‹ Histoire des Italiens (volume 5)Chapitre 200 sur 352 · UGUE DE CAMBRAI CONTRE VENISE · texte numérisé non relu

UGUE DE CAMBRAI CONTRE VENISE

La guerre était déjà commencée sur l'Adda lorsqu'un héraut de France se présente à la seigneurie vénitienne ; après avoir jeté le gant, il dénonce les hostilités au doge Léonard Loredano i509 et à tous les citoyens, « hommes infidèles et violents usurpateurs (da pobto). » Le doge lui répondit qu'un pareil défi devait être adressé aux Turcs plutôt qu'à une république chrétienne, et qui avait toujours été l'amie du roi : «Néanmoins, ajouta-t-il, nous nous défendrons avec l'aide de Dieu, quand même je devrais, moi, doge octogénaire, combattre dans les rangs de l'armée. » Le pape, de son côté, par une bulle qui comptait vingt-deux pages d'impression, mit en interdit Venise, les autorités, les citoyens, tous devant être considérés comme ennemis du nom chrétien, et esclaves de quiconque s'emparerait d'eux; il frappait d'excommunication ceux qui leur donneraient asile, et n'accordait aux Vénitiens, s'ils voulaient échapper aux effets de l'interdit, que vingt-quatre jours pour faire une entière soumission.

Venise, et seule, se trouvait exposée à tant de menaces. Ses finances étaient épuisées par la perte du monopole des denrées de l'Inde et par la guerre contre Charles VIII et les Turcs ; bien plus, le feu prit à la poudrière voisine de l'arsenal, la foudre renversa la citadelle de Brescia, 10^000 ducats expédiés à Ravenne se perdirent dans un naufrage, et un incendie dévora les archives. Tous ces malheurs, outre le dommage, frappaient les esprits, qui les regardaient comme un présage funeste. La prudence des chefs de l'État se manifesta dans des circonstances aussi critiques ; car ils firent le meilleur usage des richesses publiques et privées, et s'aperçurent qu'il suffisait de se tenir sur la défensive, dans la persuasion qu'une ligue composée d'éléments hétérogènes ne durerait pas longtemps.

Depuis longtemps Venise avait recours à la conscription (cerna) ; chaque provéditeur, dans sa province, devait enregistrer tous les hommes propres au service comme combattants, pionniers ou soldats du train ; ils étaient passés en revue une ou deux fois par mois et, en cas de besoin, appelés sous les drapeaux. En 1490, elle avait répandu des arquebusiers dans les diverses parties de l'État, afin d'exercer dans cette arme les jeunes gens, dont l'éducation se complétait par des tirs, où l'on distribuait des prix. En campagne, les soldats de la cerna étaient suivis des partisans, infanterie légère. Les sages de seconde classe dirigeaient les troupes de terre; mais le commandement

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général se confiait toujours à des étrangers, auprès desquels, comme conseil et frein, on plaçait deux provéditenrs.

Outre ces milices, Venise enrôla des lances pesades et des mercenaires; quoique le pape retînt les condottieri romagnols engagés par la république,' elle put réunir sur l'Oglio deux mille avril. cent lauccs, mille cinq cents chevau-légers italiens et mille huit cents grecs, mille huit cents fantassins et douze mille hommes de milice. Cette armée était commandée par le comte Pitigliano, comme capitaine général, et par Barthélémy d'Alviano, comme gouverneur, l'un et l'autre de la famiUe des Orsini, et deux des meilleures épées du temps ; mais l'un, vieux, obstiné, ne voulait rien livrer à la fortune, et ne faire aucune perte qui lui assurât la victoire; Alviano, «jeune homme hardi, taisait consister la science de la guerre dans les armes et la force, non dans la prudence et le conseil (Barbaro) , » et, prompt à l'action, il se serait exposé à une défaite dans l'espoir de la victoire. Le premier voulait qu'on prit position entre l'Oglio et le Serio, afin de protéger de ce point la terre ferme, et d'attendre que les Français eussent exhalé « cette première ardeur qui en fait plus que des hommes, tandis qu'ils deviennent moins que des femmes si le temps se prolonge. » Alviiino proposait de prendre l'offensive et de franchir l'Adda, pour assaillir inopinément les Français sur leur propre terrain.

Lorsque deux hommes intelHgents diffèrent d'opinion, les incapables croient faire preuve de sagesse en prenant un terme moyen. La seigneurie, qui, jalouse même au milieu des circonstances les plus critiques, ne voulait montrer de déférence envers aucun d'eux, leur fit donc ordonner de se rapprocher de l'Adda pour défendre aussi la Geradadda, mais sans engager la bataille. Ce fut le parti le plus funeste; car ïrivulce conduisit à marches forcées l'armée de la ligue sur leurs derrières, manœuvre qui les i£i09 contraignit d'accepter, entre Vailate et Agnadel , une bataille qui fut la plus sanglante que l'on eût vue depuis longtemps. Louis XII criait : Que ceux qui ont peur se mettent derrière moi. La Trémoullle, à la vue des siens qui tournaient les épaules, leur dit : Enfants, le roi vous regarde. En effet, malgré tout le courage qu'ils déployèrent, les Italiens finirent par succomber, et Barthélémy lui-même resta prisonnier.

Néanmoins on n'avait perdu que l'arrière-garde d'une puissante armée, et, si les habitants eussent connu l'usage des armes, il était possible de disputer le terrain pouce à pouce ; mais

14 mai.

ÉPOirv'ANTE DES VÉNITIENS. 331

les Vénitiens n'empêchorent pas les Français de poursuivre la victoire avec rapidité. Aussitôt Caravaggio et Bergame se rendent, puis Brescia, Crème, Crémone, Pizzighitone. Peschiera elle-même fut prise d'assaut, et le roi fit pendre le commandant, qui avait rempli son devoir en se défendant, et passer la garnison au fil de l'épée. Les défenseurs de Caravaggio furent également pendus ; le bon roi avait ordonné de faire prisonniers tous les nobles que l'on trouverait, afin que, épuisés par les grosses rançons, ils ne fussent pas en mesure «d'aider la république.

Les alliés de la France, qui avaient d'abord hésité, accourent dès que la victoire est assurée : Mantoue avec son versatile marquis. Ferrare avec Alphonse d'Esté, les Espagnols et les pontificaux avec François-Marie, duc d'Urbin, se disputent quelque lambeau du lion dépouillé. Les impériaux occupent les villes de l'Islrie et du littoral, et entrent par le Frioul et le lac de Garde, Louis XII (les Français le disent du moins) marche sur Fusina, et fait tirer cinq ou six cents coups de canon contre Venise, « pour que l'on dît à l'avenir que le roi de France avait canonné l'inexpugnable cité (Bbantôme). d

Le dernier moment de cette république semblait donc arrivé, et le découragement envahissait les esprits. «C'était le jour de la Sensa (1), mais tout le monde pleurait; presque aucun étranger n'y vint; on ne voyait personne dans les places; les chefs de l'État étaient perdus, et surtout notre doge, qui ne disait rien et se trouvait comme un mort, tant la tristesse l'accablait. Il fut question d'envoyer le doge en personne jusqu'à Vérone pour relever le courage de nos gens; Sa Sérénité devait être accompagnée, à ses frais, de cinq cents gentilshommes ; mais ceux du conseil De voulaient point y consentir, et le doge lui-même ne s'offrait point pour y aller. Il disait à ses fils, et ses fils répétaient : Le doge fera ce que Venise voudra. Cependant il est plus mort que vif... Je termine. Jours malheureux ! nous vîmes notre ruine, et personne ne prit des mesures pour la conjurer. »

Ainsi s'exprime iSIarin Sanuto dans son Journal. Dans ses Lettres, Louis da Porto dit : « Les provéditeurs, pleins de lâcheté et d'une certaine somnolence, chacun peut les voir cent foisparjour bâiller et tirer les membres, comme s'ils attendaient la fièvre; non-seulement ils ont perdu la dignité altière de leur rang, mais ils se montrent excessivement humbles et familiers

f 1) La fête de l'Ascension, la plus grande solennité de Venise.

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