‹ Histoire des Italiens (volume 5)Chapitre 64 sur 352 · KHAZARIE · texte numérisé non relu

KHAZARIE

aux steppes de la Tartarie nogaïenne. Les anciens Grecs, à cause de sa position avantageuse, l'avaient peuplée de colonies, qui furent vaincues par Mitliridate, ensuite par les Romains; elle fut occupée successivement par des peuples barbares, surtout par les Slaves khazars, d'où lui vint son nom de Khazarie. Subjuguée par les Tartares en 1237, un de leurs princes la vendit aux Génois, qui la couvrirent de colonies, surtout à Caf fa, située sur la lisière orientale de la Péninsule, au pied des monts qui formaient une ceinture autour d'elle. Gaffa avait été jadis une colonie grecque, célèbre ensuite sous le nom de Théodosie; elle tombait en ruines, quand elle fut relevée et remparée pas ses nouveaux maîtres, qui, sous le nom de magasins, firent des maisons basses, et les fortifièrent ensuite sans étalage, comme les Anglais au Bengale. Après avoir assuré leur domination, ils plantèrent des vignes sur les hauteurs voisines, enseignèrent à extraire la soude des cendres de Yatriplex lacinée, très-abondante dans le pays, et ils étendirent les avantages du commerce. Le vieux Grim, qui s'élevait sur le flanc opposé, et où les Tartares apportaient leur butin, acquit, grâce à leur voisinage, un tel degré de prospérité, qu'il donna le nom de Crimée à toute la Péninsule, qui de trois cent mille habitants parvint à un million.

A Gaffa, les Génois se trouvaient chez eux ; ils n'étaient pas, comme àlaTana, exposés aux droits fixés par le caprice des barbares, et possédaient, à treize cent cinquante milles de leur patrie, un port pour déposer leurs marchandises et se radouber, en attendant le retour de la bonne saison. Avec les avantages dont les peuples civilisés jouissent toujours parmi les barbares, ils nouèrent des relations de commerce et de politique, donnèrent à leurs citoyens des magistrats propres, des statuts, ime monnaie, et fondèrent une mission. Le consul Donadeo Giusti la fit entourer de murailles; en 1383, le doge Léonard Montaldo y ajoutait une seconde enceinte, et son accroissement fut tel que les Turcs l'appelaient Gonstantinople de Crimée [Krim Stamboul). Fondée à peine depuis vingt ans, elle expédiait trois galères au secours de Tripoli de Syrie; en 13J8, elle était le siège d'un évêque, avec juridiction de la Bulgarie au Volga, de la Russie à la mer Noire

Aumidietaunord du golfe de Caf fa, deux baies s'enfoncent dans l'intérieur. Dans la première est Sodagh ou Soldaïa, avec des coteaux couverts de vignes précieuses, du térébinthe et de pierres meulières. Les Génois y construisirent une tour d'un accès diffi-

cile, autour de laquelle s'élevèrent leurs maisons ceintes d'une muraille. Si l'on avance encore vers le midi, on rencontre le cap d'Anes {Kriou-Metojjon), aujourd'hui Azov; puis, au couchant, est le Portus symbolorum, appelé Cinibalo par les Italiens, et aujourd'hui Balaklava, où les Génois établirent une colonie, refuge avantageux pour les navires du couchant. Derrière Cimbalo, entre Lusen et la Lombarda, la Gozia (Gothie) rappelait par son nom lesGoths; surce territoire, et au point où les routes viennent se croiser, les Génois bâtirent l'inexpugnable Mankoup. Au nord, on descend dans une plaine arrosée par l'Aima, où les khans de la Crimée construisirent Bakhtchérai, autour de laquelle on trouve encore des vestiges de maisons et de villages génois.

Si de Gaffa on se dirige vers le nord, on rencontre Cerco au pied de la montagne où s'élevait Panticapée, séjour des rois du Bosphore, et qui s'avance entre l'Europe et l'Asie; les Génois ne négligèrent pas de le forlitier, fermant ainsi ce passage entre la mer Noire et le Palus-Méotide. De là, ils pénétrèrent dans les bouches du Danube, élevèrent un château près de Chiliavecchia, et profitaient de la pêche de l'esturgeon ; ils avaient à l'embouchure du Dniester, à Ackerman, des étabissements pour le sel et la pêche, et même pour recevoir des blés de la Pologne ; sur le rivage opposé, à Sinope, ils péchaient le palamide, qui, séché, remplace la morue. Ils parvinrent aussi à s'emparer de la Tana située au fond du Palus-Méotide (i) ; mais aucun historien ne fait connaître l'époque de cette importante acquisition, ni la manière dont elle s'accomplit. Il est probable que Tamerlan détruisit cette ville, possédée par les Tartares, quand il eut défait ce peuple, et que les colons génois y accoururent de Gaffa, et la réédifièrent en 1400.

Lorsqu'on voitde nos jours (1855) toute l'Europe secombattre pour la possession de cette mer, et pour maintenir ouvert le passage des Dardanelles, on peut comprendre l'importance qu'alors les Génois y attachaient, d'autant plus qu'on ne connaissait pas encore la voie plus directe qui mène aux Indes.

La république génoise, affaiblie par des revers continuels, céda la Khazarie à la banque de Saint-George, dont la sage intelligence est attestée par les atatuls qu'elle lui donna. Organisée

(1) Sur la rive droite, delà branche septentrionale du Don, à quatre milles deson emljouchure, entre les deux villages qu'on appelle aujourd'hui Siniarka et Nedvigovka.

sur le modèle de la métropole, son administration était dirigée par un consul annuel avec un chancelier, tous deux nommés à Gênes, et qui fournissaient caution. La colonie était représentée par un conseil de vingt-quatre membres, renouvelé tous les ans par les membres sortants, et qui choisissait, en dehors de son sein, un petit conseil de six personnes; dans le premier, il ne pouvait entrer que quatre bourgeois de Caffa, et deux dans le second; quelques postes étaient pour les nobles, et d'autres pour les plébéiens. A son arrivée, le consul faisait prêter serment aux vingt-quatre, et procédait sans retard à leur renouvellement; il gouvernait avec le petit conseil, sans lequel il ne pouvait établir d'impôts ni faire de dépenses extraordinaires; il lui était défendu de se livrer au commerce pour son compte et de recevoir des présents. Le chancelier, choisi par le gouvernement parmi les notaires de Gênes, rédigeait les actes et apposait le sceau de la ville. Les conflits soulevés à l'occasion des contrats entre les colons etles hommes libres de la frontière, étaient vidés par le magistrat de la campagne.

Ainsi, de Gonstantinople, de Gaffa, de la Tana, Gênes exerçait le commerce avec le Levant, au moyen d'une série d'échelles qui se développaient jusqu'à la Ghine d'un côté, de l'autre jusqu'à l'Inde, le long du golfe Arabique, sur lequel, à ce qu'il paraît, il lui était défendu de naviguer. Elle avait d'autres colonies dans toute la Romanie, la Macédoine, l'Archipel, nommément à Scio, une des Sporades; perdue d'abord, cette île fut recouvrée par Simon Vignoso, avec des galères qu'avaient fournies neuf familles, qui formèrent ensuite \a.inaona, ou maison de commerce desGiustiniani, du nom de la famille, dont la mise de fonds fut de 300,000 écus d'or ; la république leur en abandonna la souveraineté, qu'elles conservèrent jusqu'en 4550. Scio comptait cent mille habitants ; le mastic fourni par les lentisques, et qu'on mâchait pour conserver la beauté des dents et rendre l'haleine agréable, occupait vingt-deux villages; il s'en vendait quinze cent mille livres tous les ans, et le dixième, qui revenait au trésor, était estimé par l'empereur Cantacuzène 20,000 besants ou sequins. Ge mastic et les droits d'entrée produisaient annuellement 120,000 écus d'or (G millions d'aujourd'hui), qui se répartissaient entre les familles associées en raison du capital employé, lequel déterminait encore leur concours électoral dans le gouvernement. Dans un traité de 1431, les Génois permirent au sultan de tirer des esclaves de Gaffa; La Brouquière, dans ses

voyages en Asie, rencontra un Génois qui se livrait à ce tratic exécrable.

Dans l'Anatolie, ils possédaient, outre Smyrne, qui produisait de la soie, du coton, des camelots, de l'huile et de la scammonée, l'ancienne etnouvellePhocée, d'où venait l'alun. De Chypre, ils tiraient du bois de construction, du chanvre, du fer, du blé, du sucre, du coton, de l'huile, outre les articles de provenance orientale. En Italie, les Lucquois avaient donné à Gênes deux magasins à Mutrone, pour y déposer le sel et les laines. Elle exploita des mines d'alun près de Portoreale ; de la haute Italie, elle tirait des productions et des objets manufacturés, pour faire des échanges. La Corse, la Sardaigne, Malte et la Sicile lui étaient soumises; la première lui fournissait d'excellent bois de construction, du fromage, du vin, du poisson, des soldats; la seconde, du blé, des sardoines, du thon, des sardines, de l'or et de l'argent; Malte, du froment, du coton, des limons et des oranges ; la Sicile, du sel, de la soie, du coton, de Por et tous les biens de Dieu (1) ; elle tirait du sel des Baléares, et Majorque avait deux bourses, dont l'une était commune à toutes les nations, et l'autre, pour les Génois exclusivement.

Savone, Onegha, Albenga, Monaco, Yentimiglia et d'autres villes de la Rivière formaient des États indépendants; Gênes exerçait encore jusqu a Nice un protectorat, qui lui procurait des relations habituelles avec Marseille, par mer et par terre, avec les ports du Languedoc, surtout avec Aigues-Mortes; située entre la Provence et le Languedoc, cette ville, par le Rhône, Sf s salines, le voisinage d'Arles et de Saint-Égide, renommés pour la culture du kermès, éclipsa Marseille jusqu'au moment où les alluvionsla séparèrent de la mer. Raymond, comte de Toulouse, qui en était seigneur, donna aux Génois une maison et un entrepôt à Saint-Égide, une rue d'Arles, le château de ïorbie, la moitié de Nice, une partie de Marseille, une moitié du produit de la douane, avec le droit exclusif de commercer dans ses ports. Aux foires très-fréquentées de Champagne, Gênes ven-

(1) Frédéric 1'% en 11G2, concédait aux Génois de grands privilèges, au noni- ))re desquels se trouve le droit de chasser les Pro%ençaux et les Français qui, par mer, fout le commerce avec la Sicile, la Calabre, la Fouille et Venise : dans les villes où ils vont trafiquer, qu'ils aient deux Génois ou plus pour rendre la justice entre eux ; que leurs marchands puissent se servir de leurs poids et de leurs mesures. {Liber jurium:)

COMMERCE DE GÈNES. ill

dait des drogues et achetait des laines (1) ; elle avait aussi des maisons sur les côtes de l'Océan^ de la Belgique, de l'Angleterre, et des documents de 1316 et 1335 attestent qu'elle apportait dans cette île des marchandises, surtout de Faluu. Malgré les Catalans, les seuls qui, sur mer, fissent concui-rence aux Italiens, elle entretenait encore des relations commerciales avec l'Espagne : de l'Andalousie, elle tirait des fruits; de Séville, du blé, de l'huile, des liqueurs ; de la Castille, du plomb, des laines, de l'alun; de la Catalogne, du vin, du froment, du sparte pour faire des nattes. Dès 1236, elle concluait des traités de commerce avec les barbaresques de la côte africaine , pour garantir les naufragés et protéger son commerce; elle avait une chancellerie de langue arabe pour faciliter la correspondance avec les villes de ce littoral, et Hasmet de Tunis, en 1274, reçut un traitement pour enseigner l'arabe (2). Son échelle principale était Tunis, comme Nîmes, Aigues-Mortes et Majorque pour l'Europe.

Ses navires, avant de pénétrer dans l'Océan pour descendre jusqu'au cap Non, ou remonter vers les ports de la Belgique ou de l'Angleterre, se ravitaillaient dans les havres du Maroc et de l'Andalousie (3). Les bannières italiennes étaient exclues de la Baltique par la ligue hanséatique, jalouse de conserverie monopole des denrées de Russie. Les toiles, les dentelles, l'acier, le salpêtre, les harnais de chevaux, les merceries d'Allemagne, ils allaient les charger sur le Rhin, pour les déposer dans les magasins de Bruges et d'Anvers. A l'époque de la guerre de Chioggia, un amiral vénitien donna la chasse, dans les eaux de Rhodes, à un bâtiment génois chargé de mousseline, d'étoffes de soie, d'or et d'argent, de la valeur de 15,000 ducats; un autre prit deux navires catalans, chargés pour le compte des Génois, dont l'un portait pour 20,000 ducats vénitiens, l'autre pour 40,000.

(1) Mais non du vin, ce qui avait encore lieu pour la Bourgogne; au contraire, on expédiait à Paris du vin de Naples. (Piatica délia mercatitra, ch. xr.ll, LIV.)

(2) Le peuple de Gènes conserve encore beaucoup de mots araLis : Ramadan, camallo, tara, lalla, manddlo, ntarnùotlo, roôoien, corda...

(3) Nous avons l'inventaire d'uu navire qui, se dirigeant vers l'Hcluse, tut poussé à la cale du Dunsîcr; il portait denx gros tonneaux de gingeuil)re vert, un baril de gingeinljre en limonade, treize barils de raisins secs, neuf de soufre, cent soixante-douze balles de giiède, vingt-deux de papier à écrire, uric caisse de sucre candi, six balles de boîtes vides, un baril de pruneaux, Ireute-luiit balles de riz, cinq tonneaux de cannelle, et cinq balles de bois de buis.

112 COMMEKGE UÈ UÈNES.

Gênes tenait donc les trois grandes routes du comaierce de l'Asie centrale et de l'Inde : la première débouchait dans la mer Noire par la mer Caspienne et le Volga; la seconde, à Lajazzo, l'antique Issus, parle golfe Persique, Alep et l'Arménie ; la troisième, à Alexandrie, par la mer Rouge et TÉgypte. Par ces voies, elle échangeait les soieries de la Chine, lesépices, les bois de teinture, le coton et les pierreries de l'Inde, les parfums de l'Arabie , les tissus de Damas, les draps de Tarse , le sucre, le cuivre et les essences tinctoriales [du Levant, l'or et les plumes de l'Afrique intérieure, les fourrures, le chanvre, le goudron, le caviar, les peaux de castors, les antennes et les bois de construction de l'Europe septentrionale, les blés de Tunis, de la Sicile et de la Lombardie, contre les huiles, les vins et les fruits secs des Rivières, les armes de luxe et les coraux travaillés à Gênes, les toiles de Champagne, la laque, le plomb et l'étain de l'Angleterre, en somme, contre les produits de toute l'Europe.

Comme le disait Serra, ils exerçaient le commerce et la domination dans toute la Ligurie maritime de Corvo à Monaco, et dans l'île de Corse : ils pourvoyaient de sel les Lucquois, et la partie orientale de la Sardaigne recevait leurs lois ou celles des princes leurs amis ; ils visitaient Givita-Vecchia etCorneto, entrepôts de subsistances dans l'État ecclésiastique. Dans le royaume, leur séjour principal , après Naples, était Gaëte , et , s'ils ne purent réaliser leurs desseins sur la Sicile, ils furent toujours en grand nombre à Messine, à Palerme, à Alciata. Dans la mer orientale de l'Italie, ils fréquentèrent îtlanfredonia , Ancône et môme Venise dans les intervalles de la paix. En Espagne , les comtes Bérenger de Catalogne partagèrent avec eux la ville de Tortose ; les rois de Castille, celle d'Alméria. Après les avoir perdues ou aliénées l'une et l'autre, ils s'ouvrirent, par d'honorables conventions tant avec les royaumes chrétiens de l'Espagne qu'avec les jMaures, tous les ports maritimes et les marchés de l'intérieur de la riche Péninsule; dans les Pays-Bas, Bruges, puis Anvers accueillirent très-bien leurs compagnies, qui non-seulement y accumulaient des marchandises, mais les dirigeaient encore vers le Danemark, la Suède, l'Angleterre, la Russie et l'Allemagne ; leurs navires remontaient le Rhin chargés de marchandises d'Orient.

L'Egypte était plus fréquentée par les Vénitiens; cependant les Génois ne laissaient pas de commercer avec Alexandrie, Ro-

Page 1