ÉVOLUTION DES RÉPUBLIQUES
sol et un ciel ingrats, il peut se livrer au loisir, et, pendant ces moments de repos, jouir au moins des beautés de la nature, réfléchir sur lui-même et les autres, et se persuader ainsi de sa propre dignité; puis, comme il passe tour à tour des affaires publiques aux affaires privées, il acquiert de la pratique et de l'élévation, raffine son intelligence, introduit dans ses manières et sa pensée cette politesse qui est l'expression du respect que se doivent tous les membres de la grande famille.
Dans les républiques, chacun sent sa propre importance, et enregistre ses douleurs, qui, additionnées, paraissent plus grandes; dans les monarchies, au contraire, on ne compte que les souffrances des grands, plus bruyantes, mais rares, et qui inspirent moins de compassion. Dans les premières, des passions privées se mêlent aux révolutions publiques ; dans les secondes, chacun souffre en silence ses maux, connue un effet de mauvaises institutions contre lesquelles il est inutile de lutter ; les vexations, les emprisonnements, les actes arbitraires, sont la cause de douleurs quotidiennes, mais lâchement supportées, sans profit, et dédaignées par l'histoire. La monarchie conduit à cet état que les prudents appellent ordre, les servîtes prospérité, les hommes généreux marasme.
Ce sentiment vivace de l'individualité, s'il contribuait au perfectionnement de chacun, nuisait à l'État, parce que les hommes ne se rapprochaient les uns des autres que par contrainte. Le besoin réciproque, à défaut de tout pouvoir dirigeant et tutélaire, avait réuni spontaliément les hommes, et les familles ou des corporations procuraient cette sécurité dont l'État n'avait aucun souci. Ce besoin diminué, les liens domestiques se relâchent; les citoyens aiment la patrie, mais pour eux-mêmes, et n'ont d'affection pour son gouvernement qu'autant qu ils y participent; en conséquence, on ne tolère rien de déterminé, de durable, d'obligatoire.
L'honmie, avec la conscience de ses droits, s'arme facilement contre les obstacles; au lieu de courber la tête devant eux, il saisit avec violence ce qu'on lui refuse, et veut participer au gouvernement, soit par force, soit d'une manière constitutionnelle. De ce point à l'anarchie, le passage est facile, et l'anarchie engendre inévitablement la tyrannie.
Un peuple est inexpérimenté, entraîné par des passions indisciplinées , affaibli par une foule d'éléments délétères, et des «bstacles nombreux ^empêchent de progresser dans les voies