IMPIÉTÉ*ET DÉPRAVATION
gné 112,000 éciis; puis, comme son frère, disait -il, était parvenu à recouvrer sa liberté, il convertit cet argent en d'autres marchandises, qu'il eut soin de faire assurer. Un mois après, il écrivit que le navire avait naufragé, et le Pisan vint à Florence pour recevoir le montant de l'assurance ; mais on reconnut que ni l'un ni l'autre n'avaient jamais fait aucun chargement. Ou arrêta le Pisan, qui perdit une main, avec détention dans les siinche, et Corsini fut banni par contumace. Un artisan abusa de son propre fils, et fut tenaillé dans tous les lieux publics de la ville. Un capitaine de Mortara, entré au service du pape avec un condottiere, enlevait, la nuit, pour satisfaire sa passion, l'un des jeunes gens qui revenaient de prendre le frais sur l'escalier (le Santa-Reparata ; il fut découvert et pendu aux fenêtres du bargel, malgré les réclamations du condottiere (1).
En résumé , le peuple florentin était divisé en deux partis : les uns, d'une moralité rigide et libéraux austères, à la manière des puritains modernes , s'occupaient de litanies, de missions, établissaient de nouveaux couvents et l'hospice des Incurables, dans la rue San-Gallo , et soignaient les malades pendant les pestes ; les autres, licencieux, débauchés, avides de jouissances, raillaient et calomniaient la piété. Quelques-uns de ces derniers, à la table du cardinal de Médicis, se mirent à tourner en ridicule frère Savonarola, ses prophéties et quiconque y croyait. Jérôme Benivieni, se tournant alors vers le cardinal, lui dit avec énergie : « Je suis l'un des partisans du moine, et je désire, avec tous les « gens de bien, la liberté commune ; mais ni moi ni ceuxqui parta- « gentmes opinions ne commettrons aucune félonie, et ne pren- « drons jamais les armes contre l'État; nous nous contenterons « de prier Dieu et Votre Éminence de nous accorder la liberté, « afin de la maintenir en public par la justice et la foi, en partice culier par le travail et l'économie. Quant à ces gens dévoués « en apparence à votre personne, ils abhorrent la liberté et les « lois pour tyranniser cruellement; ils se montreront d'autant <( plus obséquieux envers vous que vous favoriserez davantage et leurs violences et leurs rapines, et pourtant vous n'assouvirez (( jamais leurs désirs insatiables ; aussi, un jour, ils se tourneront contre vous. Éloignez donc ces hommes pervers, et satis- .( faites les vœux légitimes de ce peuple, qui exaltera toujours « votre nom et votre gloire (2). »
(1) AlUMlKATO, à l'année 1521.
(2) Jacques Pitli le raconte, p. 123.
-iOG NOUVELLE EXPULSION DES MÉDICIS.
Jules, devenu Clément VII, monlra, dès le principe, de la clémence et des sentiments libéraux , soit par crainte de Jean des Bandes noires, soit pour obtenir qu'Hippolyte, fils de Julien, troisième enfant de Laurent le Magnifique, à peine âgé de quinze 152 ans, et déjà cardinal, fût déclaré apte à tous les emplois de la république. Lorsque ses désirs furent réalisés , il le nomma gouverneur de Florence, et la seigneurie ne pouvait résoudre aucune affaire sans consulter cet enfant.
Clément enveloppaFlorence dans ses velléités politiques. Après avoir perdu toute importance d'État , cette ville devait encore fournir des hommes ou de l'argent pour les desseins des autres^ au point d'imposer les biens ecclésiastiques et ceux des corporations des arts, Florence regrettait Savonarola, Soderini, l'ancien bon Éla(, et, selon l'habitude des mécontents, elle se réjouissait de tous les malheurs du pape. Lorsque le connétable de Bourbon menaçait le pays avec ses brigands, qui déjà ravageaient le val de Ghianaet le Casentino, les jeunes gens^ selon l'usage , demandèrent des armes pour repousser les envahisseurs ; n'ayant pu les obtenir, ils les enlevèrent par force , et munirent les remparts, tandis qu'ils demandaient d'assurer l'intérieur contre la garnison étrangère. Ils firent entendre l'ancien cri de Peuple et liberté! et proposèrent de bannir les Médicis. Clarisse, fille de Pierre II, commandait et excitait les insurgés; à la mort de Laurent d'Urbin, son frère, elle avait prétendu hériter de ses droits, et se voyait, au contraire, préférer deux bâtards, outre que son fils, issu de Philippe Strozzi , n'était pas même cardinal.
Ce riche citoyen, fils de l'autre Philippe qui construisit le grandiose palais, l'avait épousée, bien que la loi interdit les alliances avec les rebelles ; il paya l'amende, dans l'espoir, sans doute, que la fortune relèverait la maison des Médicis, et , par suite, la sienne, qui avait donné seize gonfaloniers, quatre-vingttreize prieurs, et comptait, en 1520, quatre-vingts chefs de famille, cent vingt personnes aptes à remplir les fonctions. Philippe s'était trouvé au nombre des otages que Clément VII, pour sortir de captivité, avait donnés aux Allemands ; mais, comme le pape refusa de payer sa rançon, Philippe, délivré spontanément par Moncade, lui fut toujours îrès-hostile, et cherchait maintenant à soulever Florence contre son autorité. Mais Louis Guicciardini, gonfalonier de la justice, «et qui s'était montré le courtisan assidu des Médicis, dont il avait reçu des bienfaits ,
NOUVELLE EXI'ULSIOX DES MEliICIS. U)"
s'ingéniait à se trouver du côté des vainqueurs; dans ce but, il affectait tout à la fois d'être fidèle à l'État, et de vouloir coni- ]jlaire aux désirs de la jeunesse (1), » à laquelle il disait : Je suis (les vôtres. Mais en même temps il donnait la main aux troupes de la ligue , qui, profitant des embarras d'un gouvernement nouveau, pénétrèrent dans la ville à coups de mousquet, et le mouvement fut réprimé et pardonné Néanmoins les malheurs croissants du pape relevèrent le courage des libéraux, qui expulsèrent les Médicis, exilés pour la troisième et la dernière 1027 fois, et l'on constitua un gouvernement libre avec le grand con- ^'' "'•' seil du peuple.
La peste, comme dans le reste de l'Italie, sévit pendant trois mois à Florence, où elle moissonna environ cinq cents individus par jour, et deux cent cinquante mille périrent dans tout l'Etat; elle fut suivie de la famine la plus terrible qu'on eût jamais éprouvée. Frère Barthélémy de Ficaja, à l'imitation de Savonarola, se mit à prêcher, exhorlant à faire pénitence. La seigneurie ordonna des processions publiques, et, suivie des ^
grands personnages nu-pieds, sortit à la rencontre de la Vierge miraculeuse de l'Impruneta, qu'on avait coutume de transporter à Florence pendant les grandes calamités, et « dans laquelle la répubhque n'avait jamais espéré en vain (Amjiikato). »
Nicolas Capponi, alors gontalonier et disciple du moine, lit entendre dans le grand conseil, décimé par le fïéau , le langage de son maître. « Détournant l'esprit et les paroles des affaires de la république et des tribulations présentes pour les concentrer sur la contemplation de Dieu (Nahdi), il tomba à genoux , criant miséricorde, et tout le conseil cria miséricorde (Varchi). » Il décida le conseil à élire le Christ pour son roi perpétuel , avec obligation de n'obéir qu'à lui seul et à sa loi; le décret , gravé sur marbre, fut placé dans le palais de la seigneurie, où il se voit encore. Au milieu de sa dévotion, il pourvoyait du mieux qu'il pouvait au gouvernement, aux finances, à la justice; il organisa une milice urbaine composée de quatre mille citoyens de familles bourgeoises, et fit entourer la ville de bonnes forti tications. L'administration précédente et les dernières calamité.avaient chargé l'État de dettes considérables ; le Mont absorbait 80,000 ducats par an, et l'on en dépensait pour les employés, les gardes, les fortifications, 100,000 sur 270,000 de revenu; il
(1) Jacquks Pitti, p. 13(5.
BIST. UtS ITAL. — T. VII.
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fallait donc subvenir aux autres dépenses au moyen d'impôts extraordinaires ou d'emprunts, et même par des contributions sur les plus riches (1).
Capponi, âme droite, mais soumis à cette hésitation qui semble le caractère des hommes modérés, se sentant menacé par l'influence croissante des arrabiati, espéra les refréner avec le concours des grands; du reste, il se flattait toujours d'obtenir de bonnes conditions des Médicis avec lesquels il entretenait une correspondance. En effet, Xesimlleschi, non moins que les slwciens pi a g noni, s'étaient joints à lui; mais Baldassare Carducci, surnommé messire Cimeterre, et Dante de Castiglione, chefs des bourgeois ou des libertins, fermaient par leurs cris toutes les voies de conciliation (2).
La prudence, néanmoins, aurait dû conseiller aux Florentins de s'attacher à Charles-Quint, qui tenait en prison le pire ennemi de leur liberté, le pape; mais le peuple exécrait l'insolence espagnole et semblait pressentir instinctivement que la servitude de l'Italie viendrait des impériaux ; en outre, il se rappelait que Savonarola avait dit que les lis devaient fleurir avec les lis ; il préférait donc les Français qui avaient montré moins d'atrocité dans les guerres récentes, et dont le roi était chevaleresque. Machiavel, Guicciardini, Capponi et Vettori s'efforçaient de faire ressortir, au miUeu des brillantes qualités du roi, la politique d'un gouvernement qui les avait toujours compro-
(1) On avait dépensé un demi-million de ducats d'or pour acheter Urbin au duc Laurent ; pareille somme dans les guerres de Léon X contre les Français, et 300,000 pour les capitaines impériaux avant l'élection de Clément VIL
(2) X On peut dire avec certitude que messire Baldassare Carducci , ennemi des Médicis, fit plus pour leur retour à Florence que leur ami le plus dévoué. » Vettori, Sommaire de l'histoire d'Italie, de 1511 à 1527.
Nardi , en mettant en scène deux citoyens amis , mais d'opinion différente , nous offre un tableau vrai de la prudence, c'est-à-dire de la timidité d'une foule d'hommes. Daus le sénat, l'un des deux dit à l'autre : « Compère, nous ne fai- « sons pas preuve d'une grande sagesse en défendant le présent gouvernement ; « car, s'il en vient un autre tout différent, la tranquillité de notre maison sera « troublée. 11 L'autre lui répond: «Au contraire, le moyen de rester chez u nous après un changement de gouvernement, c'est de défendre celui qui « existe actuellement, lequel est très-jusle. Si, par notre faute, il s'écroulait, « nos adversaires nous mépriseraient comme gens incapables, et Dieu nous au- « rait en abomination comme tièdes ; en outre, la patrie, qui compte sur nous, « se croirait trompée et nous accuserait d'être des conseillers imprudents ou « peut-être infidèles. » (Varchi )
BALDASSARE GARDUCCl. -499
mis pour se sauver lui-même. Tous les sacrifices que nous avons faits pour lui^ disaient-ils, ne l'empêcheront pas de nous abandonner; mais, comme il arrive quand la raison parle contre l'imagination, loin d'être écoutés, ils tombaient dans un plus grand discrédit.
Le poëte Louis Alamanni, appartenant, comme Martelli, Vettori, Bruccioli et Machiavel, à une société qui se réunissait dans le jardin Rucellaï pour s'entretenir de littérature et de politique, avait été arrêté de nuit avec des armes prohibées et condamné à une amende. Entraîné par l'indignation, il entra dans un complot avec les Buondelmonti pour tuer Jules, alors cardinal. La conjuration découverte, les autres furent condamnés ; mais il parvint à se réfugier en France, et trouva la France plus courtoise que sa patrie (1). Rentré à Florence après l'expulsion des Médicis, il ne cessait de répéter à ses concitoyens, bien qu'il fût l'ennemi de cette famille : «André Doria, qui de- « mande que d'autres républiques entourent celle qui lui doit « l'existence, vous recommande d'imiter l'exemple de Gênes et « de vous appuyer sur l'empereur. Moi-même, si vous le vou- « lez, je vous servirai de médiateur auprès de Charles, dans les « mains duquel sont désormais les destinées de l'Italie. » Mais l'antipathie nationale et les clameurs des héros de la rue l'emportèrent au point qu'Alamanni dut se soustraire à l'indignation populaire. 11 se rendit avec Doria en Espagne, d'où il fit savoir que l'on tramait contre Florence; mais il ne recueillit que déplaisirs, comme quiconque expose la vérité aux factions, qui veulent être trompées.
Baldassare Garducci, qu'on avait envoyé, pour l'éloigner, comme ambassadeur à la cour de France, promettait au contraire monts et merveilles. En 1529, au moment où l'on traitait de la paix, il écrivait de ce pays : « Ayant prié souvent le roi de (( se rappeler le dévouement et la fidélité de Vos Seigneuries « envers lui dans cet arrangement, il m'a témoigné toule l'obli- « gation qu'il croyait vous devoir ; car il m'a affirmé qu'il ne « ferait jamais aucun traité qui ne fût entièrement favorable « aux intérêts et à la conservation de Florence , qu'il n'aime « pas moins qu'une de ses villes. Le grand maître (Montmo- « rency) m'a répété dernièrement ces mêmes paroles et assu-
(1) E il buon gallo sentier, ch' io trovo amico.
Più de' ligli d'altrui, che tu de' tuoi.
500 baldassare carducci.
« rances, en me disant : Ambassadeur, si le roi fait avec Char- « les-Quint un traité ou vous ne soyez pas nommés et compris « dans les clauses principales, dites que Je ne suis pas un homme « d'honneur et que je suis même un traître. Le roi a dit à Bar- « thélemy Cavalcanti positivement, et sous serment ;, qu'il ne « traiterait pas d'une autre manière avec Tempereur, et qu'il ai- « niait mieux perdre ses fils que de manquer aux Florentins, ses cr confédérés (1). »
La reine, plus sincère, n'avait pu s'empêcher de dire qu'elle donnerait mille Florences pour ravoir un de ses fils. En effet, la paix fut conclue sans la moindre réserve en faveur de Florence, et Carducci, détrompé, écrivait : « Le roi et ses agents « avaient promis et juré mille fois de ne rien conclure sans com- « prendre dans les stipulations les orateurs, les adhérents et les « confédérés ; néanmoins, par une détermination impie et inhu- « maine, sans faire mention d'aucun de nous, ils ont publié ce « matin les arrangements et la paix avec une grande solennité, « Aussi, personne parmi nous (les ambassadeurs vénitiens se « trouvent dans le même cas) n'a pu s'empêcher de reprocher à « ces seigneurs leur injustice et la déplorable rémunération de « tant de fidélité, de tant de dépenses et de maux soufferts pour « cette couronne de France. Que notre ville et toute l'Italie « n'oublient jamais combien il est dangereux de compter sur l'al- « liance, les promesses et les serments des Français. » Le grand maître répondit à ces plaintes : « Vous voulez donc nous empê- « cher de recouvrer nos enfants? Prenez garde, au lieu d'un ence nemi, d'en avoir deux. » D'après ces conventions, les Médicis, dépossédés illégitimement en 1527, devaient être rétablis. Comme Hippolyte était cardinal , on nomma prince Alexandre, fils d'une esclave maure et de Laurent d'Urbin, ou, comme on disait, de Clément VII, et fiancé à Marguerite, bâtarde de Charles-Quint.
iJ2'j Lâchement trahie par François I*^'", Florence envoya dire à
l'empereur que, si elle était entrée dans la ligue contre lui, elle
(1) La correspondance de ce Carducci, qui se tiouve dans les archives Capponi, est d'une grande importance. Il connaissait très-bien la diplomatie lianoaise. Le 3 août il écrivait : «Les Français sont tellement inférieurs au\ impé- « riaux qu'ils doivent accepter les conditions qu'on leur otïre; néanmoins, « comme le roi et les seigneurs m'ont fait espérer que nous serions compris dans « le traité avec des conditions honorables et tolérables , je n'ai pas voulu déses- <c pérer Vos Seigneuries. ••