MACHIAVEL HISTORIEN. SANUTO
et très-indifférent à l'opinion des hommes sur sa véracité. D'autre part, discourant sans prétention , il donne pour certain son propre jugement, ou le confirme par un seul fait; puis, comme il veut en déduire des principes généraux, il est facilement amené à soutenir l'opinion contraire à celle qu'il vient de combattre.
L'histoire avait encore beaucoup à faire. II lui restait à passer des impressions individuelles et des faits détachés à l'action générale, des hommes aux forces j)olitiques, à l'accord des éléments sociaux. Elle fut dirigée dans cette voie par Machiavel. Dans le tableau dont il fait précéder ses Histoires florentines^ travail encore sans modèles, bien qu'il soit incomplet, défectueux et sans rapport avec l'œuvre suivante, il connaît que les générations humaines sont responsables, et que les erreurs de Tune retombent sur la suivante ; il cherche donc à découvrir ces erreurs, et porte ses regards sur les causes lointaines des événements, négligeant les détails sans influence pour s'arrêter sur les points importants. Observateur peu profond, mais riche d'expérience pour apprécier l'utilité des faits, homme d'État pratique et spéculatif, il s'égare pourtant au milieu du moyen âge, qu'il ne sait pas coordonner, parce que son époque et lui particulièrement n'avaient point encore assez d'érudition. Il ne donne pas une importance proportionnée à tous les événements de la vie; préoccupé de politique, établissant une distinction entre la vie de la pensée et celle de l'État, c'est à peine s'il laisse apparaître, au milieu des épées et des intrigues, la littérature, cette gloire certaine de Florence, la cité la plus éclairée du moyen âge ; il ne nomme Dante que parce qu'il conseilla à la seigneurie d'armer le peuple contre les Neri.
Grand diplomate et grand écrivain, il burine avec profondeur et facilité sa pensée en un style d'une vigueur nue comme celle des athlètes ; néanmoins, outre le défaut capital d'un style froid, il pèche par affectation, surabondance et manie d'imiter les classiques dans les sentences et les discours.
Les écrivains des autres pays sont loin d'avoir le mérite des 1531 historiens de Florence. Marin Sanuto nota jour par jour, depuis 1495 jusqu'en 1531 , ce qui arrivait à Venise, « les événements de l'Italie et par conséquent du monde entier, sous forme de journal... en l'honneur de ma patrie vénitienne, et non pour un salaire donné par la république, comme en ont d'autres qui cependant n'écrivent rien ou fort peu. » Il raconte les faits qui lui étaient personnels, faits qui tiraient leur importance de sa parti-