JULES II
enlever la cité la plus belliqueuse de l'Italie; elle reprit alors sous les saintes clefs ses privilèges et la liberté.
A Bologne, Jean Bentivoglio, après avoir dompté les familles puissantes , dominait par la terreur, par la munificence et avec l'appui de Louis XII ; mais ce roi , effrayé de l'énergie avec laquelle Jules II réclamait Bologne, déclara qu'il avait garanti à Bentivoglio ses États, non les possessions enlevées à l'Église, et il envoya des soldats au pape. Renforcé par ces troupes, par Baglione, par le marquis de Mantoue, devenu alors son général avec la mobilité de ces aventuriers , le pontife s'avance lançant des excommunications, provoquant au pillage, et Bentivoglio se réfugie auprès des Français. Jules entre à Bologne, où il rétablit les privilèges et l'administration populaires, et confie le gouvernement à un sénat de quarante personnes, qui a représenté le peuple jusqu'à ces derniers temps, comme un contre-poids à l'autorité supérieure.
Dans cette expédition, le pape avait eu le secours de la France. Mais il apprend que les troupes françaises viennent pour reprendre Gênes révoltée ; puis une sourde rumeur annonce que Louis XII songe à descendre en Italie, accompagné d'une grosse armée, de huit cardinaux, de trente évêques et archevêques, pour déposer Jules II, lui substituer le cardinal d'Amboise et se faire couronner empereur. A ces nouvelles, le pape s'irrite, et, n'écoutant que sa colère, il envoie solliciter Maximilien. Ce prince, prodigue de promesses envers quiconque lui prodiguait l'argent, mais impuissant à rien faire , avait ajouté des matières inflammables à l'incendie qui dévorait l'Italie : il refusa d'investir le roi de France du Milanais, puis s'entendit avec lui par le traité deBlois, qu'il ne tarda point à rompre ; il se préparait même à franchir les Alpes, afin d'avoir la couronne impériale pour la transmettre à son fils. Jules II fut donc écouté; ayant convoqué les états à Constance, il leur exposa les plaintes du pontife et l'ambition de Louis avec tant d'éloquence qu'il attendrit les auditeurs jusqu'aux larmes. Mais, au lieu de trente mille hommes qu'il demandait, il en obtint à peine douze, dont il ne se présenta même qu'un tiers, et pour six mois seulement.
Maximilien somma les feudataires italiens de lui fournir les hommes et les subsides dus en pareille occurrence ; mais, comme il avait besoin de beaucoup d'argent pour soudoyer des Suisses, il faisait des demandes exorbitantes. Il fut donc mal secondé par tout le monde; d'un autre côté, les Vénitiens, gagnés par la
France qui leur garantissait leurs possessions de terre ferme , repoussèrent ses fréquentes propositions de partager avec lui le Milanais. Bien plus, ils le combattirent ouvertement, défirent ses premiers détachements, lui enlevèrent ses ports sur l'Adriatique, et, par leurs ordres, Barthélémy d'Alviano imposa une forte contribution à Trieste pour la punir de la contrebande qu'elle faisait, et se rendit maître de Pordenone. L'empereur, privé des secours des Suisses et des Allemands, dut retourner sur ses pas avec la honte qu'il retirait d'ordinaire de ses entreprises, et furieux des farces que le peuple vénitien faisait sur lui et les soldats prisonniers.
Au milieu des désordres passés, Venise était restée sur la brèche contre les Turcs, menacée de perdre toutes ses possessions d'outre-mer et de voir campés sur l'Adriatique ces ennemis communs de la chrétienté. Sa cause était donc celle de l'Europe, et tous regardaient comme un devoir sacré de la secourir; mais chacun le faisait comme un devoir, c'est-à-dire avec le moins de sacrifices possible. Menacée par Bajazet et dépossédée deModon, elle avait fait entendre le cri d'alarme; Ferdinand le Catholique lui envoya une flotte, qui se battit vaillamment au siège de Céphalonie, jusqu'au moment où elle fut rappelée pour les guerres de Naples. Alexandre VI fui fournit un bon renfort, avec autorisation de garder le produit des indulgences qui se vendaient dans l'État vénitien , et dont le total s'éleva à 80,000 ducats (1). Une flotte, envoyée par la France, repartit, faute de solde, avant de rendre aucun service. La guerre faite à la Porte par le sofi de Perse produisit de meilleurs résultats; André Gritti , qui était tombé prisonnier des Turcs , put amener une trêve, continuée jusqu'à la paix de 1503, qui dura jusqu'à l'année 4537.
Cette guerre avait contraint Venise de baisser la tète devant les autres puissances et de supporter leurs exigences; maintenant elle la relève pour reprendre son ancien rôle et lutter avec les nations qui, grâce aux découvertes nouvelles, changeaient la face du commerce et de la marine.
On a prétendu que Venise, par la découverte du cap de Bonne- Espérance, qui transférait son commerce à Lisbonne, s'était vue ruinée subitement; le fait n'est pas exact, puisqu'au seizième siècle elle fut plus riche que jamais, et que Serra, au dix-septième,
(1) BeMBO , Hist, vcnilieiiiie , livre V, p. 3 ; RaYNALDI , Aiin. eccles, ad 1500, parag. 22.
UIST. DES ITAL. ~ T. Vil. 21
disait que toutes les marchandises venues d'Asie en Europe passaient par celte ville. Les voies du commerce s'abandonnent tard, et Venise ne perdit ses avantages que lorsque Marseille trafiqua directement avec le Levant. Si donc elle avait persisté dans sa nature de puissance maritime, elle aurait pu lutter avec ses émules nouvelles et asseoir son trône sur TAdriatique : mais, tandis que l'Espagne et le Portugal s'aventuraient dans d'autres voies, elle s'obstinait à suivre les anciennes; elle contrariait par d'ignobles intrigues les pays rivaux, au lieu de les devancer en leur faisant une concurrence généreuse. Avec l'Egypte, elle pouvait conclure un traité avantageux et s'assurer le passage de Suez ; mais elle préférait fournir des ingénieurs et des canons aux séids de l'Inde pour qu'ils repoussassent les Portugais et les Espagnols. C'est ainsi qu'elle avait recours aux moyens astucieux du siècle.
Venise était devenue un État aristocratique depuis que les familles qui n'avaient pas fait partie du grand conseil dans les années précédentes s'en trouvaient exclues par suite de sa réduction; l'aristocratie éliminait de plus en plus du gouvernement l'élément populaire, au point qu'en 1462 on enleva les mots de commune des Vénéties de la promission ducale, pour leur substituer l'expression dominio. Un petit nombre de gentilshommes (1) exerçaient sur les nobles inférieurs, sur le peuple et la terre ferme une autorité qui ne différait pas de celle des ducs et des marquis. Il restait aux bourgeois les charges de grand chancelier, de chanceliers et de consulteurs du doge, de notaires et de secrétaires; il y avait en outre le doge des Dlicolotti, élu par les pêcheurs et confirmé par le doge, qui lui disait: « Soyez un bon « père pour cette famille, et respectueux eiuers la majesté pu- « blique; si vous fàitesainsi,je vous protégerai toujours et vous « assisterai dans l'occasion. »
Mais Venise , qui imposait aux capitaines de galères Pobliga-
(l) Comme la noblesse de Veuise ne provenait pas des fiefs, elle était la plus ambitionnée. Dans les derniers temps, le peuple y distinguait les douze apoties et les quatre évangélistes. Les premiers comprenaient les anciennes maisons électorales : les Contarini , qui fournirent huit doges ; les Morosini , quatre ; les Michiel, trois ; les Badoer, les Sanuto, les Gradenigo, les Falier, les Dandolo, les Manin, les Tiepolo, les ttolani , les Boroz/i. Les quatre évangélistes étaient les Giustiniani, les tîragadin, les Bembo, les Corner. 11 faut y ajouter les familles tribunitiennes des DoUin, des Quirini, des Ziani, etc.
tion d'accepter la bataille contre vingt-cinq navires ennemis, défendait aux nobles de commander plus de vingt-cinq hommes de terre, et, par jalousie, se mettait à la merci des aventuriers; d'ailleurs elle devait bientôt fournir la preuve qu'il est dangereux pour les États de compter sur la faiblesse, au lieu de développer toutes les facultés. Les nobles, détournés des armes, se raffinaient dans la politique; or, comme tous à cette époque aspiraient à s'agrandir, Venise, resserrée d'un côté par rAutriche, de l'autre par les Turcs, se jeta sur ITtalie, où elle excita des jalousies qui lui coûtèrent cher.
La métropole contenait deux cent quatre-vingt mille habitants, alimentait toutes sortes de fabriques et de beaux-arts, et donnait asile à des étrangers de tous les pays. Si le bruit des ateliers, de la musique , de la populace troublait les honnnes studieux, ils pouvaient se réfugier dans les délicieux jardins des îles voisines, comme étaient la villa Ramusia du fameux collecteur de voyages, à Murano celles de Bembo, de Trifone Gabriel, des Priuli, et celles de Murano lui-même, de la Giudeca, de Saint-George- Majeur, où tenaient leurs séances les académiciens Peliegrini. Comines, l'écrivain le plus philosophe d'alors, ne cesse de l'admirer, comme « la plus belle contrée de tout l'univers et la mieux bâtie; les maisons sont grandes, hautes et en bonne pierre; les anciennes sont peintes, et celles qui datent de cent ans ont toutes la façade en marbre blanc, et même des morceaux de porphyre et de serpentin pour ornement; c'est la ville la plus magnifique que j'aie jamais vue, dont le gouvernement est le plus sage, et dans laquelle le service de Dieu se célèbre avec le plus de solennité. »
Outre le dogat, c'est-à-dire les lagunes et le Uttoral de l'Adige k la Piave , le domaine embrassait la marche Trévisane , enlevée aux Scaligeri en 1387; le Padouan, enlevé l'année suivante aux Carrare , et en 1405 incorporé à la seigneurie avec Vicence et Vérone; Gervia et Ravenne, enlevées aux Polenta en 14.41. Dans l'année 1428, elle avait eu des ducs de Milan le Brescian, le Bergamasque, le Crémasque; du seigneur de Mantoue Lonato, Valeggio, Peschiera, et, en 1484, du duc de Ferrare, à titre de gage, la Polésine de Rovigo, c'est-à-dire la Péninsule entre l'Adige et le Pô; elle finit même par exercer une certaine autorité sur Ferrare, où un noble, choisi par le sénat, devait gouverner alternativement avec le duc. Un lac de Garde et du Dassanais elle s'étendait vers la principauté épiscopale de Trente, dont elle
cherchait k s'approprier quelques parties (l).En 1420, elle avait recouvré la Dalmatie sur le roi de Hongrie, excepté Trieste, cité impériale, et Raguse, république sous la protection des Turcs; elle dominait encore sur les îles de cette côte jusqu'à Cataro, sur Gorfou dans la mer Ionienne , sur Ténédos, Candie , Négrepont et les îlots disséminés dans l'Archipel. Plus tard elle acquit Chypre; sur les côtes du Péloponèse, Argos, Napoli de Romanie. Fatras, Lépante, lui étaient disputées par les Turcs.
Le Tagliamento, qui coule avec impétuosité du mont Maura, entre le Cadore et la Carnie, sépare deux races, la carnique et la vénète, parlant deux langues distinctes, malgré le voisinage, le mélange des familles et la domination commune sous les patriarches d'Aquilée, puis sous saint Marc. Le Frioul avait joui d'une constitution particulière sous ces patriarches, devenus extrêmement riches et puissants, jusqu'au moment où leurs domaines furent dépecés par les comtes de Carnie d'un côté, de l'autre par les Vénitiens , sous l'obéissance desquels se placèrent beaucoup de villes et de seigneurs ; aussi le patriarche Louis , comte de Theck, soutenu vainement par les armes de Sigismond, roi de i/,2o Hongrie et son cousin , dut se retirer pour mourir dans la vie privée, et le Frioul accepta la domination de Venise (2). Comme elle avait coutume de le faire ailleurs, la république conserva dans le pays les constitutions municipales : à Cividale, par exemple, la municipalité se composait de soixante conseillers ordinaires,
(1) Le duché, marquisat et comté de Trente, fui donné par l'empereur Conrad le Salique, en 1027, à l'évèque Voldaric ; les évèques furent donc princes jusqu'en 1802. En 1182, l'évèque Salomon y obtint le droit de battre monnaie. Cependant les Vénitiens possédaient le château de Lizzana , Roveredo et d'autres villes du val de Lagarina, par testament de Guillaume de Castelbarco, de l'ilG ; en 1440, ils enlevèrent de force Penede et Torbolo aux d'Arco, et Riva de Trente à l'évèque, qu'ils gardèrent jusqu'en 1509, époque où les Impériaux la reprirent.
(2) Même durant la domination vénitienne, Cividale du Frioul conserva quelques coutumes qui attestaient l'ancienne juridiction du patriarche et du chapitre. Le patriarche, à son entrée, était investi avec l'épéeparledoyendu chapitre; à l'Epiphanie, le diacre chantait l'évangile avec un casque doré sur la tète et un panache blanc et rouge , avec l'épée nue dorée dans la main di-oite , et l'évangile dans la gauche ; à la fête de la Purification, un chanoine lisait les noms des patriarches, en commençant par saint Maïc, et le gastald de la république vénitienne montait dans le chœur pour offrir quelque argent, et recevait une chandelle. Relation du provédileur Balbi en 1G37, dans les Monographies frioulanes.
dont vin^t choisis parmi le peuple, mais un seul par maison ; de dix conseillers extraordinaires qu'on renouvelait tous les six mois; de deux défenseurs des pauvres et des détenus ; de deux notaires, de trois régulateurs du prix des grains , et de trois agents chargés d'empêcher les fraudes dans les comestibles , les poids et les mesures.
Dans le Frioul principalement, mais dans d'autres pays même, on trouvait encore des feudataires soumis au haut domaine de Venise, qui leur imposait des lois et des charges (l). Venise ne laissait pas de liberté aux citoyens, et moins encore aux populations sujettes; mais, comme il n'y avait pas une volonté unique qui prévalût sur toutes, cela suffisait pour la faire compter parmi les États libres. Du reste, à quiconque aurait blâmé la forme de son gouvernement , elle pouvait opposer deux arguments de poids , la durée et la puissance. Aussi Machiavel ne voyait-il que trois lépubliques au monde dignes de louanges : Sparte, Rome et Venis«. Guicciardini, Paul Jove, Varchi et les autres écrivains spéculatifs d'Italie partageaient cette admiration , et toutes les fois qu'il s'agissait de réformer un État , ils présentaient ce modèle. Au dehors même, l'opinion de sa richesse et de sa prudence lui créait une force véritable, et chacun voyait un avantage pour la puissance à laquelle Venise s'unissait. « D'après l'opinion universelle (écrivait un de ses ambassadeurs), parler de la seigneurie de Venise ou de monts d'or, c'est la môme chose ; on s'imagine que le trésor public est non-seulement plein , mais encore les coffres des particuliers, et que la ville entière n'est qu'or et argent (2). »
Elle avait perdu beaucoup de possessions dans le Levant ; néanmoins, après l'acquisition de quelques lambeaux de la Romagne et du Milanais, et d'un certain nombre de forteresses dans la Fouille, les puissances rivales Taccusèrent de rompre l'équi-
(1) Le 20 juin 1508, la sérénissime inféoda Pordenone à Alviano, pro se et heredibus suis masciiUs légitime descendenlihiis, cum mero et mixto imperio, ciim reservalione stalutorum, consiietudinum et privVegionim hacterius servatorum ipsi communitati, et civlbus prœdicii loci, cum recognitione dominio nostro cerei singulo qiioque anno dando infesta sancti Marci, cum obligalione salis, et quod ibi stare non possit aliquis qui slare non possit in terris dominii noslri. Item quod dominium nosiritm possit accipere vastatores, currus et cornetas, prout ab aliis , sicut semper est solùum servari in locis solitis dalis in plwudum per dominium nostrum.
(2) Relation de Jean Corner, de IftOQ,