‹ Histoire des Italiens (volume 5)Chapitre 322 sur 352 · PAIX DE BARCELONE ET DE CAMBRAI · texte numérisé non relu

PAIX DE BARCELONE ET DE CAMBRAI

Clément VIII, que tant d'échecs n'avaient pas encore éclairé sur l'impuissance de l'intrigue, revint à ses projets ambitieux, reprit Imola et Rimini, chercha à déposséder Alphonse d'Esté, et même voulut le tuer, tentative qui coûta la vie aux auteurs du complot découvert; voyant la France déchoir chaque jour, il 1529 se décida pour l'empereur, et fit négocier une réconciliation 20 juin, que tous sentaient nécessaire. Dans le traité de paix de Barce lone, il obtint des conditions qu'il n'aurait pu espérer après une victoire : l'empereur prenait l'engagement de lui faire restituer Ravenne et Gervia par les Vénitiens, et Modène, Reggio, Rubiera, par le duc de Ferrare ; de rétablir les Médicis à Florence, et Sforza à Milan, s'il prouvait qu'il était resté étranger aux trames de Morone; de soumettre les hérétiques de l'Allemagne; de donner en mariage à Alexandre, bâtard des Médicis, Marguerite, sa fille bâtarde. Le pape, de son côté, devait lui donner la couronne impériale, avec l'investiture du royaume de Naples, moyennant le seul hommage de la haquenée. 5 ;'oùt. D'autre part, Marguerite, tante de Charles, achevait à Cambrai, où elle l'avait commencée, la ruine de l'Italie, en souscrivant avec Louise de Savoie, mère de François I", un arrangement entre ce roi et l'empereur. Après avoir rendu, au poids de l'or, les princes qu'il avait en otage, Charles-Quint n'oubha aucun de ceux qui l'avaient favorisé ; François I", au contraire, ne se souvint de personne, ni de Florence et de Venise, ni des ducs de Milan ou de Ferrare, ni des Orsini de Rome ou des Frégose de Gênes, ni de ses partisans du royaume de Naples, qu'il laissait exposés à l'exil ou aux galères; il eut même la bassesse de stipuler qu'il ne donnerait asile à aucun de ceux qui avaient porté les armes contre l'empereur.

Maintenant, roi chevaleresque, tu peux t'écrier : Rien n'est perdu, fors l'honneur ! Charles-Quint se rendit en Italie sur la capitane d'André Doria, auquel, à Barcelone, il avait prodigué les novembre, honneurs. Dans l'espoir de jouir d'un repos, quel qu'il fiit, les Italiens ornèrent de tous les })roduits de l'art le passage de l'homme qui portait leurs destinées dans son sein. A Bologne, l'empereur et le pape vécurent cinq mois sous le même toit, en négociant. Le premier voulait résolument le Milanais, comme appui de sa domination dans la Péninsule ; mais comme Venise, manifestement, et les autres princes en secret, soutenaient Fran- 23 décembre. Ç^is Sforza, il le céda à ce duc, sauf Pavie, dont il investit Ley va sa vie durant; il garda Côme et le château de Milan, comme

COURONNEMENT DE CHARLES. -i8.%

gage des 900,000 ducats qu'on devait lui payer, moitié comptant, le reste dans l'espace de neuf ans. Venise restitua au pape Ravenne et Cervia, à Tempereur les pays qu'elle avait occupés sur la côte napolitaine, avec 300,000 ducats de surplus; les uns et les autres durent venir en aide aux bannis et aux réfugiés.

Charles-Quint adjugea Modène et Reggio à Alphonse d'Esté, 1530 et le pape l'investit de Ferrare moyennant 100,000 ducats ; puis, -" '"'"■" après la mort d'Albert Pio, comte de Carpi, ce duc occupa également son fief. Frédéric de Mantoue obtint le titre de duc. Charles III de Savoie, beau-frère de Charles-Quint et oncle de François 1", avait pu rester neutre, et ne perdit ni ne gagna. Gênes, Lucques et Sienne restèrent libres, et la menace fut suspendue sur Florence.

Au congrès de Bologne apparurent, entre autres, Nicolas Carrew et Richard Sampson, envoyés de Henri VIII, auquel ils écrivaient : « Jamais on n'a vu dans la chrétienté désolation pareille « à celle de ces contrées. Les riches cités sont détruites et rava- « gées ; on ne trouve aucune espèce de viande dans beaucoup de « lieux. Entre Verceil et Pavie, pendant cinquante milles du pays « le plus fertile en vin et en blé qu'il y ait au monde, tout est 0 désert. Nous n'avons trouvé ni un homme ni une femme occu- « pés à travailler les champs, pas même une âme vivante, ex- (I cepté dans un endroit trois pauvres femmes qui grappillaient. « Vigevano, autrefois ville prospère avec une citadelle, est au- « jourd'hui ruinée et déserte. Pavie fait mal au cœur; les enfants « couraient dans les rues en demandant du pain, et mouraient de (S faim. On nous a dit, et le pontife l'a confirmé, que la popu- « lation de ces contrées, et de beaucoup d'autres de l'Italie, a été « consumée par la guerre, la famine et la peste, et qu'il faudra « plusieurs années pour que l'Italie se relève de tant de désas- « très. Cette dévastation est l'œuvre des Français non moins (( que des impériaux, et l'on nous assure que Lautrec ravageait « partout où il passait (1). »

Charles-Quint voulut s'épargner, sinon le remords, au moins la honte de voir Milan et Rome, que ses troupes avaient traitées si cruellement. Ce fut donc à Bologne même qu'il reçut la cou- 22f.'vii.r ronne de fer et celle d'or; mais la couronne d'or n'exprimait ct2ainais. plus le pacte entre le représentant du peuple et le chef des conquérants, devenu l'empereur des vaincus, et qui, après s'être age-

(1) Bologne, 12 septembre 1529, dans les State's />apers, vol. vu.

486 COimONNEMENT DE CHARLES.

nouille homme et avec un titre mondain, se relevait oint du Christ et avec un apostolat divin : celui-là n'était pas le patron du pape, qu'il avait naguère fait son prisonnier, en laissant dévaster sa cité; celui-là n'élait pas le rempart de la foi, qui, par Vinlérim, avait reconnu et laissé croître l'hérésie, au point qu'elle détachiiit de Rome la moitié du monde.

Cette cérémonie, préservatrice, sociale, destinée à imprimer profondément dans les peuples le respect de l'autorité , tirait de l'élément religieux la vénération qu'elle inspirait; mais alors prévalait l'élément royal, qui faisait naître dans le peuple l'hésitation et l'opposition. Le droit, maintenu par les papes, succombait sous le fait, proclamé par les Césars ; toute l'attention se concentrait sur les fêtes, par lesquelles on honorait dans Charles-Quint le dernier empereur germanique que les papes dussent couronner. Le dessin, la poésie, les compositions scéniques, luttèrent à l'envi dans cette solennité, très-splendide dans un siècle de tant de magnificences (1). Fatigués, épouvantés, les Italiens adulaient Charles, et répétaient qu'on n'aurait jamais pu croire si affable et si courtois l'auteur de tant d'horribles désastres.

L'avilissement italique, commencé par les discordes des puissants et terminé par leur entente, se consommait au milieu de ces réjouissances. Il n'existait plus d'équihbre entre les petits Etats, abaissés ou soumis à l'empire. Le pape, effrayé des progrès de la réforme, embrassa les genoux de cette majesté sur la tête de laquelle ses prédécesseurs avaient autrefois mis le pied. Si l'opposition faite à l'empire avait jadis formé sa gloire et sa grandeur, le pape alors arbora la bannière gibeline, et ce fut ainsi qu'il scella la pierre que la conquête posait sur l'Italie, cadavre présumé. Or cette conquête, au moyen de la dégradation, avait été enseignée par Machiavel, accomplie par une administration absurde, une oppression calculée de la pensée , du génie, de l'industrie.

(1) Gaétan GiORDAM, De P arrivée et séjour à Bologne de Clément ^ II pour le couronnement de Ciiarles-Quint, chronique avec documents et gravures, etc. ; Bologne, 1842. — Le duc de Savoie avait des habits qui coûtaient 300,000 écus. (Monum. hist. patriœ. Script. I, 861.)

Page 1