PHILOSOPHES INCRÉDULES
fidèles à Aristote, mieux connu depuis qu'on étudiait le grec. Le Vénitien Leonico ïomeo en publia une traduction; beaucoup se mirent à l'interpréter , d'autres à le moderniser en y mêlant quelque chose des doctrines arabes , scolastiques, platoniciennes, chrétiennes même, de manière à former un ensemble bâtard, à là fois indéchiffrable et stérile.
L'Arabe Averroës, son commentateur le plus renommé, qui soutenait , avec l'unité et l'immortalité des âmes, que Dieu est le monde, avait été introduit par Pierre d'Abano dans l'université de Padoue, où il prit racine. Gaétan Tiene affermit dans cette ville l'enseignement de l'unité de l'intelligence, et Nicolas Vernia le répandit ailleurs; à la fm du quinzième siècle, celte unité régnait dans les écoles de Venise, comme le platonisme dominait dans celles de la Toscane. Régiomontanus faisait à Padoue un cours public sur Al-Fargani, et ce réalisme rationaliste, sous lequel s'abritait la pensée indépendante, se conserva dans cette ville jusque vers la fin du dix-septième siècle.
L'illyrien François Patrice, qui voulut fonder une philosophie nouvelle, exhortait le pape à bannir Aristote comm^ contraire au christianisme, tandis que Platon s'y conformait par quarantetrois points. Marsile Ficin n'avait pas plus de vénération pour le Christ que pour Platon, dans lequel il trouvait l'intuition des mystères les plus profonds ; il considérait le Criton comme un second Évangile tombé du ciel. Michel Mercato, un de ses disciples les plus chers, ne pouvait s'affranchir de ses doutes sur l'immortalité de l'âme. Un matin , il est réveillé par la course d'un cheval et une voix qui l'appelle par son nom; il se montre, et le cavalier lui crie : «Mercato, c'est vrai! » Il avait convenu avec Ficin que celui des deux qui mourrait le premier viendrait mformer l'autre des choses d'outre-tombe, et Ficin était mort dans cet instant même.
Pierre Pomponace de Mantoue , mauvais philologue et faible logicien, mais parleur subtil et chaleureux, était tourmenté, dans l'incertitude de la vérité , par les douleurs de Prométhée; puis, s'apercevant que la recherche de cette vérité suscite les railleries du vulgaire et les persécutions des inquisiteurs (1), il va jusqu'à douter de la Providence et de l'individualité de l'âme. Sans égard pour les dogmes et la discipline , il soulève des discussions, et entasse les arguments les plus spécieux, afin de
(1) De Fato, m, T.
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prouver qu'il est impossible, au moyen de la raison, de démontrer l'immortalité de lame et le libre arbitre; selon lui, les hommes ont inventé les idées morales et les rétributions posthumes (1).
Les décisions de saint Thomas sur la prédestination étaient i;énéralement acceptées, et Pomponace s'aventure à le contredire : « S'il était vrai (dit-il), comme l'assurent plusieurs domini- « cains, que ce saint eût réellement reçu, en présence de beau- « coup de témoins , toute sa doctrine philosophique de Jésus- « Christ , je n'oserais révoquer en doute aucune de leurs as- « sertions, bien qu'elles me semblent impossibles et fausses, et (( que j'y voie des illusions et des déceptions plutôt que des solu- <( tions ; en effet, comme le dit Platon, c'est une impiété que de ne c( pas croire aux dieux ou aux fils des dieux, quand même ils pa- '( raissent révéler des choses impossibles. Néanmoins, que ce récit soit vrai ou faux, je citerai sur ce sujet des choses qui inspi- ^< rent des doutes sérieux, et j'espère ciu'ils seront résolus par X tous les hommes illustres de sa secte. »
C'est là, comme on le voit, une étrange manière d'accepter la tradition religieuse. Dans son traité des Enchantements , il avoue tiuil s'en tient à la nature toutes les fois que les raisonnements suffisent à l'exphcation des phénomènes, quelque extraordinaires qu'ils soient ; il explique une foule d'événements prodigieux et de miracles, mais sans parler de ceux de l'Évangile. Il a même recours à la théurgie, à laquelle arrivaient les partisans d'Aristote et de Platon, les uns par la raison, les autres par la contemplation, grâce aux études orientales et de la cabale, qui dérivait de la parole d'Ormus et précédait celle de Hegel. Selon Pomponace, toute chose est liée intimement à la nature; dès lors, les révolutions des empires et des religions dépendent de celles des astres. Les thaumaturges, dit-il, sont d'excellents physiciens, qui prévoient les prodiges naturels et les rapports occultes du ciel
(1) Respiciens legislator pronitatem viariim ad malum , intendens communi boiio, sanxit animam esse ininwrtalem , non citrans de veritate sed laittum de probitale, ut indacal liomiiies ad virtiitem ; neque accusaiidus est poUticus. (De immortalitate aniin<E.)
Maitler (Histoire des déeouverU'S morales et politiques des trois derniers siècles) porte aux nues Pomponace comme ayant élabli la loi de la peifectibililé humaine, le progrès des institutions et des sciences , et la doctrine de l'indépeudance des temps modernes. Ce sont là des sopliismcs digues de celui qui appelle barbare l'Italie au temps de Léon X.