X VETEMENTS
morreaux de plomb, afin de couvrir le talon qui les relevait du sol; quelques-unes portaient un manteau à la manière des hommes. Les Vénitiens, les Génois et les Catalans, qui d'abord conservaient des modes particulières, les confondirent ensuite tellement qu'on ne les distingua plus les uns des autres. Les élégants n'étaient satisfaits que lorsqu'ils parvenaient à se surpasser les uns les autres par des modes nouvelles : tantôt ils adoptaient le bonnet de nuit; tantôt ils se serraient la gorge et se laçaient comme des balles, au point de ne pouvoir se tenir assis sans rompre quelqu'une de leurs aiguillettes. Toujours avides de modes étrangères, l'un paraissait arriver de Syrie, un autre d'Arabie, un troisième d'Arménie; ceux-ci portaient le pourpoint à la hongroise, ceux-là de larges manches pendantes et des gabans de différentes sortes, dont les manches flottaient au dos, comme s'ils n'avaient pas eu de bras; enfin on leur voyait des chaussures avec des pointes énormes (1).
Ces plaintes, où perce la manie habituelle d'embellir le passé afin de l'opposer comme un reproche au présent, sont pour nous un indice des progrès de la démocratie, qui ne voyait plus les distinctions sociales se conserver jusque dans les vêtemenis. Du reste, quoi qu'en disent les déclamateurs, il n'était pas dans l'usage de changer les modes; chaque pays avait les siennes propres, si bien qu'on disait: «Celui-ci est Napolitain, celui-là Lombard, cet autre Génois,» outre qu'on distinguait même le Florentin du Pisan et du Lucquois; bien plus, les habits duraient une vie entière et se transmettaient à la génération suivante.
Le costume des Florentins, tel que le décrit Benoît Varchi, était élégant et beau: «Passé l'âge de dix-huit ans, ils portent à la ville une robe de serge ou de bure noire, descendant presque jusqu'aux talons; celle des docteurs et autres personnes graves est doublée en taffetas, et quelquefois en hermine ou en tabis; presque toujours noire , ouverte par devant et sur les côtés à l'endroit où sortent les bras, elle est froncée en haut, où elle s'attache au cou avec une ou deux agrafes placées à l'intérieur, quelquefois encore avec des rubans et des galons en dehors : cet habillement s'appelle lucco. Les nobles et les riches le portent aussi l'hiver, mais garni de fourrure, ou doublé de velours et
(I) Voir Sacchetti, Nov. 178, et ses Canzoni, qui ont été piilîliées dans le Giontnlf. arcodtco, i'évrier 1019. Pétrarque déplore aussi la manie d'imiter les modes ft les locutions étrangères. Voir iMuratobi, ytntiif. M. jE., diss. XXV.