‹ Histoire des Italiens (volume 5)Chapitre 7 sur 352 · VETEMENTS. V · texte numérisé non relu

VETEMENTS. V

parfois de damas. Par-dessous, il y en a qui mettent un sayon, d'autres une sputaneile ou vêtement court de ce genre en drap et doublé, que l'on appelle casaque. On la porte l'été sur le pom*point et la camisole seulement, et quelquefois sur un sayou ou autre chemisette de soie, avec un bonnet en drap noir simple, ou en serge légèrement doublée; derrière est un morceau détoffe qu'on laisse retomber de manière à couvrir le cou, et l'on appelle cette coiffure un bonnet à la citadine. On ne porte plus maintenant de savons avec des revers sur la poitrine et des manclies larges qui descendaient jusqu'à mi-jambe, ni ces bonnets qui en feraient trois d'aujourd'hui, avec les plis relevés en dessus, ni des souliers ridicule;r;ent faits, avec des talons.

« Le mantel est un vêtement qui descend le plus souvent jusqu'au cou-de-pied, ordinairement noir, bien que les riches, surtout les médecins, le portent violet on rose, ouvert seulement sur le devant et plissé dans le haut; il s'attache avec des agrafes comme les lucchi, et ceux qui ont le moyen de se donner un lucco ne le mettent qu'en hiver avec une doublure, sur sayon de velours ou de drap.

« Le capuce a trois parties : le niazzocchio, cercle de bourre recouvert en drap, doublé à l'intérieur, qui s'enroule autour de la tête et l'enveloppe en dessus; la foggia, ou la partie qui, pendant sur les épaules, garantit la joue gauche; le becquet, bande doublée du môme drap, qui va jusqu'à terre : on le replie sur l'épaule, et très-souvent il se roule au cou , ou bien encore autour de la tête, quand on veut être plus libre et plus alerte. Le pappafico était un autre genre de capuce qui couvrait les joues.

« La nuit, où il est d'usage à Florence de sortir beaucoup, on porte sur la tête des tocchi (toques) et sur le dos des capes ditfis à l'espagnole, c'est-à-dire avec le capuchon par derrière. Dans la maison, on porte habituellement un palandran ou un catalan, avec un gros bonnet sur la tête; l'été, certaines simarres de cotonnade, ou des gavardines de serge, avec un petit bonnet. Pour monter à cheval, on porte la cape ou le gaban en drap ou en cameline, et, pour voyager, en feutre. Les chausses sont tailladées au genou, avec une doublure en taffetas sur les cuisses; beaucoup de personnes les ont avec des crevés en velours, et bigarrées. Tous les dimanches, on change la chemise, qui est froncée au cou et aux poignets, de même que toutes les autres hardes, jusqu'au ceinturon, aux gants et à l'escarcelle. Quand on salue.

on n'ôte jamais le capuce, sauf pour le magistrat suprême, un évêque ou un cardinal ; on le soulève seulement quelque peu par devant avec deux doigts pour les chevaliers , les magistrats, les docteurs ou les chanoines, en courbant légèrement la tête en signe d'humilité (1)»

Des lois somptuaires continuaient à s'opposer aux excès du luxe; mais leur fréquente promulgation révèle l'inutilité du remède. Les prédicateurs et les moralistes avaient beau déclamer, les pompes croissaient chaque jour davantage. On voyait parfois des cours plénières où les seigneurs, qui avaient de rares occasions de se réunir, accouraient pour faire étalage de magnificence; les chevaliers, pour rompre des lances et mériter, en récompense de leur valeur, les applaudissements et l'amour des belles; les citoyens, pour s'asseoir aux tables destinées à tous, et boire du vin qui jaillissait quelquefois de fontaines artificielles. Les vêtements se donnaient à profusion, et mille personnes furent habillées par la femme de Mathieu Visconti au mariage de son fils Galéas avec Béatrix d'Esté. Cet usage de faire don de choses utiles, plutôt que d'un anneau ou d'une tabatière, se conserva longtemps.

Buonamente Aliprando, qui, dans les terzine les pltiâ grossières qu'un homme puisse lire, rédigea la chronique de Mantoue, décrit les fêtes, avec table ouverte, données par les seigneurs de Gonzague épousant trois femmes dans le même jour. Un grand nombre de barons vinrent de toutes parts, apportant chacun un présent en habits de velours, de laine mélangée, couleur noirâtre et écarlate, les uns fourrés d^agneau, les autres de renard, de lapin ou depetit-giis, avec des boutons d'argent; il y en avait trois cent trente-huit, qui furent distribués aux bouffons et aux magistrats. Plusieurs tirent cadeau de coupes, de cuillers, de vases, le tout en argent et du poids de deux cent cinquante marcs. D'autres apportèrent assez de plats et de gobelets en bois pour suffire à tout le monde; la corporation des marchands donna 1 .000 ducats ; ceux-ci offrirent de la viande et de la volaille, ceux-là de superbes destriers. Ces Gonzague, à leur tour, firent cadeau de vingt-huit chevaux du prix de 2,200 ducats; les autres dépenses, en foin, avoine, nourriture, s'élevèrent à 52,000 livres. Vingt-cinq chevaliers de noblesse furent habillés. Les tournois, les joutes et les amusements durèrent huit

(1) Histoire florentine, ix*

jours, au milieu de la musique, «Je la danse et des chants ; on comptait jusqu'à quatre cents joueurs d'instruments, avec des bouffons, qui s'en retournèrent satisfaits des habits et de l'argent qu'ils avaient reçus.

A la paix conclue à Vienne, en 4379, entre Barnabe Visconti et les Scaligeri. on offrit le spectacle nouveau de feux d'artifice qui forcèrent tous les yeux à se tourner vers le ciel (1). En 4397, Biordo des Michelotti, seigneur de Pérouse et des villes voisines, ordonna des fêtes pour célébrer son mariage avec Jeanne Ursini. «D'abord (lit-on dans \e Journal deGraziani), il fut commandé à chaque famille, puis à chaque commune de faire son présent, qui se composa de paille, de blé, de vin, de poulets, de veaux, de moutons, d"œufs, de fromage. Biordo fit pubUer en tous lieux que tout individu de la commune de Pérouse, qui ne serait ni rebelle ni condamné, pouvait venir en toute sûreté auxdites fêtes ; il invita les seigneurs du voisinage, offrant table ouverte pendant huit jours. Toutes les villes des environs, Venise même et Florence, lui envoyèrent des ambassadeurs avec des présents magnifiques; celui de Florence amena douze hommes d'armes pour jouter. La comtesse tit son entrée avec un vêtement d'or battu , avec beaucoup de pierres précieuses à la tête ; elle était précédée de trois paires de corbeilles et de six damoiselles avec leurs vêtements de drap. Une guirlande d'asperges ornait sa tète; avec elle venaient à cheval messireChiavello, seigneur de Fabriano, les ambassadeurs de Venise et de Florence. Toutes les femmes des gentilshommes sortirent à sa rencontre en dansant, vêtues exactement selon sa hvrée; celles qui ne savaient pas danser suivaient par derrière.

« La commune de Pérouse donna 40 florins d'or à chaque compagnie. Au-devant du cortège était un grand nombre de trompettes qui sonnaient de manière à convier chacun à s'amuser. Un ban fut publié avec défense d'ouvrir aucune boutique pendant cette fête, qui devait durer huit jours. Pour le festin, on choisit la salle papale, autour de laquelle furent disposées beaucoup de tables, et les flambeaux brillèrent dans un endroit spécial. La table de Biordo , plus élevée, occupait le premier rang , et l'on mit sur les autres trois cents plats pour chaque groupe ; il fut alors raconté que la Toscane n'avait jamais vu une fête plus belle. Toutes les dames, formant une compagnie

(1) Histoire de Conforto Pulice, Rer, If. Script,, tome Xlii.

vraiment royale, s'étaient réunies dans la maison de Biordo.

« Le jour suivant, toutes les villes, bourgs et villages lui firent des présents magnifiques. L'ambassadeur de Venise lui offrit un don qui valait 200 florins d'or; celui de Florence, un manteau d'écarlate et un cheval enharnaché: celui de Città de Castello, un autre manteau avec un coursier ; Castel de la Pievo, un autre cheval; Orvieto, un service de table tout en argent; Todi, la même chose, plus deux pièces entières de velours; les trois autres ambassadeurs firent également un cadeau. Outre cela, un grand nombre de dames s'habillèrent# selon la livrée de Biordo, et presque toutes se firent trois vêtements ; puis elles dansaient sur la place. Le mercredi, il y eut une joute de barbutes, portant derrière les armes de la commune, et, comme elle se prolongea dans la nuit, il fallut allumer des torches. »

Dans les fêtes des cités commerçantes, les arts, distribués en maîtrises, jouaient le rôle principal ; la chronique de Canale nous décrit celles de 1268 pour l'installation de Tiepolo comme doge de Venise. La première fête (dit-il en français d'une manière plus prolixe) eut lieu sur la mer, devant le palais du doge; le capitaine Pierre Michel fit appareiller et défiler les galères en face du palais avant que le doge se retirât, et, par ses ordres, cette acclamation sortit de la bouche des équipages : « Le Christ « triomphe ! le Christ règne ! le Christ commande ! A notre sei- « gnsur Laurent Tiepolo, par la grâce de Dieu, doge illustre de « Venise, de Dalmatie, de Croatie, et dominateur du quart et « demi de l'empire de Romanie, salut, honneur, vie et victoire ; « saint Marc, viens à son aide ! » Les hommes des autres galères firent entendre les mômes paroles; puis le capitaine ordonna de voguer dans l'intérieur de Venise, et tous allèrent rendre visite à la dogaresse, qui les reçut avec un visage souriant.

« Tous les métiers, richement vêtus, vinrent ensuite l'un après l'autre visiter leur seigneur et sa femme. Premièrement, les habitants de Torcello et des autres quartiers équipèrent leur propre navire et se rendirent auprès du doge et delà dogaresse; ceux de Murano avaient à bord des coqs vivants (1), pour que l'on sût d'où ils étaient, et leurs bannières flottaient au milieu de la nef. Les maîtres forgerons et tous leurs apprentis se réunirent autour d'un gonfalon, ayant chacun une guirlande sur la tête, et suivis de trompettes et d'autres instruments de musique. Après avoir

(1) Les armes dcMurauo étaient uu coq.

HÉCEPTION d'un doge. 13

pénétré dans le palais, ils saluèrent le doge, auquel chacun d'eux souhaita longue vie et victoire ; à son tour, il les remercia par des vœux semblables ; s'étant retirés, ils se dirigèrent vers Saint- Augustin, où se trouvait la dogaresse, la saluèrent, et reçurent d'elle, comme grande dame, un salut pareil.

« Les pelletiers (marchands de fourrures d'animaux sauvages) se couvrirent de riches manteaux d'hermine, de vair et d'autres magnifiques fourrures de bêtes sauvages ; accompagnés de leurs garçons et de leurs apprentis, également remarquables par un costume splendide, ils déployèrent à leur tête une belle bannière qu'ils suivirent deux à deux. Les maîtres pelletiers {marchands de vieilles fourrures) sortirent avec leur gonfalon , des trompettes, d'autres instruments de musique, des coupes d'argent et des flacons remplis de vin; leurs habits étaient de soie, d ecarlate et d'autres riches étoffes doublées de vair, de petit-gris et d'autres fourrures recherchées; leurs apprentis, grands et petits, avaient aussi des vêtements magnifiques. Les pelletiers (marchands de fourrures d'agneaux), maîtres et apprentis, parurent ensuite, avec leur gonfalon, leur musique, des coupes d'argent et des flacons remplis de vin. Les fabricants de nappes et de houppes, acompagnés des tisserands et de leurs apprentis, vêtus comme eux avec un grand luxe, déployèrent leur gonfalon, se firent précéder de cymbales, de tronipettes, de coupes d'argent et de flacons remplis de vin; puis, dirigés par de bons conducteurs, ils marchèrent vers le palais, dont ils gravirent l'escaher, et saluèrent courtoisement le doge, qui leur rendit leur salut avec une grâce infinie; la cérémonie terminée, ils allèrent trouver la dogaresse pour lui faire la même politesse.

«Alors la fête et la joie commencèrent à grandir. Dix des maîtres tailleurs se vêtirent d'habits neufs, tout blancs, à étoiles vermeilles, avec cotte et manteau doublés de fourrure. Les fabricants d'étoffes de laine vinrent avec leur gonfalon, leurs trompettes, des coupes d'argent et des flacons remplis de vin, ayant chacun un rameau d'olivier à la main et des guirlandes également d'olivier sur la tête. Les fabricants de futaine de coton, tous habillés de neuf, avec de riches fourrures, portaient des cottes et des manteaux de l'étoffe qu'ils font; il en était de même des maîtres qui fabriquent les couvertures et les jupes. Chacun d'eux lit une cape neuve de couleur blanche, parsemée de fleurs de lis, avec un coqueluchon, et portait sur la tête une guirlande de perles tissue d'or.

14 RÉCEPTION d'un DOGE.

« Les fabricants de draps d'or, vêtus richement, ainsi que leurs apprentis, qui avaient des étoffes d'or, de pourpre et de taffetas, avec des coqueluchons dorés et des guirlandes de perles relevées par des ornements d'or, sortirent avec leur gonfalon, leurs trompettes et cymbales. Les cordonniers et leurs apprentis avaient sur leur tête de belles guirlandes de perles avec des ornements d'or. Les merciers allèrent voir le doge avec un brillant costume; leurs têtes et leurs habits se faisaient remarquer par des ornements d'or et de soie les plus beaux qu'on puisse voir. Les marchands de viandes salées et de fromages se montrèrent avec leur gonfalon ; outre de superbes vêtements couleur écarlate, tournesol, centinode ou toute autre , avec fourrure de vair et de petit-gris , on leur voyait sur la tête des guirlandes de perles et de petits ornements d'or. Venaient ensuite les marchands d'oiseaux aquatiques et de poissons de mer et de fleuves.

« Les maîtres barbiers avaient avec eux deux hommes achevai, armés de pied en cap comme des chevaliers errants, et qui conduisaient quatre damoiselles vêtues d'une manière fort étrange. Arrivés au palais, ils montèrent et saluèrent le doge, qui leur rendit leur salut; aussitôt un des hommes armés de toutes pièces descendit de cheval et dit au doge : « Messire, nous som- « mes deux chevaliers errants qui avons chevauché pour trouver « des aventures ; après avoir peiné et travaillé beaucoup, nous « avons conquis ces quatre damoiselles, et sommes venus à « votre cour ; s'il se trouve ici quelque chevalier qui veuille « faire montre de son courage et nous enlever ces étranges da- « moiselles, nous sommes prêts à les défendre. » Le doge leur répondit : « Soyez les bienvenus, et que Dieu vous laisse jouir « de votre conquête ; je désire que vous soyez traités avec hon- « neur à ma cour : mais je ne souffrirai pas que personne vous « dispute vos damoiselles; soyez sans aucune inquiétude à leur « égard. » Le chevalier errant monta alors, et tous crièrent : « Vive notre seigneur Laurent ïiepolo, noble doge de Venise ! » Puis ils se retirèrent au milieu de vives démonstrations de joie, et se rendirent auprès de la dogaresse, qui leur tit un excellent accueil.

« Les maîtres verriers avaient de somptueux habits couleur écarlate , et doublés de vair ou de riches étoffes; entr(i les coupes d'argent et les flacons remplis de vin, ils portaient des objets fabriqués par eux, c'est-à-dire des carafes, des flacons et autres jolies pièces de verre. Ils se mirent en route en chantant de nou-

RÉCEPTION d'un DOGE. 15

velles chansons, dans lesquelles on célébrait Laurent Tiepolo et son père, autrefois doge, dont l'âme était recommandée à Dieu. Au milieu de cette joie et de cette fête, ils s'en allèrent en chantant jusqu'au palais, et rangés deux à deux à la suite de leur gonfalon. Les maîtres orfèvres s'ornèrent de perles, de bijoux d'or et d'argent, de pierres précieuses, c'est-à-dire de saphirs, d'émeraudes, de diamants, de topazes, de hyacinthes, de rubis, de diaspres, d'escarboucles et d'autres pierres de grand prix. Leurs apprentis étalaient comme eux de brillantes parures; enfin ils firent exactement comme les membres des autres corporations.

« Les maîtres peigniers, faisant éclater leur allégresse, allèrent aussi vers le doge ; quand ils furent arrivés, Ughetto, sage maître, s^avança et lui dit : « Sire, je prie Jésus-Christ, sa douce mère « et saint Marc qu'ils vous donnent santé, longue vie et victoire ; « qu'ils vous permettent, tant que vous vivrez, de gouverner l'il- « lustre peuple vénitien en assurant son triomphe et sa gloire. » Le doge lui fit une réponse très-sage, et tous crièrent à la fois : « Vive messire Laurent Tiepolo, le noble doge de Venise ! » Ces maîtres peigniers avaient une cage remplie d'oiseaux d'espèces diverses ; pour réjouir le doge, ils en ouvrirent la porte, et tous les oiseaux sortirent, volant çà et là à leur gré (1).»

On peut nous opposer que ces détails ne se rattachent nullement à l'histoire d'Italie; mais nous avons pour but de connaître les Italiens, et nous croyons qu'il est impossible de voir quelqu'un sous son vrai jour, si l'on ignore ses mœurs et ses coutumes. D'ailleurs, d'autres ont dit que, pour connaître un peuple, il fallait nécessairement l'observer dans ses fêtes. Le lecteur a pu s'imaginer, dans celle que nous venons de décrire, que le moyen âge passait devant ses yeux, avec cette liberté, non individuelle, mais collective, qui laisse apparaître, plutôt qu'un État, de nombreux groupes de familles, de corporations, de communes, d'ecclésiastiques, de nobles, chacun avec une existence et des lois propres. On pourrait faire un livre sur les fêtes de Venise; et nous possédons ce livre, où chaque événement public est rapporté avec une dévotion et un patriotisme solennels (Gh. XGVIII).

Souvent on désignait la commune elle-même par le nom du saint patron, et l'on disait Saint-Marc, Saint-Ambroise, Saint-

(1) Clironhjiie vcuitieiine, paragr. 2GG. Venise avait des magistrats ciiaigcs Je veiller à l'exécution des lois somptuaircs.

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