LES IDÉES NOUVELLES CORROMPENT L'ÉGLISE
avec l'Église, songeait, avant toute chose, à tirer profit des vacances et des collations des bénéfices, à multiplier les droits de chancellerie. La plupart des évéques en faisaient autant ; quelques-uns renonçaient à leurs sièges, en se réservant la collation des bénéfices ; d'autres, à prix d'argent, se faisaient nommer des coadjuteurs, ce qui était un expédient pour transmettre l'évêché à leurs neveux, comme on disait; enfin, des diocèses très-importants, comme celui de Milan, étaient laissés en commende à des princes.
Dès que les prélatures furent destinées aux riches à titre de simple gratification, on introduisit l'ubiquité , c'est-à-dire la faculté d'en toucher les revenus dans quelque lieu que l'on résidât ; ainsi le même personnage pouvait être cardinal d'une église de Rome , évéque de Chypre , archevêque de Glocester, primat de Reims, prieur de Pologne , tandis qu'il traitait peut-être à la cour du roi Très-Chrétien les affaires de l'empereur.
Jean de Médicis, depuis Léon X, se trouvait, tout jeune encore, chanoine des cathédrales de Florence , de Fiesole , d'Arezzo ; recteur de Carmignago, de Giogoli, de San-Casciano, de Saint- Jean en Valdarno, de Saint-Pierre de Casale, de Saint-Marcellin de Cacchiano; prieur de Montevarchi, chantre de Saint-Antoine de Florence, prévôt de Prato, abbé de Mont-Cassin, de Saint-Jean de Passignano, de Miransu en Valdarno, de Sainte-Marie de Morimond, de Saint-Martin de Fontedolce, de S.iint-Sauveur de Vajano, de Saint-Barthélémy d'Anhiari , de Saint-Laurent de Coltibuono, de Sainte-Marie de Montepiano , de Saint-Julien de Tours, de Saint-Just et de Saint-Clément de Volterra , de Saint- Étienne de Bologne, de Saint-Michel d'Arezzo, de Chiaravalle près Milan, du Pin dans le Poitou, de la Chaise-Dieu près Clermont.
Le cardinal Innocent Cibo , son neveu , eut en même temps huit évêchés, quatre archevêchés, la charge de légat de Romagne et de Bologne, les abbayes de Saint-Victor à Marseille et de Saint- Ouen à Rouen. Le cardinal Hippolyte, à sept ans, était primat de Hongrie ; puis il fut évêque de Modène, de Novare et de Narbonne, archevêque de Capoue et de Milan, dernière dignité qu'il céda à l'un de ses neveux âgé de dix ans , sous la réserve des revenus. Ce même neveu fut aussi évêque de Ferrare, admiministrateur des évêchés de Narbonne, de Lyon, d'Orléans, d'Autun, de Maurienne, outre un nombre infini d'abbayes. Le patriarcat d'Aquilée resta dans la famille des Grimani, de 1497 à
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1593. L'évêché de Verceil, depuis environ un siècle, était pour ainsi dire héréditaire dans les maisons Rovère et Ferreria. Julien de la Rovère, en devenant pape, en investit le cardinal Ferrario, bien qu'il eût déjà le siège de Bologne et beaucoup de riches abbayes. Philippe, fils du duc Louis de Savoie, fut, encore enfant, élu évêque de Genève, et déposa l'habit clérical dans un âge plus avancé ; même chose arriva de Jean- George Paléologue, évêque de Casale , qui cessa d'être clerc en 1518, et se maria. En 1520, Jean-Phihppe deGiolea fut nommé, à quinze ans, évêque de la Tarantaise.
Comme il arrive de toute puissance incontestée , on négligea les devoirs pour les droits. Cadets de grandes familles , élevés dans un faste désordonné, gâtés par les exemples de leurs frères, jaloux de la dignité de leurs familles, étrangers aux études théologiques, plus amis de bien vivre que de vivre bien, les évêques abandonnaient leur troupeau à des vicaires spirituels ; or, afin de se les procurer à meilleur marché , ils préféraient des moines mendiants , qui ne dépensaient rien en luxe et ne recevaient aucune rétribution. Le haut clergé, préoccupé d'intérêts séculiers , ne songeait nullement à s'instruire dans cette foi qu'il avait pour mission spéciale de répandre et de conserver sans tache. Les inférieurs ont coutume de se modeler sur l'exemple des chefs; Innocent VIII dut renouveler la constitution de Pie II, qui défendait aux prêtres de tenir des boucheries, des auberges, des cabarets borgnes , des maisons de jeu, des lupanars, ou de se faire entremetteurs pour de l'argent; s'ils ne cessaient pas après trois admonitions , ils ne jouiraient plus de l'exemption du tribunal (1).
Silingard, évêque de Modène, en envoyant la Somme de théologie morale au cardinal Moron, lui disait « avoir trouvé , dans la visite de ce diocèse, tant d'ignorance de la langue latine chez la plupart des curés, qui d'ailleurs sont étrangers à la manière dont il faut soigner les âmes, qu'on peut véritablement craindre la ruine du troupeau. » Les trois Etats de Savoie, réunis à Chambéry le mois de février 1528, priaient le duc de refréner les ecclésiastiques, « qui recherchent les beaux habits et les pompes mondaines, exercent l'usure au grand préjudice du menu peuple, et jouissent de riches bénéfices sans remplir les obhgations qu'ils imposent, soit en aumônes ou en messes (2).» En un mot, on
(1) Rayxaldi, à l'année 1 iS8, 7 avril, parag. 21.
(2) CiBRARIO, Institulions de la monarchie de Savoie, p. 127.
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considérait le sacerdoce comme un état, non comme une vocation; les pénitences, l'étude et la prédication étaient abandonnées aux moines.
Mais les monastères, autrefois centres d'activité pour les arts et la pensée, s'étaient relâchés eux-mêmes et s'engourdissaient au sein de l'opulence , ou des jalousies profanes animaient un ordre contre l'autre. Les moines mendiants, déjà riches de privilèges, en obtinrent de nouveaux de Sixte IV, qui, dans la fameuse bulle du 31 août 1474, pompeusement qualifiée de mare mar/num , menaçait même de destitution les curés qui ne leur obéiraient pas ou les troubleraient d'une manière quelconque; mais les avantages qu'ils tiraient de l'opinion de leur sainteté tournèrent au préjudice de leurs bonnes qualités. Devenus mondains, ils recouraient à mille brigues pour obtenir les dignités , et (dit le cardinal Caraffa} « on commettait des meurtres , nonseulement au moyen du poison, mais ouvertement, avec le couteau et l'épée, pour ne pas dire avec des fusils. »
D'autres religieux , réduits à l'oisiveté par l'imprimerie , se jetèrent sur des questions de peu d'importance, mais source de subtilités infinies, faisant assaut de syllogismes et substituant la théologie à l'Évangile : « La vierge Marie, demandaient-ils, futelle conçue dans le péché originel? les monts-de-piété sont-ils une institution utile, ou bien une usure condamnée par l'Évangile?» Les dominicains et les franciscains se disputèrent longtemps sur ces points et bien d'autres. La rareté des livres faisait rechercher de préférence les résumés; de même que pour la médecine on s'en tenait à la Somme de Thaddée, et, pour la jurisprudence, à celle d'Azone , ainsi , pour la théologie, on recourait aux Sentences de Pierre Lombard, à la Somme de saint Thomas et à d'autres; leur accordant une confiance illimitée, comme il arrive des matières non discutées, on se dispensait d'en examiner la nature et les textes. Un moine, d'une conduite exemplaire et d'excellentes intentions, demandait à Savonarola « à quoi servait la lecture du Vieux Testament, et quel fruit on retirait de faits accomplis depuis tant de siècles (1). »
C'est avec un pareil cortège qu'ils figuraient dans la plupart des chaires des universités ; incapables de distribuer et de traiter un sujet convenablement, sans clarté ni onction, ils n'offraient dans leurs sermons qu'une aridité continuelle, accompagnée de
(1) Sermon pour le cinquième dimanche cl\i carême.