‹ Histoire des Italiens (volume 5)Chapitre 332 sur 352 · ALEXANDRE DE MÉDICIS · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DE MÉDICIS

était éveillé et perspicace de sa nature ; instruit par le pape Clément et conseillé par l'archevêque de Capoue , homme très-sagace, il portait le regard et l'attention sur toute chose, et voulait que toutes les affaires fussent soumises à lui seul. Tout le monde voyait encore avec déplaisir qu'on ne fréquentait pas le palais public des seigneurs, mais seulement la maison des Médicis, qui à toute heure était remplie de citoyens. Le peuple était effrayé par la garde (chose qu'on n'avait plus vue à Florence) qui acompagnait toujours le duc avec une sorte d'armes nouvelles, ou lances, qui avaient au bout deux coudées de fer large et tranchant. » (Vabchi.)

A son exemple, les ministres et les soldats se livraient à tous les excès; la justice se vendait, et l'on trafiquait des faveurs et des emplois. Aujourd'hui l'on disait qu'un de ses satellites avait ravagé la maison d'un noble ilorentin ; le lendemain, qu'un autre avait tué un garçon à coups de bâton; celui-ci était enlevé, celui-là victime d'outrages infâmes, et l'on se trouvait dans cet abîme d'infortunes où il ne reste même plus le courage de se plaindre. Selon la coutume des tyrans, on voulait que le peuple fût gai et s'amusât; ses fauteurs insultaient donc aux misères publiques « par des festins somptueux où l'on invitait les femmes les plus belles et les jeunes nobles des meilleures familles de la ville; au milieu de ces réjouissances, qui duraient la nuit entière , apparaissait toujours le duc déguisé, mais de telle manière qu'il était connu de chacun... Les dépenses de ces banquets furent si considérables que notre cité n'en avait jamais vues de pareilles; car il n'y en eut aucun qui ne coûtât 400 écus, parfois 600, et trois même se payèrent 1,000 (1). »

De pareils moyens ne sauraient amener les esprits à se résigner à un gouvernement nouveau; d'ailleurs les bannis étaient si nombreux et s'agitaient avec tant d'impatience qu'ils devaient l'empêcher de jouir longtemps de la tranquillité. Nous avons mentionné plusieurs fois Philippe Strozzi , mari de Clarisse de

(1) SEfiNi, liv. VI. Alors lurent introduites ou ressuscilées les bacchanales dites potenze , dans lesquelles diverses compagnies se réunissaient sous un chef avec le titre et le costume de grand seigneur, de marquis, de duc, de prince, de roi et de pape. Chacune avait sa bannière et ses insignes propres; à partir du mois de mai jusqu'à la fin de l'été, toutes rivalisaient , au milieu de fêtes solennelles, de luxe, de gaieté, et se livraient des combats à coups de jiierres. Sur la façade de Sainte-Lucie au l'ralo, on lit encore : Imperator ego /mr/iaiuio layidilius vici a/iiio MDXXXIV.

Médicis, et «dont la richesse, sans comparaison , dépassait celle de tout homme d'Italie. En effet, à sa mort, on trouva qu'il avait 300,000 écus d'argent comptant, et 200,000 en biens, joyaux et revenus d'offices. Il semblait donc très-heureux, d'autant plus qu'il avait une progéniture de garçons et de filles qui se distinguaient au-dessus des autres par la beauté, la finesse de l'intelligence et la sagacité du jugement (1). » Il passait encore pour habile dans les affaires d'État et de guerre ; mais il se livrait aux plaisirs autant qu'aux études et aux opérations commerciales, et les jouissances énervèrent son âme au point de le rendre incapable d'accomplir ses desseins généreux. Du reste, plein de savoir et de courtoisie, d'un goût excellent, il fut trèslibéral envers les gens de lettres; mais les louanges qu'ils lui prodiguèrent, afin de reconnaître ses bienfaits, n'empêchent pas de voir son mépris pour les choses sacrées et son ambition sans but élevé. Excité par sa femme contre les Médicis, à l'époque de la première expulsion , il fut soupçonné de les favoriser ouvertement, et, pour se soustraire à l'indignation du peuple, il se réfugia à Lyon; puis, quand les Médicis revinrent au pouvoir, il épousa leurs intérêts.

Nous avons sa vie écrite par son frère Laurent, qui ne contient que des excuses et des éloges; les petits ambitieux qui transigent avec leur conscience feront bien de suivre dans cet ouvrage les progressives condescendances de Philippe envers une cause qu'il désapprouve, et voir comment lui ou son biographe en rejette la faute sur la nécessité, l'excuse des faibles. Clément désirait faire disparaître jusqu'aux apparences de la liberté, mais il voulait que l'œuvre parût accomplie par les Florentins; il appela donc Philippe à Rome, et lui confia cette mission qui « parut dure à Strozzi; mais, comme il redoutait les dangers présents plus que les dangers lointains, il offrit largement son concours pour tout ce qui serait agréable à Sa Béatitude. » Une réunion eut donc lieu, où Ton traita de concentrer toute l'autorité dans Alexandre. « Bien qu'il reconnût que la demande de ce conseil était de pure forme, et n'avait pour objet que d'étendre à d'autres la responsabilité de la mesure , Philippe adhéra , afin de ne pas se nuire à lui-même, puisqu'il ne pouvait être utile à la patrie. »

Clément alors fit demander à plusieurs citoyens des projets

(1) Segni, liv. IX.

de réforme, et, à mesure qu'il les recevait, il les communiquait à Philippe, approuvait et rejetait en faisant connaître ses désirs. Puis, Ci lorsqu'il jugea que Philippe était bien pénétré de ses intentions, » il le contraignit d'aller à Florence, afin d'amener tous les conseillers à s'entendre pour établir un gouvernement selon ses désirs. « Quoique Philippe eût adhéré à son opinion , il lui parut étrange d'en être ouvertement l'interprète; néanmoins il ne put se dispenser d'obéir, » Il se rend donc à Florence, trompe les citoyens et consolide le duc. « A cause de cette preuve de dévouement et d'autres, il se persuadait qu'il avait regagné la confiance du duc, au point de n'avoir rien à craindre. » Cependant il subit l'ingratitude desMédicis; (( mais, quand le pape Clément le pria de conduire en France Catherine, fiancée au Dauphin, et de se porter garant de la dot, Philippe, bien qu'il connût l'astuce de Sa Sainteté, s'offrit pour satisfaire tous ses désirs, dans la pensée que sa docilité et ses bonnes œuvres pourraient triompher de son ingrate nature. » 11 poursuivit dans cette voie, mécontentant les libéraux non moins que les hommes serviles.

En effet, Alexandre, après en avoir obtenu des conseils, ainsi que de l'argent pour construire la forteresse de Basso, regardait Philippe d'un œil soupçonneux, et l'accusa d'avoir tenté de l'empoisonner dans un philtre amoureux; il chercha même à le déshonorer dans sa fille Louise, et, ne pouvant triompher de sa résistance, il l'empoisonna. Philippe alors s'enfuit en France avec les autres membres de sa famille. Après la mort de Clément VII, et la cour de France ayant incarcéré ses agents pour le contraindre à payer la dot de Catherine, dont il était responsable, il retourne à Rome et se fait le centre des proscrits. Avec eux il ^^g^ porte leurs plaintes et celles de la patrie à Paul III , pape hostile à leurs ennemis ; puis il envoie exposer à Charles-Quint les misères de Florence et les infamies du duc, prodiguant l'argent pour se rendre les courtisans favorables.

L'empereur, qui désapprouve toute provocation inutile , prête l'oreille aux doléances des bannis et leur témoigne de l'mterêt ; mais, bien éloigné de vouloir rétablir une république guelfe, il accepte la justification du tyran, soutenue par 400,000 tlonns et l'éloquence prostituée de Guicciardini. Comme il avait hâte d'aller s'assurer le duché de Milan qui vaquait, il proposa une amnistie dont tous se défiaient, et des réformes peu importantes et sans garanties. Les proscrits lui répondirent: « Nous ne som-

« mes pas venus pour demander à Votre Majesté à quelles con- (( ditions nous désirons servir, ni pour solliciter le pardon de (( ce que nous avons fait volontairement dans l'intérêt de la « liberté de notre patrie, ni pour avoir la faculté, avec la resti- « tution de nos biens, de retourner esclaves dans cette ville d'où « nous sommes sortis libres ; mais pour vous supplier de nous « rendre entièrement la liberté, que vos agents et vos ministres « nous ont promise en votre nom en 1330. Si vous croyez que « la justice vous oblige à la délivrer de cette dure servitude, dai- « gnez le faire, conformément à la sincérité de votre parole. « Dans le cas où votre volonté serait tout autre, nous attendrons « que Dieu et Votre ÎNIajesté, mieux informée, satisfassent nos « désirs ; car nous sommes résolus à ne pas souiller, pour des « avantages personnels, la pureté de nos âmes en manquant à « cette charité que tous les citoyens doivent à la patrie (1). »

Dès qu'Alexandre fut confirmé dans son pouvoir, les exilés, devant lesquels toutes les voies légales étaient fermées, jie purent que se jeter dans ces trames qui font germer mille espérances sans en mûrir aucune. Strozzi disait : «Je demande la liberté de ma patrie à Dieu, au monde, au diable, et serai également reconnaissant à celui des trois qui me les donnera. » Ses biens lui ayant été confisqués, il se réfugia à Venise, où les émigrés l'accueillirent comme leur chef et leur espoir. Les citoyens qui avaient connaissance des complots tournaient leurs regards vers ces libérateurs ; ceux qui n'en savaient rien se désolaient sans espérance, lorsque la vengeance vint d'où personne ne l'aurait attendue.

Deux branches des Médicis bourgeois survivaient encore ; à l'une appartenait Gosme, et à l'autre Lorenzino (Pierre-François), jeune homme d'environ vingt et un ans, instruit, mais corrompu, cherchant par tous les moyens à satisfaire ses désirs, et généralement détesté comme espion, compagnon , instrument et ministre des débauches du duc. Soit qu'il fût entraîné par quelque rivalité d'amour, par le sentiment d'une honte virile ou la soif de renommée, il forma le projet de se réhabiliter dans l'estime de ses concitoyens par une action qu'il jugeait selon les idées des (;lassiques, dont l'étude lui était familière. Déjà, à Rome, il avait

(1) l.es bannis se recommandaient beaucoup aux moines; ils laissèrent au confesseur de Charles-Quint une exposition du psaume Fcibu mea aurions periipe. Domine, en foi'nie de prière pour cet empereur.

If).'

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