NOUVELLE CONSTITUTION. 5 II
( dévoués. En un mot, je voudrais que tout fût dirigé selon cette
maxime: Qu'on ne doit faire aucun bien à quiconque n'est pas
des nôtres, excepté à ceux qui sont nécessaires pour tirer
'< d'eux le plus de profit possible ; quant aux autres , il faut les
Il écarter, car ils sont nuisibles (1). »
Conformément à ces conseils, Clément s'exprimait ainsi avec Nerli à Rome : « Tu diras aux citoyens dont tu jugeras à propos ;( de faire tes confidents que nous sommes près de la tombe, « et que nous entendons laisser après nous notre maison bien I affermie à Florence. Qu'ils songent à cette forme de gouver- « nement, puisqu'ils courent les mêmes dangers que notre « famille, et qu'ils l'organisent de manière que notre maison « n'ait plus k craindre ce qui lui est arrivé en l-i94 et en 1527; (( car nous seuls fiâmes expulsés , et ceux qui partageaient i( avec nous les avantages de l'État restèrent chez eux. Du reste, (c nous nous contenterons que les choses soient arrangées dételle c( sorte que nos amis, disposés à partager les destinées de notre « maison, tirent des avantages de l'État cette part raisonnable « qui convient à chacun. »
Le pape n'eut qu'à charger ces misérables de la réforme du ^y^•l gouvernement. L'ancienne constitution n'embrassait pas dans 27;niii, l'égalité nobles et plébéiens, ville et campagne ; mais on distinguait les supportants, citoyens qui payaient le dixième de leur revenu, elles non supportants, qui vivaient d'un travail manuel. Parmi les supportants, le plein droit de cité et les offices étaient réservés à ceux-là seuls dont les aïeux avaient participé aux trois offices majeurs de la seigneurie, du collège et des bons hommes. Dans cette catégorie des statuait , le premier rang ai)partenait aux citoyens qui se trouvaient inscrits dans les arts majeurs, et le second à ceux des quatorze arts inférieurs. Quelques-uns payaient les impôts de Florence, mais habitaient la campagne ; on les appelait citoyens ruraux (2). Dans le nouveau statut , la distinction des arts majeurs et mineurs fut abolie; on proclama les citoyens égaux en droit, et les emplois cessèrent d'être distribués par quartiers. Les privilèges, ce dernier refuge d'un peuple opprimé, furent abolis : « Que tous, disait le statut, soient aptes à tous les offices, et forment un même corps et
(t) Dans le Discours sur le gouvernement de Florence, nui se Uou\e tliuis Ifs Lettres de princes à princes, III, 124.
(2) Varchi, Histoires, livre lli, vers la fin.
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un même membre ; le prince est chef de la république à la place du gonfalonier de justice, et qu'à l'avenir on dise Alexandre, duc de la république, comme on dit le doge de Venise (1).»
Michel-Ange Buonarotti, pour se soustraire à la première fureur, s'était caché pendant quelques jours dans un clocher^ et les Médicis le sauvèrent pour qu'il contribuât à les immortaliser. Louis Alamanni, relégué en Provence , ayant rompu son ban , fut jugé comme rebelle; puis il s'établit en France, où François I'^'' lui donna des encouragements pour des travaux poétiques. Il fut même envoyé comme ambassadeur à Charles-Quint, qui lui fit bon accueil, et plaignit le duc de Florence de l'avoir perdu. Mais ses Œuvres toscanes furent brûlées publiquement à Rome par ordre de Clément VII, et le duc punit de l'amende et de l'exil un libraire qui les vendait à Florence ; ces rigueurs lui firent gagner davantage les bonnes grâces de Catherine, dauphine de France, qui le nomma- son majordome.
L'exil frappa encore Donato Gianotti , le vieux Jacques Nardi, le jeune Barthélémy Cavalcanti , le docteur Sylvestre Aldobrandino, Antoine-François des Albizzi, Laurent Carnesecchi , sans parler des autres, et même ce Baccio Valori , qui avait servi de commissaire papal dans cette lutte liberticide. Retirés à Pesaro^ à Urbin, à A'enise, quelques-uns utilisaient noblement leur savoir soit à donner des leçons , soit dans la profession d'avocat, surtout à Venise, où, selon la coutume de la république romaine, dit Nardi, les causes se plaidaient pubhquement; caressés, bien vus, ils étaient même autorisés à porter des armes dans cette ville, où nul autre n'avait cette permission. Ces bannis avaient créé six 'procurateurs de la liberté florentine, chargés de s'occuper des moyens de la rétablir; ils subvenaient à leurs nombreux besoins avec l'argent offert par des maisons établies à Rome et ailleurs, et par des moines qui en recueillaient partout (2); mais ils n'étaient pas à l'abri de cette infirmité déplorable qui, d'ordinaire, pousse les exilés à se calomnier réciproquement, à se provoquer, à dénigrer, à exagérer les torts et les espérances.
Les Florentins qui étaient restés, puisqu'il n'était plus ques-*
(1) Les statuts du 27 avril 1032, qui trausforaient la répulilique en priucipauté, sont cités tout au long par Zobi, Hist. de Florence, vol. V, append. X.
(2) Nardi, exilé lui-même, rend compte de tous les mouvements des proscrits dans la partie de son Histoire qui était restée inédite jusqu'à nos jours.
ALEXANDRE DE MÉDIGIS. 51 S
tion de la liberté, caressaient l'idole de l'indépendance. Comme sauvegarde contre la servitude étrangère, Alexandre fut d'abord reçu sans opposition; mais, en possession d'une autorité absolue et entouré d'une foule d'adulateurs, il ne tarda point à devenir l'homme pervers que sa jeunesse déréglée avait fait craindre. Porté à la seigneurie par les armes de l'étranger, regardant ses sujets comme des ennemis, et comme des misérables ceux qui renversaient à son profit les barrières constitutionnelles; entouré de satellites prêts à obéir à toutes ses volontés, il bâtit une citadelle (1), et menaça de mort quiconque porterait des armes. Par l'espionnage, par les cachots, par les supplices infligés aujourd'hui à l'un , demain à l'autre, il étouffait les regrets de la liberté perdue, tandis que, par des fêtes fréquentes, tantôt pour la venue de Charles-Quint, tantôt pour ^^33 son mariage avec sa fille, il déployait des pompes solennelles et surtout attrayantes pour le vulgaire, qui accourait boire, manger et applaudir (2).
Alexandre se plaisait à flétrir des personnes graves et respectées. Il méprisait les beaux-arts et les lettres , seconde vie de Florence, bien qu'il donnât des commissions à Vasari, et, par son intermédiaire , envoyât des saluts et des dons à l'infâme
(1) La forteresse de Saint-Jean-Baptiste, dite maintenant de Basso. La première pierre fut posée par le duc et l'évèque d'Assise, le 15 juillet 1534, à 13 heures 25 minutes, heure d'heureux augure calculée par l'astrologue frère Julien Buonamici de Prato.
(2) A l'entrée de Marguerite, femme du duc Alexandre, « de Livourne à Pise, à Poggio et à Florence, les châteaux, les villages, les populations et les gens étaient venus s'entasser dans les rues, comme des bergers qui, revenant des Maremmes et sillonnant les chemins avec leurs chèvres et autres animaux , couvrent les bords dc-s fossés, les plaines et les coteaux. En vérité, il n'y avait pas si petit boulanger qui n'eût dressé dans la rue des tal)les avec une infinité de mets et de boissons qui auraient rassasié la famine et désaltéré Tantale. Devant la porte de chaque maison on voyait une fontaine à deux roliinets, dont l'un donnait du vin et l'autre de l'eau. » C'est ainsi que Vasari écrivait à l'Arétin ; partout, outre les solennités ordinaires, ces libéralités plaisent à la gourmandise du peuple. « A la porte de Prato, à Florence, il y avait un tonneau de six barils, d'où coulait du vin, et qui portait un l^ouffon tout nu... Devant son Excellence étaient deux dromadaires que l'empereur avait donnés au duc ; après eux venait leniassier Baldo, avec deux grandes sacoches sur le cheval, jetant de l'argent... Les rues étaient remplies d'hommes et de femmes en si grand nombre que jamais, depuis que Florence est Florence, on n'a vu tant de monde en pareille allégresse... « Le même a également décrit les fêtes splcndides données a l'occasion de la venue de Charles-Quint.