FLORENCE S ARME CONTRE LES MÉDICIS
Pavait fait quand elle obéissait aux Médieis et au pape ; elle demandait pardon de cette faute, et se déclarait prête à souscrire à toutes les conditions, pourvu qu'elle conservât sa liberté. « Mais les envoyés, plutôt bafoués comme marchands qu'honorés comme ambassadeurs, plutôt raillés qu'écoutés (Vakchi), » furent livrés à Clément VJI, qui pouvait tout obtenir en leur faisant grâce. Clément, offensé par les impériaux comme pape, et dans la personne des prélats les plus éminents, ne leur avait pardonné que par iorce; mais, selon la coutume des âmes peu généreuses, qui se vengent sur les faibles, il mettait son honneur à châtier les Florentins pour leur irrévérence à son égard comme prince.
L'empereur ne voulait donc pas que la seule Florence put écbapper à ce déluge universel ; dès lors, tandis qu'il sortait de l'Italie pacifiée, atin de ne pas entendre ses derniers gémissements, il envoya ses bandes, qui s'étaient gorgées pendant dix ans de sang et de rapines, étouffer ce dernier souffle de la faction guelfe.
Les Florentins ne pouvaient compter que sur eux-mêmes; cependant, bien qu'ils eussent depuis longtemps négligé les armes pour le commerce et les arts, ils ne faillirent pas dans ce moment suprême. Après avoir repoussé les pactes de la servitude, ils font face au danger, et attirent l'attention du monde par des faits qui restent parmi les plus héroïques de l'histoire. Nicolas Capponi, qui préférait une conciliation honorable à une résistance inutile (1), reçut non-seulement des reproches publics, mais subit un procès pour secrètes intelligences avec le pape. Bien qu'il démontrât la pureté de ses intentions, et que la postérité n'ait d'autre reproche à lui faire que de s'être laissé abuser par Clément VII, qui voulait, par les négociations, endormir la ville et retarder ses armements, les hommes qui ne savent crier que trahison et mort voulaient l'envoyer au gibet. Sauvé par les modérés, il fut déposé de ses fonctions, qu'il avait bien remplies, parce que, dans les commotions populaires, on ne veut pas la prudence qui tempère, mais la violence qui pousse.
François Carducci fut nommé gonfalonier ; homme nouveau dans les affaires, mais passionné pour la république, il apaise les piagnoni et les arrabiuti, et commence avec résolution lesprépa-
(1) Des lettres de Busini attribuent la fuite de Michel-Ange à la peur qu'il avait de la trahison de Malatesta. Le même auteur raconte l'opposition qu'il rencontra dans Cappoui quand il fallut fortilier la montagne de San-Miniato.
ratifs de défense. La déchéance des Médicis est prononcée solennellement. Puis^ comme les peuples se souviennentde Dieu dans les circonstances graves et les revers inattendus, on fit des processions, et l'on revint à la piété comme au temps de Savonarola; les jeux de hasard furent prohibés, le luxe corrigé, et l'on punit le blasphème et tout acte d'immoralité. Un tribunal était chargé de rendre la justice promptement et sévèrement, avec appel au conseil général ; Jacques Alamanni, jeune homme d'une famille noble, condamné par ce tribunal, se félicitait avec ses concitoyens, en montant sur l'échafaud, de ce que son supplice servirait à consolider les récentes institutions.
Les débris des bandes noires, avec dix-huit capitaines renommés, furent amenés à Florence. « On enrôla dans toute la ville une milice civile (1 ), » qui fit le serment de n'employer les armes que pour Ihonneur de Dieu, pour le bien commun et la défense de la liberté. Les bandes de Vordonnance , réorganisées, s'élevèrent à dix mille hommes, l'éHte des campagnards, armés et disciplinés beaucoup mieux qu'on ne pouvait l'attendre de gens qui avaient perdu l'habitude du service militaire. Sur la place Saint-Jean, après avoir ouï une messe, tous jurèrent qu'ils ne s'abandonneraient jamais les uns les autres, mais qu'ils défendraient la liberté jusqu'à la dernière extrémité. En effet, « bien qu'ils fussent divisés par des opinions différentes, de vieilles haines, accompagnées d'un mauvais naturel, non-seulement ils s'abstenaient de porter la main les uns sur les autres, mais encore de s'adresser des injures, en disant : « Ce n'est pas « le temps de faire des folies ; commençons par nous débar- « rasser de nos ennemis , et puis nous viderons nos débats «(Vabchi).»
Michel- Ange Bu onarotti, comme autrefois Archimède, dirigeait les fortifications, et bastionnait la ville avec San Gallo, Peruzzi, Serlio, Alberti. Donato Giannotti servait de secrétaire d'État; le chancelier était François Aldobrandino, père de Clément VIII, qui rédigeait tantôt de sages consultations, et tantôt composait de piquantes satires; Barthélémy Cavalcanti, Louis Alamanni et Pierre Vettori combattaient et haranguaient tour à tour; les pinceaux d'André del Sarto vouaient les traîtres à l'infamie;
(1) Nabdi. La provision de cette milice fut imprimée avec le vers de Virgile:
jEneada in ferro pro libertate ruebant.
Nardi, Segni, Busini, Adriani et Nerli participaient à des faits 1529 qu'ils devaient ensuite transmettre à la postérité. Des emprunts forcés, l'argenterie des églises et des particuliers, les pierreries des reliquaires, les biens des corporations religieuses et des arts, vendus ou mis en gage, procurèrent l'argent avec lequel on soudoya Malatesta Baglione, Etienne Coloima, Napoléon Orsini et d'autres aventuriers ; neuf commissaires, avec un pouvoir très-étendu, étaient chargés de diriger la guerre.
Excellentes mesures, mais tardives, alors que la barque était entr'ouverte. Au temps de Charles VIIl, on aurait pu remédier au danger avec le tocsin dont Pierre Capponi avait menacé les Français, et surtout au moyen de l'influence de Savonarola : mais, à présent, la liberté avait pour ennemis les Médicis, devenus tout-puissants, depuis qu'ils réunissaient l'or, le fer et la croix ; les princes étaient résolus d'éteindre les anciennes libertés; il y avait la haine des provinces mal gouvernées, la colère des grands foulés par le peuple, l'immense tourbe des hommes serviles achetés par les Médicis, qui, avec une habileté séculaire, avaient même gâté les formes bonnes, et, par le suffrage de leurs créatures, portaient aux emplois les personnes les moins dignes, afin qu'elles discréditassent le gouvernement démocratique.
Le duc de Ferrare, loin d'envoyer, comme il était convenu, son jeune fils pour commander les Florentins (1), se réconcilia avec le pape, auquel il fournit de l'artillerie. Ils expédièrent à l'abbé de Farfa 3,000 ducats pour qu'il armât mille fantassins; mais le porteur fut arrêté près de Bracciano par ordre de Clément VII, et dépouillé. L'abbé, à son tour, fait guetter le cardinal Santa Croce, que le pape envoyait à Gênes au-devant de l'empereur; et, l'ayant surpris, il ne le remet en liberté que lorsque Clément lui a restitué les 3,000 ducats. Il tint alors quelque temps la campagne pour le compte des Florentins; mais bientôt, acheté, ou effrayé par les premiers revers, il rentra dans Bracciano, et se réconcilia avec le pape.
Malatesta Baglione , nommé capitaine pour complaire au roi de France, s'éloigne de Cortone et d'Arczzo, qu'il s'était chargé de défendre, et mène ses troupes à Florence à travers le Valdarno; mais, comme il était dépourvu de vivres, il exerça les plus grands ravages dans le pays. Les troupes mercenaires, d'une fidélité douteuse, semblaient redouter la victoire plus que
(1) Yarchi, Hist.Jloreniiiies.
i)U4 SlKfiE DE FLORENCE.
la défaite. L'Italie, épuisée par ses querelles, ou étourdie parle succès, n'envoyait aucun secours. Clément VII, outre ses propres troupesj commandées par Baccio Valori , dirigeait contre sa patrie ces mêmes impériaux et luthériens dont il avait reçu des blessures si graves, et qu'il autorisait maintenant à exiger des Romains les sommes que l'épouvante leur avait fait promettre pendant le sac de leur ville. Ces bandes avides, arrivées sur la colline de l'Apparita, s'écrièrent avec un accent sauvage, à la vue du riant tableau que présentent Florence et les coteaux couverts de vignes et de huit cents palais (1): « Prépare, •i'iotioijie. d Florence , tes brocarts d'or, car nous venons les mesurer avec nos piques. » Ils étaient commandés par Philibert , prince d'Orange, qui, ayant trempé dans la conspiration du connétable de Bourbon, était sorti de la France avec lui pour entrer au service de Charles- Quint. Il avait remplacé le connétable dans le commandement des impériaux et les ravages de l'Italie. « Bien qu'il détestât la cupidité du pape et l'injustice de cette entreprise, il avait néanmohis reconnu qu'il devait la continuer pour obtenir le rétablissement des Médicis (Gcicciardiini). » Sa mère lui écrivit pour le dissuader de s'associer à cette guerre, comme étant injuste , en lui prédisant qu'elle serait funeste ; elle devina juste.
Une ville après l'autre se rendit à cette armée; beaucoup de paUeschi désertèrent les drapeaux de la patrie, parmi lesquels François Guicciardini , qui peut-être se trouvait offensé, comme d'autres de grande famille, de ne pas obtenir une considération suffisante dans un gouvernement populaire ; il espérait établir une forte aristocratie avec les Médicis, sans prévoir que ces der-
(1) Varclii, livre ix, rapporte, d'après un calcul de Benoît Dei, qu'il y avait, sur la lin du quinzième siècle, à vingt milles autour de Florence, 36,000 propriétés de citoyens, avec huit cents palais en pierre taillée, qui avaient coûté l'un dans l'autre plus de 3,500 llorins d'cr. Marc Foscari, ambassadeur vénitien, dit dans son liajipoii de lùiT : «Je ne crois pas qu'il y ait en Italie, pas même dans toute l'Europe, une région plus agréable ni plus délicieuse que celle où l'iorence est située. Elle s'élève dans une plaine entourée de collines et de monts l'ertiles, cultivés, attrayants et chargés de palais très-beaux et somptueux, cons- Iruils avec une dépense excessive, réunissant toutes les délices imaginables: jardins, bosquets, fontaines, viviers, bains, et des perspectives qui ressemblent à des peintures ; car, du haut de ces collines et de ces palais, on découvre les autres collines des environs, des coteaux et de petites vallées, tout couverts de palais et de constructions qui semblent former une autre ville plus belle que Florence elle-même, etc. «
niers s'élèveraient en abaissant les nobles. Il apporta à l'ennemi les secours de son génie politique, très-utile surtout depuis la mort de Jérôme Morone, qui prétait aux adversaires de l'Italie isd.'cemhi. cette sagacité qu'il avait aiguisée contre eux.
« Le pape ne s'obstinera point à vouloir notre perte , ou l'Europe ne restera pas indifférente à notre ruine, » disaient les Florentins; et Clément : « Ils ne supporteront pas de voir ravager leurs jardins. » D'autre part, quelle valeur et quelle constance attendre de marchands , exercés seulement dans les arts sordides , et non dans le très-noble métier du meurtre (i) ? Mais le patriotisme les exalte , au point qu'ils jurent de tuer femmes et enfants, de mettre le feu à la ville, plutôt que de se rendre. Après avoir démoli des églises et des couvents avec leurs belles peintures, et détruit les délicieuses maisons de campagne, guirlande de Florence , ils apportaient des charges d'orangers, de rosiers, d'oliviers coupés, pour accroître les fortitications de la ville, ii Pourquoi exposer cet innocent?)) fut-il demandé à un vieillard qui entraînait un enfant pour combattre sur les remparts. « Pour qu'il se sauve ou meure avec moi en défenr dant la patrie (2) . »
(1) Le susdit ambassadeur vénitien Foscari disait que Florence était faible par la faiblesse des hommes. Cette faiblesse vient, « d'abord par nature, ensuite par accident : par nature, parce que cet air et ce ciel produisent naturellement des hommes timides; par accident, parce que tous s'occupent de commerce, d'arts manuels et mécaniques , s'emplojant eux-mêmes aux plus vils travaux. Les premiers citoyens qui gouverneul l'État vont à leurs ateliers de soie, et, rejetant sur les épaules les bords du manteau , ils se mettent au métier et travaillent publiquement. Leurs fils, avec un tablier, portent aux ouvriers les sacs et les paniers avec la soie , et se livrent aux autres occupations de la fabrique, etc. " [Rapports des ambassadeurs vénitiens, série 2', vol. I, p. 21,)
Nous avons eu d'autres fois l'occasion de faire raison de ces dédains envers les marchands. D'ailleurs, dès cette époque, Varchi les réfutait : <■ Ces hommes, des la première enfance et moyennant un salaire minime, sont habitués à porter comme des portefaix les balles de laine et les corbeilles de soie; puis, la journée entière et une grande partie de la nuit, à peu près comme des esclaves, ils travaillent à la broche et au fuseau. Comment peut-il se faire, me suis-je souvent demandé avec étonnement, qu'on trouve au besoin, chez beaucoup d'entre eux, tant de grandeur d'âme, de si noliles et si hautes pensées? etc., etc. »
(2) Tant les goûts et les passions des hommes varient selon les temps et les accidents! Dans ma jeunesse, j'ai vu les pères et les mères enlever des chambres de leurs fils toute espèce d'armes, afin qu'ils fussent le mieux disciplinés et le moins querelleurs possible ; plus tard, j'ai vu moi-même plus d'un père, encore jeune, enrôlé dans la milice, aller aux revues, sortir pour se battre hors des
Savonarola semblait revivre dans les religieux Benoît etFojano, Zacharie de Fivizzano et Barthélémy de Faenza, qui promettaient la victoire et la protection de bandes d'anges. La balia écrivait à Baldassare Carducci : « Nous sommes ici animés de la meilleure « volonté, confiant, outre le secours de Dieu, dans les bonnes me- « sures que nous avons prises, soit à l'égard de la défense et des « troupes, ou de toute autre chose. Une semble pas que nous ayons « quelque chose à craindre, si ce n'est la longueur des souffrance ces, lesquelles d'ailleurs nous supporterons tant que nous au- « rons vie, parce que nous sommes résolus à sacrifier tous nos « biens plutôt que de tomber sous le joug de la tyrannie. Nos a citoyens, quoique épuisés par tant d'autres incommodités, ne « trouvent lourde aucune charge pour conserver cette liberté « dont nous sentons d'autant plus la douceur qu'on lui fait une « guerre plus rude; sans parler du reste, il n'est personne qui « ne concoure spontanément et de ses propres mains aux trace vaux de défense... La ville étant très-bien fortifiée, on ne re- « doute aucune force; d'ailleurs, comme nous sommes disposés ce à faire le sacrifice de tout ce qui nous reste, nous continuece rons à résister jusqu'à ce qu'il s'ouvre quelque voie à notre ce délivrance.
ce Nous devons de grands remercîments à Dieu de ce que , ce bien qu'il y ait beaucoup d'étrangers dans la cité, il ne soit ce arrivé aucune de ces choses qu'ont supportées les villes assié- <i gées ; au contraire , il s'est engendré tant de bienveillance et ce d'affection entre les soldats et nos jeunes gens qu'ils paraisce sent tous frères. Les étrangers mettent tant de promptitude à ce nous défendre qu'ils semblent combattre non moins pour leurs ce intérêts que pour les nôtres ; et la cause, c'est qu'ils sont trèsce bien payés et que chacun les traite avec une attention tout ce affectueuse. Il s'ensuit, comme les soldats ennemis sont mal ce payés , qu'un grand nombre d'entre eux désertent leurs drace peaux et viennent à notre solde ; aussi notre infanterie est ce parvenue à une si grande perfection, sans parler du grand nomce bre de soldats, que, si elle entrait en campagne, elle ferait a trembler toute l'Italie (1). »
portes, avec deux enfants armés ei'arquebuses, qui ne dépassaient pas quinze ou seize ans. Pareillement, j'ai vu les sœurs armer les frères, les pères et les mères envoyer gaiement leurs fils aux combats , les recommandant à la bonté de Dieu et leur donnanl leur ])énédiction. » (Nardi.)
(1) Le résident Charles Cappello écrivait, le 15 octobre 1629, à la seigneurie