SIEGE DE FLORENCE. LA DOMINATION DES MÉDICIS SE CONSOLIDE PÉNIBLEMENT
Dans le traité de paix générale on n'avait pas compris Florence, victime prédestinée. Les fêtes par lesquelles cette ville célébra l'avènement de Léon X au pontificat suffiraient, à défaut d'autres preuves, pour donner la mesure de sa prospérité et d'une civilisation de beaucoup supérieure à celle des autres nations. Aussitôt qu'on en reçut la nouvelle, « on se mit à sonner la cloche du palais et puis celles de toutes les églises; le peuple accourut sur la place et à la demeure des Médicis, bien qu'ils ne laissassent entrer que leurs amis dans la crainte d'être mis à sac, comme c'est la coutume à Rome. Comme à cette heure les boutiques ne se trouvaient pas ouvertes (on était dans le carême), on se mit à faire des feux avec les cloisons, dont il ne resta pas une seule dans Florence; puis, dans la matinée, les marchands firent brûler des balais, des corbeilles, des futailles et tout ce qui leur tombait sous la main. On voyait dans toute la ville des tas de balais flamboyer devant chaque maison, et des lumières sur tous les clochers et la coupole. Dans la demeure du pape et de Julien de iMédicis, on jetait par les fenêtres, comme témoignage de magnificence, des manteaux, des capuces et des bonnets. Le samedi, on jeta des florins d'or, des baptêmes, des grossoni et des crazie (i) pour plusieurs centaines de florins; à l'église de Saint-Laurent, on distribua à chaque individu du pain et du vin ; la même chose eut lieu à la maison de Jean Tornahuoni et de Jacques Salvioli; dans beaucoup d'autres maisons de citoyens, parents et amis des Médicis, il lut donné, en bonne quantité, du pain et du vin à chaque personne qui se présentait. En un instant, chacun eut les armes
(1) Les baptêmes étaient des médailles qu'on offrait à l'occasion des baptêmes; les grossoni ne turent plus employés; la crazia , qui paraît êU-e le mot
corrompu de kreulzcr, est encore une monnaie courante.
du pape, et tous les magistrats tirent faire des globes en toile, sur lesquels ces armes étaient peintes, de sorte qu'on ne faisait aucun cas des armes de la commune. Puis on les plaça sur le palais, dans la salle d'audience et sur toutes les portes des églises, et Ton ne voyait plus de fêtes de saints sans que les crucifix portassent ces armes ; c'était presque une sorte d'idolâtrie, car on avait plus de vénération pour ces armes que pour la croix de Dieu (Gambi). » t
11 est inutile d'aller chercher dans ces réjouissances des exemples d'enthousiasme, converti bientôt en exécration. Ce qu'il nous importe de savoir, c'est que les artistes les plus distingués rivalisèrent de talent dans ces fêtes : Granacci et Rosso érigèrent des arcs de triomphe ; Antoine de San-Gallo simula des façades et des perspectives, et Jacques Sansovino en peignit une à Sainte-Marie in Fiore ; André del Sarto fit des clairs-obscurs, Feltrino des grotesques, Rustici des statues, de même que Bandinelli et Sansovino ; Ghirlandajo, Pontormo, Franciabigio et Ubertini ornèrent à l'envi f appartement du pontife, tandis que Michel-Ange et Raphaël traçaient le plan de la façade de Saint- Laurent et d'autres travaux médités par Léon X (1).
Ce luxe intelligent se déployait même dans des occasions moins solennelles, au milieu des réunions consacrées aux plaisirs et dans les fêtes des confréries. Varchi compte soixantequinze de ces associations, parmi lesquelles nous devons mentionner les laudesi (chanteurs de laudes), associés séculiers, institués au treizième siècle, et régis par certaines lois; ils avaient la coutume, dans les églises et devant les tabernacles , d'alterner le chant des psaumes latins avec des chansons mélodieuses en langue populaire. « Ils se réunissaient tous les samedis, après none, dans une église où ils chantaient à plusieurs voix cinq ou six laudes, ou des ballades composées par GiambuUari, Pulci, Laurent de Médicis et sa mère, Lucrèce Tornabuoni , par François d'Albizzo, Feo Belcari , Castellano Castellani et d'autres (Sansovino). » Pendant l'interdit de la ville, ils suppléaient au silence des rites sacerdotaux; ils prirent une grande extension au temps de Savonarola, et parfois ils associaient la musique et les arts dans de pieuses représentations.
(1) A ceUe occasion, Sienne fit le cheval de Troie ^ qu'elle promena dans la ville, et l'on dit qu'elle voulait ainsi dénoncer à la Toscane les ennemis qui pénétraient ilans son sein.
Parmi les compagnies dont le plaisir était l'objet , nous citerons celles du Diamant et du Broncone (branche), ainsi nommées de l'insigne qu'elles avaient pris, et qui se composaient de seigneurs et de gentilshommes; l'une était présidée par Julien, et l'autre par Laurent. La première prépara un triomphe à la romaine, avec trois chars représentant, avec des inscriptions et des chants analogues, l'Enfance, la Virilité, la Vieillesse, d'après le dessin de Raphaël des VioUe, du graveur Carota, d'André de Côme, d'André del Sarto, de Pierre de Vinci, de Bernardin de Giordano, de Jacques de Pontormo. De son côté, l'historien Nardi , chargé des appareils de la compagnie du Broncone, organisa six chars de triomphe : le premier représentait l'Age d'or de Saturne avec des symboles de féhcités pastorales et des chevaux couverts de peaux de lions et de tigres aux ongles d'or; les rênes étaient d'or; des têtes de moutons remplaçaient les étriers, et du feuillage servait de frein. Numa Pompilius, avec des insignes religieux, venait ensuite, entouré de prêtres portant des encensoirs et d'autres ustensiles pour les sacrifices. Le troisième char figurait le consulat de Manlius Torquatus, avec des sénateurs vêtus de la toge, au milieu de faisceaux et de haches. On voyait à la suite Jules César triomphant de Cléopâtre, avec des peintures de ses exploits, des armes et des flambeaux. Le cinquième était celui d'Auguste, environné des poètes qui embellirent sa cour. Sur le sixième se trouvait Trajan, avec les jurisconsultes en toges de docteurs, des scribes et des notaires. Enfin paraissait le char de l'Époque, avec des peintures de Pontormo et des figures de Baccio Bandinelli. Le tout était accompagné d'allusions, riches toujours, parfois même ingénieuses, parmi lesquelles on voyait un homme couché sur un globe et couvert d'armes moins le dos, d'où lui sortait un enfant doré , pour exprimer qu'un siècle d'or succédait à celui de fer.
Pendant le carnaval, sortaient vingt-quatre ou trente couples de chevaux richement enharnachés, avec leurs maîtres travestis selon le sujet adopté. « Chacun d'eux avait six ou huit laquais, vêtus d'une même livrée, avec des flambeaux à la main, qui dépassaient parfois le nombre de quatre cents; puis venait le , char, rempli d'ornements , de dépouilles et d'objets très-curieux (1).». Les diverses écoles d'artistes avaient coutume de
(1) VasaRI, vie de Jaccjites de Pontormo; mais il se trompe en disant que ces triomphes étaient faits pour le couronnement du pape.
donner des spectacles. Elles promenaient dans la ville des chars de triomphe où toutes, sur des sujets historiques ou allégoriques, rivalisaient d'inventions nouvelles et de splendides décorations: une fois, c'étaient les triomphes de Paul-Émile, une autre ceux de Camille, dirigés par François Granacci. Baccio Baldini nous décrit la généalogie des dieux, représentée dans vingt et un chars, et Vasari nous montre les peintres travaillant pour ces divertissements.
André del Sarto, Aristote de San-Gallo, Robert Lippi et neuf autres se réunissaient dans la maison de Jean-François Rustici; ils formaient une compagnie dite du Pajuolo (chaudron), dont chaque membre devait fournir un mets artificiel, et pouvait amener quatre amis. Un soir, par allusion à leur nom, on dressa la table dans un immense chaudron, dont l'anse servait de flambeau. Lorsqu'ils furent assis, ils virent surgir au milieu un arbre dont les branches portaient le service, et qui descendait pour remonter avec de nouveaux mets, le tout au miUeu des instruments de musique et d'amples libations. Rustici offrit un pâté en forme de chaudron, dans lequel Ulysse enfonçait son père pour le rajeunir; le père et le fils étaient deux chapons. André del Sarto apporta un temple qui avait pour fondement de la gélatine à couleiu's différentes, des saucisses pour colonnes, des chapiteaux de fromage parmesan, des corniches de pâtes sucrées; dans le chœur était le pupitre avec un livre en lasagnes, dont des graines de poivre formaient les notes et les lettres, et l'on voyait autour des grives qui paraissaient psalmodier. Les autres fournirent aussi de bizarres inventions.
La compagnie de la Cazzuola (truelle), composée de vingtquatre membres, se livrait aux plus étranges caprices. Une fois, entre autres, il fut convenu que chacun d'eux s'habillerait comme il voudrait, et que ceux dont le costume se ressemblerait seraient soumis à une pénitence. Une autre fois, ils se montrèrent tous en maçons et en apprentis, avec la truelle et le marteau; ils commencèrent alors un édifice, munis de plateaux chargés de lasagnes et de ricoile; ils avaient pour sable du fromage et des épices, pour galets des dragées, pour carreaux et tuiles plates des pains et des gâteaux. Après ce travail, on brisa un soubassement qui se trouva composé de tourtes, de foies et d'autres friandises; puis une colonne de bouilli, entourée de tripes, avec le chapiteau de chapons rôtis et des cymaises de langues; enfin une architrave avec frise et corniche de ragoûts. Au milieu de cesplai-
sirs survint une pluie simulée, accompagnée de coups de tonnerre, qui leur fit abandonner l'édifice.
Une autre fois c'était Cérès, qui, à la recherche de Prose rpine, priait les compagnons de la Gazzuola de l'accompagner aux enfers. Ils partirent donc , et , par la gueule d'un serpent qu'on \ oyait se fermer après chaque couple qui entrait, ils pénétrèrent dans une chambre obscure, où le couvert de la table était noir. Phiton, après les avoir invités au repas du mariage, fit cesser les tourments, et les tableaux figurant les différents gouffres parurent tout à coup éclairés ; tous les mets semblaient être des aniiiaux hideux et dégoûtants, des ossements de morts, des cornes,
rvis par des diables avec des pelles; enfin ce spectacle lugubre Vevanouit et fut remplacé par un riche appareil, destiné à la représentation d'une comédie.
D'autres imaginèrent un hospice, où se réfugiaient, vêtus en mendiants, tous ceux qui s'étaient ruinés en fêtes et en banquets. Ils débitaient les choses les plus horribles sur les uns et les autres, jusqu'au moment où paraissait saint André, leur patron; après les avoir tirés de l'hospice, le saint les conduisait dans une salle magnifiquement meublée , et leur ordonnait de ne faire à I avenir qu'une fête par an. Cette prescription fut observée, et les compagnons, pour cette fête, préparaient un banquet et une représentation scénique : tantôt c'était Tantale qui donnait à manj^er à tous les membres ; tantôt saint André qui montrait les félicités du ciel; tantôt Mars, dégouttant du sang de ses victimes, ou pris dans le filet de Vulcain.
Cosimo Ridolfî eut l'étrange idée de figurer le char de la Mort tiré par des bœufs noirs, sur lequel étaient des têtes de morts, ''es ossements et des croix blanches; il portait le squelette de la
)rl avec la faux et le sablier , au milieu de cercueils ouverts, (ioù sortaient, quand la procession s'arrêtait, des cadavres dédiâmes qui disaient : « Nous avons été comme vous êtes; vous
rez comme nous. Nous sommes morts, comme vous voyez ; i >us vous verrons morts comme nous. » Cette moralité, mise en lirce dans le but d'amuser, ne m'étonne pas moins que les obs- ( iiiités souvent étalées dans les pièces scéniques, toujours dans 1 s chansons grossières qui accompagnaient ces simulacres des ;i ariennes bacchanales.
Ces réjouissances exprimaient une félicité qui était sur le point de finir. Les premiers Médicis, instruits dans l'art de s'élever au moyen de la classe intermédiaire, avaient gouverné bourgeoise-
avril.
a.92 JULES DE MÉDICIS.
ment; mais lorsque, après dix-huit ans de liberté, ils recouvrèrent la puissance, Laurent II, bien qu'il tirât toute sa force de 1-^1^ l'appui du pape, se conduisit en petit seigneur orgueilleux et despote. Il opprimait ou corrompait effrontément, et, par son mépris de ces formes qui font encore illusion sur la perte de la liberté, il se montrait avide d'usurper l'autorité suprême. Sa mort ne laissa donc point de regrets. Comme il était le dernier descendant de Gôme l'Ancien, et qu'il ne restait aucun membre de la famille apte à gouverner (1 ) , un grand nombre de citoyens exhortaient le pape à faire une œuvre pieuse et glorieuse en rendant à la patrie une liberté dont les siens ne pouvaient plus profiter. Léon ne se sentit pas capable de cette générosité; appuyé sur la maison d'Autriche, il établit une administration composée de ses partisans, sous la présidence de Jules, fils naturel et posthume de Julien , victime d'un assassinat, et qu'il avait fait cardinal et archevêque de Florence. Du reste , les citoyens qui désiraient voir leur patrie libre n'éprouvaient aucune répugnance pour Jules, qui vivait presque toujours à Rome, où il était l'âme des conseils du pape ; il administrait avec prudence et modestie, se montrait patient dans les audiences, apaisait les discordes, repoussait les délateurs, et ne s'arrogeait ni la nomination aux emplois, ni aucune prérogative princière. Afin de tromper les libéraux, il demandait tantôt à l'un, tantôt à l'autre, des projets sur la réorganisation de l'État. 11 ne manque jamais d'individus qui , pour satisfaire leurs passions , excitent celles des gouvernants : les grands (2) lui représentaient les bourgeois et les dévots comme redoutables ; enfin, à force de lui inspirer des soupçons et de lui répéter qu'on ne pouvait espérer de bien que de lui et de sa maison, ils attiraient à eux tout pouvoir et ne laissaient parvenir aux emplois que par leur intermédiaire.
Après Savonarola, l'amour de la liberté s'était greffé sur la dévotion j les hommes austères et modérés favorisaient le bon
(1) Nous avons déjà parlé de la noblesse florentine; mais il est fort difficile de fournir sur elle des renseignements positifs. Nardi avoue lui-même qu'il est incapable de distinguer les nobles des vilains. (Hist. de Florence, liv. VI.)
(2) Lorsque la maison des Médicis se fut élevée, on inventa des généalogies pour donner l'éclat des aïeux à une famille bourgeoise ; mais aucun des historiens italiens n'a remarqué un fait qui se trouve dans VHis/oire de l' anarchie de Pologne par Rulhière , c'est-à-dire que la famille Mikali ou Jatrani , chefs des Maïnotes dans le Péloponèse et fameux même dans les dernières guerres, est la souche des Médicis de Florence, dont le nom serait traduit du grec.