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DÉFAUTS ET MÉRITES

Néanmoins^ le Tasse ne s'élève jamais à la véritable grandeur ; il laisse échapper les occasions poétiques ^ au point que les gens médiocres s'en aperçoivent. Quant il s'agit de dépeindre le paradis^ il traduit le songe de Sclpion, lui chrétien; les ambassades, actes et paroles, il les copie dans Tite-Live; Godefroyne sait encourager les croisés qu'avec des phrases d'Énée ; le voyage à travers la Méditerranée et l'Atlantique est calqué sur celui d'Âstolphe dans l'Arioste; de l'art chevaleresque de. son temps, il fait sortir la description des duels (i), comme il tire des livres de rhétorique ses discours compassés, et de ceux de morale scolastique les pompeuses sentences de son héros. Ce Godefroy se montre capitaine parfait, mais trop inaccessible aux passions ; Tancrède, chevalier accompli, s'énerve dans des amours qui l'empêchent d'agir glorieusement, pour le jeter dans des lamentations de femme; Renaud, bizarre et passionné, n'est caractérisé que par la destinée qui le réserve pour donner la mort à Soliman et devenir le père des ducs d'Esté.

Le Tasse en effet paya un large tribut au génie flatteur de son époque , déployant les voiles dans la mer des louanges (2) ; sacrifiant au goût de son temps , il prodigua les concettij dont on le fait à tort Tinventeur ; dans la grâce artificielle de son travail , il recherche les beautés de tous les écrivains qui l'ont précédé , ou les sous-entend , ou bien il les altère en les exagérant; il gâte par les arguties et l'excès les situations où domine le sentiment.

Néanmoins, cette œuvre, bien qu'elle ne soit pas plébéienne comme V Iliade, mais aristocratique et monarchique comme VÉnéide, est la première que lit tout Italien; il la sait par cœur, et l'entend chanter sur la plage de Mergellina et dans les gondoles de Venise, tant l'harmonie poétique, qui domine d'un bouta l'autre dans ce poëme, a d'influence sur un peuple souverainement musical! Mais ce qui rend populaire le Tasse, ce sont les épisodes, preuve évidente qu'ils ne se lient pas à l'ensemble de son épopée et appartiennent à tous les temps ; il faut ajouter ce tendre sentiment, cette façon élégiaque qu'il conserve même au milieu de la

(1) Le Tasse était le Justinien des duellistes de ce siècle, qui citaient ses décisions comme des oracles;^ c'est la preuVe quMl fut infidèle au temps qu'il décrivit.

(2) Nous avons déjà parlé ailleurs des louanges qu'il adressa à Blanche Ca* pello. Dans une caiizone, il loue le terrible Sixte-Quint, et dit qu'il ciierclie la clémente partout sans la.trouver. il dit encore à ce pape : Tu sei Tifi, e la tua naveèArgo.

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