GASTON DE FOIX ET BAYARD
Henri VIII s'associa à la ligue, dans l'intention de recouvrer la Guyenne. Les Suisses, dont Louis XII, par une avarice intempestive, ou par un noble mépris de leur insatiable cupidité, n'avait pas voulu augmenter la solde, coururent jusqu'aux portes de Milan, et rançonnèrent le pays. Le Frioul , outre les tremblements de terre qui l'agitaient , continuait d^être ravagé par les bandes impériales.
Les Français prospéraient sous Gaston de Poix, duc de Nemours, neveu du roi et gouverneur du Milanais. Grand général presque avant d'avoir été soldat, à vingt-deux ans, il remporta quatre victoires en trois mois, prit dix villes, créa l'infanterie française ; en l'honneur de sa dame, il ne portait pas de haubert, mais la chemise saillante depuis le coude jusqu'au gant. Héros pour les Français, bourreau pour les Italiens, il excitait les siens au carnage, sans épargner aux vaincus les outrages, ni aux soldats les fatigues et le péril. Avec lui se trouvait Pierre Bayard, Je chevalier sans peur et sans reproche, guerrier de grand renom, qui ne commanda jamais en chef aucune armée, bien qu'aucune action importante ne fût engagée sans son bras et ses conseils; il semblait qu'il aimât mieux combattre à sa fantaisie, et se jeter au milieu des périls sans être retenu par les considérations d'un poste assigné. Le dernier des paladins du moyen âge, venu pour acquérir de la renommée, non dans les forêts et les citadelles, mais parmi la civilisation italienne et des palais embellis d'or et de peintures, il représentait la valeur chevaleresque au milieu de la brutalité de la nouvelle soldatesque. Il fit pendre deux des soldats qui avaient enfumé la caverne de Masano, et empêcha Alphonse de Ferrape d'empoisonner le pape Jules, en menaçant de le dénoncer ; néanmoins il se montrait féroce envers les simples piétons, et surtout les arquebusiers, qui lui paraissaient la ruine du véritable courage. Nous devons rappeler qu'en passant par Carpi, lui, La Palisse et Gaston, allèrent consulter un fameux astrologue, qui leur promit la victoire, en leur révélant des particularités que l'événement confirma.
Les confédérés étaient commandés par Raymond de Cardona, vice-roi de Naples, qui avait sous sesordres des généraux fameux, tels que Pierre Navarro et Fabrice Colonna. L'armée papale avait pour générai en chef le légat Jean de Médicis , depuis Léon X , auquel obéissaient Marc-Antoine Coloima, Jean Vitelil, Malatesta Baglione, Raphaël des Pazzi, condottieri des plus renommés. L'armée portait le nom de Sainte Ligue, bien qu'elle comptât
LA SAINTE LIGDE. 343
un grand nombre de Maures et trois cents renégats de toute religion. Les chroniques sont remplies des horreurs qu'ils commirent, sans respect pour le sexe, l'âge, la condition, le caractère religieux; leur génie brutal s'exerçait à. inventer de nouveaux supplices ; ils pendaient , tantôt par un membre , tantôt par un autre, dans des attitudes diverses, soit à un mur, à un arbre ou bien à un poteau; ils coupaient, tordaient et brûlaient les parties les plus délicates et les plus sensibles, rompaient les os, et Taisaient assister les parents à des tortures auxquelles d'ailleurs ils les soumettaient eux-mêmes. Malgré ces cruautés, les habitants ne résistèrent nulle part ou ne surent pas, à défaut de courage, montrer du moins la fureur de la victime impuissante; mais il est question de beaucoup de femmes qui se précipitèrent, avec leurs enfants, dans des puits et des rivières, ou sauvèrent leur honneur en tuant ceux qui voulaient y attenter.
Bentivoglio et les Français défendirent Bologne contre l'armée 1512 pontificale. Brescia était lasse des excès de la soldatesque fran- janvier. çaise ; mais, partagée entre les Gambara et les Avogadro, elle ne pouvait s'affranchir. Valère Païtone s'était fortifié dans le château de Monticolo. L'usage des armes et des livres lui avait appris à étudier et à mépriser les hommes. Entouré des plus joyeux compagnons de Brescia, il menait une vie indépendante et tyrannique , rançonnant les voyageurs et les campagnards, obtenant du respect de la république vénitienne, dont le doge, en plein sénat, « pour lui faire honneur, se courba un peu de son siège (1). » Frémissant de voir sa patrie soumise à la France, il forma le complot, avec Laurent Gigli de Rovato, Jean-Marie Martinengo, et d'autres gentilshommes brescians, de soulever 5 février, le pays et de le livrer au provéditeur Gritti. La conjuration ayant été découverte, les uns furent chassés , les autres envoyés au supplice ; Ventura Fenaroli, découvert dans un tombeau où il s'était caché, se perça de son épée, et fut pendu. Néanmoins Païtone s'entoura de tous les hommes qu'il put recruter dans les vallées de Camonica, de Sabbia, de Trompia, à Franciacorta et dans la rivière de Salo, et , secondé par Bergame et les pays voisins, il assaillit et prit Brescia; mais, peut-être arrêté par la prudence de Gritti, il n'attaqua point le château.
Les confédérés espéraient que Gaston, occupé par Bologne, ne
(1) Ainsi s'exprime un certain Nassino, son confident.
Si^ COURAGE DE BRESCIA.
pourrait s'opposer à cette acquisition ; mais le général français les prévint par sa célérité, et pénétra dans le château , d'où il 19 février, assaillit Brcscia. Les habitants se défendirent avec leur courage habituel, et blessèrent Bayard sur la brèche : ses compagnons, furieux, résolurent de le venger, entrèrent dans la ville, et, après avoir combattu de rue en rue, ils la livrèrent au pillage et au meurtre; six cents citoyens périrent, dit-on, et Ton viola même les asiles sacrés, où les femmes s'étaient réfugiées. Le butin fut de 3 millions d'écus (72 millions); Avogadro, avec deux de ses fils et d'autres citoyens généreux, subit le supplice des traîtres, auquel voulut assister le chevaleresque Gaston, ce dont il fut loué par des historiens et des poètes (1).
Bayard, blessé, fut porté dans une maison , dont la maîtresse se jeta à ses genoux, lui offrant tout ce qu'elle possédait, afin d'obtenir qu'il sauvât son honneur et celui de deux filles nubiles; il promit de faire selon son désir, et, comme gentilhomme, de ne rien dérober. La dame, très-reconnaissante, lui prodigua les soins les plus attentifs pendant sa longue maladie, de laquelle il guérit; lorsqu'il fut sur le point de partir, elle lui offrit un petit coffret rempli d'argent, comme rançon de sa demeure et de son honneur respectés : tels étaient les rapports de l'Italie avec ses envaliisseurs ! Mais Bayard^ apprenant qu'il contenait 2,500 ducats d'or, appela les jeunes filles, qui, belles et bien élevées, avaient chanté et joué du luth et de l'épinette, pour adoucir ses
(1) Il faut lire le Kécit de Jean- Jacques Martiriengo, pul)lié à la suite de Y Histoire de Milan par Rosmini. Don Raymond Cardona devait empêcher les Français de sortir de Bologne, tandis que les Rrescians, avec les Vénitiens, les Espagnols et les Suisses , auraient occupé une grande partie du Milanais ; mais il se laissa corrompre par 30,000 écus que lui compta Gaston de Foix. Les détails de ce récit, qui finit par les paroles suivantes, excitent un vif intérêt : « Main- « tenant, mes chers enfants et descendants, je vous recommande, par l'obéis- « sance que vous me devez, de ne jamais faire en aucun temps ce que j'ai fait <i dans celui-ci, c'est-à-dire de mettre votre vie et vos biens au service des princes ; » car, avec eux, il y a beaucoup à perdre et peu à gagner, les princes étant trcs- « prodigues de promesses et très-avares de bienfaits. Si vous n'obéissez pas à mes » commandements, vous vous en trouverez mal. »
On a remarqué une bizarre ressemblance entre l'expédition de Gaston et celle des Allemands, en 1849, contre cette même ville de Brescia. Bayard serait représente par le jeune Nugent, qui, s'étant avancé pour calmer les esprits, reçut une blessui'e mortelle. Par son testament, il fit des legs à Brescia, qui écrivit sur sa tombe : Ollre. il rogo non vive ira nemica. (La haine de l'ennemi expire sur le tombeau.)