‹ Histoire des Italiens (volume 5)Chapitre 274 sur 352 · PROFANATION ACADÉMIQUE · texte numérisé non relu

PROFANATION ACADÉMIQUE

excitait François l" contre les Turcs per deos atque hommes. Il en est qui appellent Olympe le paradis, Érèbe l'enfer, mânes pios les âmes des justes , iectistemia les plus grandes solennitésj archiflamines les évêques, infula romulea la tiare, senatus Laiii le sacré consistoire, sacra deorum la messe, sirnitlacra sancta deorum les images des saints. L'éloquence sacrée puisait dans les classiques non-seulement les formes, mais les autorités et les exemples.

Nous avons de Sadolet, un des écrivains les plus pieux de ce siècle, une épître à Jean Camerario, pour le consoler de la perte de sa mère ; elle roule entièrement sur la force et la magnanimité païennes, sans dire un mot des secours bien plus efficaces qu'offre la religion. Sannazar invoque les Muses pour chanter l'enfantement de la Vierge, mais sans nommer Jésus, parce que ce mot n'est pas latin ; de même, parce que propheta n'est pas latin, il fait prédire à Giordano, par Protée, la venue du Christ. Il appelle Marie spes fida deorum : l'ange Gabriel la trouve occupée à lire les sibylles {illi veteres de more sibijUx in manibus), et , lorsqu'elle a consenti, les ombres des patriarches tressaillent

guod tristia linquant Tartara, et ereclis fugiant Acheronta tenebris, Jmmanemque ululatum iergemîni canis.

Le docte et saint évêque Vida, dans sa Poétique, ne parle que de Muses, de Phœbé, du Parnasse, absolument comme les classiques, dont il copiait les hémistiches, et auxquels, surtout à Virgile, il rendait un culte divin (1). Dans son poëme sur le jeu des échecs, on voit, au mariage de l'Océan avec la Terre, Apollon et Mercure faire assaut d'habileté; dans la Christiade, il applique à Dieu le Père tous les noms de Jupiter {Regnator Ohjmpi, Superum pater, nimbi potens); le Fils est un héros {héros) (2); la Gorgone, Érinnys, les Harpies, les Hydres, les Chimères, pous-

(1) Te colimus, libi serta ctamus, libi Ihura, tibi aras El tibi vile sacrum semper dicemus lionorem.

I^os aspicc prœsens, Pcctoribusque tuos castis infiinde calores Advemcns patcr, atque animis tête insère nostris.

(2) Miilti comilanlihiis lieras — immoh'dis lieras orahat — cur'is confectus tristibus lieras — ipse etiam (le mauvais larron) rerbis morienlem heroa superbis stringebat.

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sent les Juifs au déicide; à la Cène, on fait la consécration de la Cérès sincère; sur la croix, on offre au mourant une aigre liqueur de Bacchus {smceram Cererem : corrupti pocula Bacchi).

Les allusions païennes de Bembo frisent l'impiété. Léon X, selon lui, est parvenu au pontificat par décret des dieux immortels; il parie des dons à Diane, du zéphyr céleste, du collège des augures, c'est-à-dire des cardinaux; il appelle persuasionetn la foi, l'excommunication «^wa et igni inferdictionem; le sénat de Venise exhorte le pape utifidat dits itninortalibus, quorum vices in terra gerit ; litare diis manibus est la messe des morts; un moribond se hâte deos superos manesque placare ; saint François in numerum deor\im receptus est. Dans ses vers, le plaisir de voir sa dame lui semble plus doux que celui qu'éprouvent les élus dans le ciel (1) ; dans les Asolani, il exhorte les jeunes gens à aimer, et il écrivait au cardinal Sadolet : « Ne lisez pas les Épîlres de saint Paul, car son style barbare corromprait votre goût ; laissez de côté ces plaisanteries, indignes d'un homme grave (2).» Dans son épitaphe pour le fameux Philippe Béroald, il loue la piété du défunt, grâce à laquelle il suppose qu'il fait des vers dans le ciel (3) ; cependant les vers de Béroald, bien qu'il fût prélat, célèbrent ses amours avec la fameuse Imperia, et avec une Albine, une Lucie, une Bona, une Violetta, une Glycère, une Césarine, une Mérimne, une Julie, qu'il accouple à cette courtisane.

Le cardinal Bibiena se fit construire sur le Vatican une maison de campagne, où le pinceau de Raphaël représenta des nymphes voluptueuses ; il dirigeait toutes les magnificences de la cour de Léon X, les divertissements du carnaval et les mascarades ; il persuada au pape de faire jouer la Mandragore de Machiavel, avec sa propre Calandre, dont les scènes de mauvais lieu firent rire Léon , qui assistait à la représentation dans une loge distincte, ainsi qu'Isabelle d'Esté et les dames les plus élé-

(1) E s'io potessi un di per mia ventura

Queste due liici desiose in lei

Fermar qiiant'io \orrei,

Su ne! cielo non è spirtobeato

Con cli'io cangiassi il mio felico stato.

(2) Omilte lias ni/s;as, non enim décent gravent l'inim taies Ineptice.

(■"•) Ouœpiclas, Brroalde, Juil tua, crederc vcrum est

Carinina iiinic cce'i te cancre ad citliaravi.

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gantes de Tltalie. Personne ne l'égalait pour entraîner dans les joies folles les hommes les plus sensés (1). 11 se félicitait de ce que Julien de Médicis amenait à Rome la princesse, sa femme : (( La ville entière dit : Maintenant loué soit Dieu; car il ne manquait ici qu'une cour de dames, et cette princesse en tiendra une, qui rendra parfaite la croix romaine (2). » A côté d'eux, Jean de la Casa composait des chapitres d'une scandaleuse lubricité , et demandait le chapeau rouge , non pour son mérite, mais « à cause de la fidélité constante , du dévouement unique et sincère qu'il avait toujours montrés aux Farnèses.» Ce de la Casa, Bembo, le cardinal Hippolyte, et tant d'autres , avaient non-seulement des enfants, mais affichaient leur paternité.

Il arrive bien rarement que la forme n'altère pas les idées; la splendeur ravivée de l'antiquité éblouissait au point qu'elle ne laissait plus voir le christianisme. Guicciardini, Paruta, Machiavel, qui croyait à l'astrologie et non au Christ, ne savent admirer que la civilisation antérieure au christianisme ; Marsile Ficin allume une lampe devant le buste de Platon. A mesure qu'on avançait, les deux écoles opposées de Platon et d'Aristote s'entendaient pour combattre, ou du moins pour laisser la religion de côté, et soutenaient, au nom de la philosophie, les uns la mortalité de Fàme, les autres l'unité de l'intelligence, ceux-là l'inspiration individuelle ; plutôt païens qu'hérétiques, ils n'attaquaient pas la prédication évangélique, mais affectaient de croire qu'elle n'avait jamais existé.

L'orgueil excessif était le premier symptôme de cette transformation ; semblable au voyageur qui regarde comme le plus élevé le sommet de la montagne où il est parvenu difficilement, chacun de ces doctes plaçait sa propre science au-dessus de toutes les autres. Parmi les philosophes, quelques-uns restaient

(1) Accesserat el Bilnenœ cardinaits ingenhim, citm ad arduas res tractandas peracre, tum maxime ad moveiidos jocos accommodatttm. Poeticœ enimel Etruscœ fiiiguœ studiosus , comœdias mullo sale muUisque facetiis refertas componebat , iiigenuos jnvenes ad liistiioiiicam liortabatur, et scenas in P'aticano spaiiosis in conclavibiis institiiehat. Proplerea, qiium forte Calandram a moUibus orgutisqtie Icporibits perjucundam... per nobiles comœdos agere statuisset, precibiis impe- Iravit ut ipse pontifex e conspicuo loco despectaret. F. rat entm Bibiena mirus artijex homiiiihiis œtate vel professio/ie grovibtis ad iiisaniam impellendis , qiio génère liomimim pontifex adeo oblectabalur, ut laudando , ac mira eis persuadeudo donandoqtœ , pliires ex stoUdis stultissinius et ina.iime ridiculos efficrre consuci'isset. (JoVE.)

(2) Lettres de Princes à Princes, I, 16.

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