LES DEUX PUISSANCES SUPRÊMES
l'une, ecclésiastique, directement émanée de Dieu et basée sur l'élection populaire; l'autre^ temporelle, mais qui tenait encore son droit de l'élection et du couronnement. Ces deux autorités suprêmes en vinrent à un conflit, dont l'essence ne consistait pas dans la manière d'investir par l'anneau ou l'épée, mais bien dans ce que l'homme a de plus précieux, la croyance et la prière.
Comme il arrive dans toutes les luttes, les champions des deux partis tombèrent dans l'excès. D'un côté, néanmoins, nous voyons des empereurs égoïstes , qui travaillent pour eux, pour leurs familles, pour de l'argent, aujourd'hui violents, faibles demain; ils créent des mannequins de papes, qu'ils soutiennent par des moyens indignes, et en s'appuyant sur des bommes pires encore. De l'autre, sont des vieillards désarmés, qui n'exigent rien pour eux mêmes, mais pour l'Église, inébranlables dans leurs desseins, moraux dans les moyens, et vénérant la sainteté, même alors qu'ils n'en sont pas des modèles. Cette querelle, outre qu'elle dégagea un peu des ténèbres l'idée de l'État, et fit ressortir l'indépendance réciproque de deux ordres réellement distincts, préserva les esprits de la langueur, qui, dans la vie morale ou physique, est la maladie la plus rebelle.
La prépondérance du clergé n'était autre chose que ce jus sapientioris en vertu duquel les Romains attribuaient à ceux qui jouissaient dune raison libre et adulte la faculté de gouverner les imbéciles et les êtres inférieurs. Sans la puissante cohésion de la hiérarchie catholique, que seraient devenues, au milieu des temps d'ignorance et d'anarchie, la religion et la civilisation? La religion donnait au peuple chrétien l'unité nécessaire pour combattre l'islam compacte, et, ce besoin passé, elle laissa revivre les nationalités. Mais ne perdons jamais de vue que ces papes furent de leur époque, non de la nôtre : les comparer à Jules II ou à Pie IX, c'est faire de la rhétorique anmsante ou de fantastiques pajingénésies ; car ces pontifes ne virent pas, du levant ou du couchant, des conquérants ou des conquis, des Latins ou des Slaves, mais bien des pécheurs à racheter, l'esprit à soutenir dans sa lutte contre la chair, et autres faits inaccessibles aux cyclopes du rationalisme, qui a pour caractère la peur et la haine de toute spiritualité. Choisis eux-mêmes parmi toutes les races, pouvaient-ils restreindre leur vue à la nationalité? Du reste, grâce à la connexion mystérieuse des vérités d'en haut
164 NATIONALITÉ ET PÉMOCRATIE.
avec les vérités tetnporelles, ce fut sous le manteau pontifical que les nationalités se constituèrent (i).
La suprématie de l'empereur sur les princes et les potentats, que Barberousse avait fait proclamer par les légistes à Roncaglia, finit avec ce Frédéric II, qui semblait réunir les moyens les plus efficaces pour la réaliser. Dès ce moment, l'épopée des grandes luttes se rapetissa en misérables controverses de suprématie sur les Deux-Siciles. Dans l'hypothèse où cette partie de l'Italie se fût gouvernée;, comme le reste, par des lois populaires, le pape y aurait conservé sans opposition l'autorité suprême ; mais, comme elle avait une royauté, il en résulta des guerres qui fuent nuisibles aux deux pouvoirs. Gomment Alexandre III avait-il résisté à Barberousse ? en formant la ligue démocratique de la Lombardie. Urbain IV ne put renverser les descendants de cet empereur qu'en appelant Charles d'Anjou, c'est-à-dire en aggravant par la tyrannie française la tyrannie tudesque.
Ce changement de dynastie produisit un résultat important: en effet, l'abolition du pouvoir souabe mit un terme à la prédominance de la race conquérante, et laissa revivre la conscience de la nationalité chez les Italiens, qui se considéraient comme les descendants des Romains. Ce fut dans ce sens que se dirigèrent les tentatives de restauration, ainsi que la littérature, les arts et la jurisprudence. Les Gibelins ne pouvaient triompher que difticilement, puisque la révolution populaire, même alors qu'elle semblait les invoquer, s'était réellement faite contre eux; la suprématie souabe n'exista plus que de nom, bien que les faits qui suivirent nous aient fourni la preuve qu'il n'y a point de liberté sans indépendance, mais que l'indépendance ne suffit pas à la liberté. L'Église elle-même, qui sent décliner son autorité universelle, est contrainte de s'assurer un pouvoir temporel qui, s'il était d'abord un accident, devint alors le point d'appui de son influence politique.
Même alors que la vie sociale était éparpillée dans les châteaux , les villes, qui sont la forme ancienne et vivace des gouvernements italiens, ne perdirent jamais leur importance ; elles
(1) Jean XXII avait piiljlié une l)ulle dans laquelle il disait : « En vertu de <i l'aulorité qui nous a été contérée par le Père éternel et paf les saints apo- II très Pierre et Paul, après niiir examen, et l'avis de nos vénérables l'rères en- « tendu, de notre pleine autorité, nous séparons l'Italie de l'empire, nous réser- « vant de pourvoir au gouvernement de celle-ci, et faisons défense d'y entrer. »