dans le but, sachant qu'ils pouvaient tout, ne reculaient devant aucun méfait, et habituaient les populations à les souffrir et à les imiter.
Afin de remédier à l'imperfection de ce système, quelques villes eurent recours aux cerne (milices), qui devaient être exercées et se tenir prêtes à tout événement. Telle fut ['ordonnance florentine que, durant la guerre de Pise, Antoine Giacomini et Machiavel suggérèrent à Florence, dégoûtée des mercenaires qui trafiquaient de leur foi. Machiavel eut grandement l'occasion d'observer ces étrangers accourant de toutes parts pour se disputer les lambeaux de l'Italie, que quelques-uns d'entre eux ne devaient plus abandonner. Voulant montrer la nécessité de troupes nationales et de la discipline, il entreprit, bien qu'étranger aux armes, d'associer l'art antique aux méthodes nouvelles, et, comme on le faisait à l'égard de toute autre doctrine, il appuya
la sienne de réminiscences latines et grecques. Il l'exposa dans des dialogues dont le principal interlocuteur est Fabrice Colonna, neveu de Prosper, qui se fit au service des Espagnols une belle réputation dans les guerres de ce temps. Dégoûté de ce peuple, Fabrice se mit avec Clément VII, puis il défendit Florence contre ce pape. Après la chute de cette république, il servit la France; enfin, se croyant offensé par cegouvernemeet, il offrit son courage à Paul III , qu'il abandonna bientôt pour combattre en faveur de Cosme de Médicis, puis de Charles-Quint, et revint encore à Florence, où il termina sa carrière en 1548. Tels étaient les capitaines d'alors.
Machiavel proposa de combiner les deux systèmes de la phalange macédonienne et de la légion romaine , en donnant aux premières files des piques pour repousser la cavalerie, et aux autres une bonne épée pour se défendre. Il veut encore qu'on substitue les camps retranchés aux forteresses , les attaques rapides et décisives aux longues évolutions. A l'habitude des condottieri, chez lesquels on voyait tout homme d'armes conduire quatre chevaux, il oppose l'exemple des Allemands, qui n'en ont qu'un seul, avec une bête de somme par vingt individus pour les bagages. En homme politique qu'il était, il traite des rapports entre la vie militaire et la vie civile, entre la politique et la tactique, et s'occupe surtout de la manière dont il faut armer et disposer les combattants. Il établit une hiérarchie de grades qui correspond exactement aux facultés de l'homme et des masses ; il conseille l'usage des tambours, des bannières, des panaches, des étoffes de couleur et d'autres signes distinctifs propres à conserver l'ordre. Les troupes, dans son opinion, doivent être exercées continuellement, mais de manière cependant que le citoyen ne devienne soldat qu'au moment du péril. Il faut encore, dit-il, que les marches soient régulières; mais, au heu de diviser l'armée, comme c'était la coutume, en corps d'avant-garde, de bataille et d'arrière-garde, il suffit qu'un parti de cavalerie précède et suive, tandis que le gros des troupes avance en colonnes parallèles : idée qu'il n'empruntait pas aux anciens, et qui forma plus tard une des gloires de Frédéric de Prusse.
L'armée ne devait donc pas être « semblable à celle du roi de France, insolente et dangereuse, mais à celle des anciens, qui composaient la cavalerie de leurs propres sujets, et les envoyaient en temps de paix chez eux pour vivre de leur industrie. » Dans ce but, il soumet à la conscription {deletto) tous les hommes
de dix -sept à quarante ans pour la première fois, puis seulement les jeunes gens de dix-sept ans , âge certainement précoce ; ainsi tous pourront, au besoin, être soldats, sans que personne néanmoins fasse des armes une profession spéciale : «Que tous les citoyens, ajoute-t-il, comprennent cette obligation comme un saint devoir, et qu'ils n'accourent pas dans les rangs avec une ardeur imprudente; que des corps distincts forment les escortes, les petits détachements, les gardes d'honneur, mais sans que ces divers services fassent diminuer les bataillons. Durant la paix, que le soldat soit exercé avec des armes, un vêtement et des chaussures plus pesants que lorsqu'il va combattre. »
Machiavel avoue que la cavalerie des anciens, dépourvue d'étriers sur lesquels elle pût s'appuyer pour frapper, le cédait à la cavalerie moderne. Il comprend que les armes nouvelles enlevaient toute supériorité à la force personnelle : mais, dans l'application, il les subordonne toujours à celles des anciens ; pour lui, le fusilet le mousquet ne font que remplacer Tare et la fronde des vélites, tant les conséquences en étaient encore peu comprises. Néanmoins, quand il traite des forteresses, il prévoit les effets des mines. Dans les villes fortifiées, il ne voudrait ni citadelle ni abri , pour que la garnison ne comptât plus sur un dernier refuge et défendît tous les ouvrages avec la même valeur.
Les armes à feu auraient dCi faire immédiatement développer le front, et la bataille de Marignan montra qu'elles faisaient de plus grands ravages dans les colonnes à rangs profonds ; mais la coutume fit conserver l'ordre primitif pour l'infanterie, et Machiavel le préférait, par admiration pour les Romains, admiration qui Tentraînail encore à vouloir des armées de vingt-quatre à trente mille hommes. Dans son idée du Prince fort, il ne comprit pas non plus que le meilleur instrument pour le rendre tel serait une armée permanente, qui l'aurait dispensé de donner au conquérant le conseil d'aller vivre sur le pays conquis ou de le dévaster.
Quelques bonnes maximes, et beaucoup même si l'on veut, ne suffisent pas pour ranger Machiavel parmi les stratégistes (1).
(1) Algarotti se déchaîne contre ceux qui ne regardent pas Macliiavel comme lui grand maître dans l'art de la guerre ; mais , en réalité , il n'émit de neuf que l'étrange pensée de placer le fossé derrière les murailles. Quelques-unes des armes qu'il propose n'ont aucune utilité: son désir de voir recruter l'infanterie dans la campagne, la cavalerie dans les villes, est une réminiscence d'Athènes ;