ÉPOUVANTE DES VÉNITIENS
envers des personnes indignes de leur amitié. Dans ce moment critique, on ne sait opposer aucun remède à tant d'adversités ; cette cité se voit avilie, et le gouvernement troublé tombe dans l'épouvante. Quelques nobles vénitiens, m'embrassant et pleurant, m'ont dit : Cher Porto, vous ne serez plus désormais des nôtres. Comme je voulais leur faire la politesse d'usage, ils m'ont prié de m'en abstenir , parce que nous étions tous compagnons et égaux; en effet, le malheur les avait tellement humiliés qu'ils n'osaient plus se dire seigneurs, ni appeler leur doge sérénissime. D'autres encore, d'un rang plus élevé, mais le front dépouillé de tout orgueil, parcourent la ville affligée, non d'un pas continu, mais tantôt précipité, tantôt lent; ils embrassent celui-ci, celui-là, font des pohtesses exagérées et certaines caresses aux gens, qui révèlent non l'affection , mais une frayeur excessive. La Vinegia, en dix jours , a changé complètement d'aspect , et de joyeuse est devenue triste. Non-seulement les femmes ont renoncé à leurs vêtements fastueux, mais on n'entend plus dans les places et les rues, durant la nuit , aucune espèce d'instruments, lesquels, dans cette saison, abondent dans la ville au grand plaisir des habitants. Les Vénitiens sont si peu accoutumés à de pareilles calamités qu'ils ne redoutent rien moins que de perdre Venise même, sans tenir compte de sa position inexpugnable. Beaucoup ont des navires qu'ils regardent comme la chose la plus précieuse; ceux qui n'en ont pas parlent d'en acheter, pour [faire sans doute comme fit Énée : tant l'épouvante est entrée dans leur cœur ! »
Tel est le peuple ; mais le sénat ne désespère point , et, remplissant le trésor à l'aide d'emprunts et d'offrandes patriotiques, il s'occupe de fortifier la Dominante et de l'approvisionner (1). Les capitaines reçurent l'ordre d'évacuer les places et de se réunir ; mettant sa confiance moins dans les milices découragées que dans le temps, les pratiques secrètes et la fatale expérience des peuples, Venise se dépouilla de tout ce qui excitait l'envie des autres, comme un homme jette sa bourse au brigand qui le poursuit.
En effet, la suspension des échanges entre les provinces et la
(1) Tous les écrivains affirment qu'elle dispensait du serment ses sujets de la terme ferme ; mais je n'en trouve aucun vestige dans les actes officiels , et cette dispense se trouverait même en opposition avec quelques-uns de ses actes, par exemple avec les punitions infligées à quiconque favorisait l'étranger.