ADMINISTRATION PONTIFICALE
Les gouverneurs pouvaient être laïques, mais les villes aspiraient à rtionneur d'avoir des ecclésiastiques. L'autorité souveraine, comme dans l'État vénitien, appartenait donc aux communes, qui souvent avaient d'autres communes sous leur dépendance. A Venise, les nobles prédominaient, à Rome la curie; mais tandis qu'à Venise le corps souverain considérait le droit de gouverner comme un héritage de ses aïeux, dans la cour romaine, l'introduction de parents et de compatriotes du nouveau pape changeait les éléments à chaque conclave. A Venise, les emplois étaient conférés par le corps, à Rome par le chef : là, des lois sévères refrénaient les gouverneurs; ici, la seule espérance de Favancement les tenait dans le devoir; là, en un mot, la stabilité; ici, des changements continuels, résultat d'une volonté arbitraire.
Rome ressemblait à une ville de princes ; chaque cardinal, les Barberini, les Farnesi, les Chigi, les Panfili, d'autres familles anciennes et nouvelles y tenaient de véritables cours. Il y en avait alors cinquante qui comptaient plus de trois cents ans de noblesse ; trente-cinq, plus de deux cents; seize, un siècle ; les Orsini, les Conti, les Golonna, lesGaetani, et ces Savelli qui déUvraient tous les ans un condamné à mort, et dont les femmes ne sortaient que dans des carrosses fermés, avaient une origine très-ancienne (i).
SARAGiNELLiy NoticBs historiqucs de la cité (TAncône; Rome^ 1675, 11, page 335.
Mariotti, Mémoires historiques, civils et ecclésiastiques de la cité de Pérouse et de son comtat; Pérouse, 1806, p. 113. Sur tout cela voir Ranke, Die Fûrste und die Volker, etc. (1) Selon Grégoire Leti ( Vie de Sixte-Quint, part. II, i. 4), les revenus des principales familles romaines à l'ayénement du pape Sixte étaient les suivants : •
DesColonna, don Marc- Antoine, grand connétable du royaume
de Naples, duc de Pagliano, prince de Sonnino 120,000 écus.
Le duc de Zagarola, prince de Gallicano, comte de Zarno. . . 30,000
Le prince de Palestrina, chevalier de la Toison d'or 25,000
Des Orsini, don Paul Jourdain, duc de Bracciano, grand d^Ës-
pagne ^ 100,000
Don Jean Antoine, duc de San-Gemini, chevalier du Saint- Esprit 50,000
Don Berthold, marquis du mont San-Sorino, comte de Piti-
gliano 200,000
Don Latino, prince de Matrice 12,000
Don Yirginio> duc de Gravina, qui épousa la petite-nièce de
Sixte 18,000
Des Savelli, don Frédéric, prince d'AIbo et du saint-empire romain 50,000
ADMINISTRATION FONTIPIGALB. il
De la campagne où elles conservaieni les coutumes féodales, ces familles vinrent à Rome lorsque les monts prospéraient, parce que chacune en avait érigé, en déléguant aux créanciers les revenus de leurs domaines ; mais ces établissements déclinèrent dès que le crédit et les intérêts eurent diminué.
Les Romagnols avaient toujours fourni les meilleurs soldats; mais le gouvernement cherchait à les détourner dés habitudes guerrières. Le peuple de la classe infime et moyenne se livrait à des occupations tranquilles ; les nobles, chargés de l'administration municipale, sans éducation, étrangers à l'industrie, aux arts, s'agitaient au milieu d'étroites commotions. Les titres de Guelfes et de Gibelins, ils les appliquaient à des dissensions nouvelles; \l n'y avait ni ville ni famille qui ne fût agrégée aux uns ou aux autres, et chaque faction se distinguait par le vêtement, a par la manière de couper le pain, de mettre la ceinture, de porter le panache, une touffe ou bien une fleur au chapeau ou à Toreille » ; pour assouvir leurs haines, les nobles s'entouraient de spadassins. Les seigneurs campagnards offraient volontiers l'hospitalité, déployaient un grand luxe, entretenaient des relations et des intelligences avec ceux de la cité, mais plus encore avec les possesseurs des terres, qui dépendaient d'eux à la manière patriarcale. Quelques familles de la campagne, qui étaient restées libres^ sou-
Le duc de Riccia 20,000
Le duc de Serrnoneta 9.0,000
Le doc de Sermoneta des Gaétan d'Espagne 50,000
Le duc de Carpineta de la maison Conti 18,000
Don LoUarino Conti, prince de San-Gregorio et duc de Paie. 12,000
Don Georges Cesarini , duc de Civitanova 30,000
Le duc Sforza , duc de Segni , prince du saint-empire romain. 40,000 Don Grégoire Buoncompagni , duc de Sora , marquis de Yi-
gnola , comte d'Arpino , neveu de Grégoire XIII 45,000
Don Antoine Farnèse , duc de Farnèse 12,000
Don Ange Altemps , duc de Gelasi , comte de Soriano 24,000
Don Frédéric Cesis , duc d'Acquasparta 70,000
En outre , on trouva cinquante familles clmcune avec un revenu de cinq à dix mille écus au plus, et de mille au moins. Il y avait aussi :
Monastères réguliers vivant dans la pauvreté 316
— de religieuses 67
— de réguliers avec revenu 128
lequel , pour tous ensemble , était de 168,300 écus
— de religieuses avec revenu 34
qui éUit de 66,410
UtST. DES ITAL. — T. IX. 2
iS ^ ADMINISTRATION PONTIFICALE.
tenaient l'une ou l'autre faction, et dès lors on cherchait à gagner Tamitié du chef.
Les désordres du moyen âge renaissaient donc, et l'on y appliquait les mômes remèdes. Parfois, les gens paisibles se constituaient en associations, comme la Sainte-Union, de Fano^quî s'était formée pour réprimer les assassins et les voleurs (i),avec serment de maintenir la tranquillité^ même au péril de la vie. Ces associations se répandirent dans toute la Romagne sous le nom de Pacifiques^ et Ton constitua une espèce de magistrature populaire^ qui ajoutait à la force du pouvoir public, non moins que les rivalités , des communes. L'ancienne indépendance succombait sous l'administration régulière, et l'État se fondait non sur Tordre, mais sur les inimitiés et le soupçon, sur l'opposition entre la force et la loi. Ces jalousies détournaient Tattention des cités de leurs droits municipaux; en effets chaque faction, au lieu de refréner le légat, cherchait à gagner son amitié, et le contraignait non à rendre à tous justice égale, mais à se prononcer pour les uns ou les autres.
Les seigneurs autrefois, s'ils voulaient donner de la valeur au sol, devaient s'empresser de reconstruire les villages à mesure qu'ils tombaient en ruine ; mais quand on les eut dépossédés, ou qu'ilsse furent transportés dans les cités, ces villages restèrent abandonnés, et le désert les remplaça. La peste de 1590 et de 1591 ,qui fît périr soixante-dix mille habitants, dépeupla les bourgades et les châteaux de la Romagne, de l'Ombrie, et les campagnes restées incultes devenaient à leur tour une cause de dépopulation. Cet état de choses favorisait le brigandage, profession que les mécontents embrassaient, en se glorifiant, comme d'une vertu, de cet abus de la bravoure ; ils comptaient dans leurs rangs des prêtres ou des moines, qui s'étaient soustraits au joug, et quiconque aimait l'existence prodigue du coquin. Les seigneurs du voisinage les accueillaient, d'autres les employaient à des vengeances particulières , achetaient leurs dépouilles pour les revendre avec profit, ou bien spéculaient sur les sauvegardes qu'ils procuraient aux gens menacés.
On voyait des brigands s'installer dans les presbytères pour vivre aux dépens des curés, ou bien obliger les moines à leur prodiguer le pain destiné aux pauvres : ils publiaient des bans au nom du peuple romain ; sur les routes les plus fréquentées, ils dé-
(1) AviANi, Memorie di Fano, p. 60».
BRIGANDS ET BRÂVI. A9
valisaient les voyageurs , de telle sorte que les Irafiquanls n^osaient pas se rendre aux marchés ; ils pillaient les magasins au cœur même de Rome , et arrêtaient les courriers ; les personnes qui avaient la réputation d'être riches ne se trouvaient plus en sûreté; quiconque avait un ennemi voyait ses biens dévastés^ ses maisons envahies , ses filles souillées, assassinées. Divisés en factions, qui se distinguaient par des signes, ils égorgeaient des maris afin que les veuves pussent épouser des individus du parti opposé ; ils contraignaient de jeunes filles riches à se fiancer à de misérables bandits, ou les tiraient du couvent pour s'approprier les dots. Raffinant sur la cruauté^ ils établissaient dans les bois des tribunaux, où l'on désignait les personnes à dévaliser, celles qu'il fallait tuer, en indiquant le genre de torture qu'on leur infligerait ou la somme qu'elles devraient donner pour leur rachat. Dans Rome même, les seigneurs entretenaient bon nombre a de ce&bravi, propres à tout faire excepté le bien, qui même ne savent que menacer ou frapper, bâtonner l'un, tuer l'autre, couper le nez ou l'oreille à celui-ci et à celui-là jo.
Les bans se multipliaient ; mais quiconque avait employé la force de la loi et la justice contre quelqu'un de ces bravi ne devait plus espérer de trêve jusqu'au moment où il expiait son courage par un châtiment terrible. Les agents.de police tombaient égorgés sur les places publiques. £n 1583, les sbires arrêtèrent un bandit dans la maison des Orsini; mais à leur départ ils sont assaillis par un Orsini, par un Savelli, par un Rusticucci avec leurs estaffiers, qui les somment de relâcher le prisonnier, parce qu'il a été appréhendé dans un lieu de franchise. Le bargel refuse, les agresseurs s'obstinent , et Orsini frappe d'un coup de baguette le bargel, qui ordonne de faire usage des armes; Rusticucci tombe mort , et les deux autres sont blessés mortellement.
Les vassaux des Orsini, dans les jours suivants , « comme en temps de vacance du siège pontifical, » massacrent tous les sbires qu'ils rencontrent, même jusque dans le palais du pape, lequel dut attendre que cette furie s'apaisât; puis il envoya au supplice le bargel lui*méme et quelques-uns des perturbateurs (i).
(I) Lbti, Vie de Sixte-Quint ^ part. IT, liv. I, ch. 3. Dans la correspondance du résident vénitien à Rome, entre une foule d^anecdotes semblables, on lit qu^un Diedi de Ravenne , s'étant épris d*une jeune fille Rasponi , obtint ses fa- Teurs, puisTépousa. Le frère de celle-ci, se tenant pour offensé, réunit un soir environ cent hommes , et pénétra dans la ville en escaladant les murailles ; muni de flambeaux , il assaillit la maison des Diedi , égorgea les époux», un frère cha-