FOLIE DU TASSE
volupté. Aussi, il nous devient si cher, qu'on répugne à le censurer autantqu'àdire les défauts d'un ami. Âme excellente, tendre^ plaintive , il n'eut pas la force qui fait lutter contre les disgrâces et grandit dans les injustices souffertes ; la sensibilité fut son mérite et son expiation ; notre siècle y avec lequel la forme de son poêm^ne se trouve plus en rapport, s'est intéressé à sa personne et à ses mystérieuses souffrances.
Il vécut à la cour d'Alphonse II de Ferrare , en butte à l'envie des courtisans, aimé par la duchesse Éléonore. La protection souleva parfois sa colère; dans la conviction de son mérite, il lui semblait qu'il était méprisé par les valets, contrarié dans ses amours. La défiance le poursuivait comme une idée fixe. Scipion Gonzague tient chez lui des réunions dans lesquelles on discute sur le mérite de ses œuvres , et le poêle se figure qu'on le raille; il se défie d'Horace Arioste, qui le loue, du comte Tassoni, qui, à Modène, le distrait; il se défie du cardinal de Médicis, qui lui offre un asile à Florence dans le cas où il serait abandonné par les ducs d'Esté. La valetaille rit de ses bizarreries; les courtisans se plaisent à rabaisser par la compassion l'homme qui les surpasse par le talent, et le Tasse gémit ^ s'irrite, distribue des coups de poignard, éclate en paroles injurieuses contre le duc^ qui lui défend d'écrire. Alors il part pour Mantoue, pour Turin; bien accueilli^ il est sur le point d'accepter l'invitation du grand-duc; mais il retourne à Ferrare, et continue ses excentricités.
Déjà il s'était accusé à l'inquisiteur de Bologne d'avoir quelques doutes sur l'incarnation , et celui-ci l'avait congédié par les mots : Allez en paix. Malade, ces doutes le reprirent, et le duc lui conseilla de se présenter au saint Office, qui reconnut encore son innocence ou lui pardonna. Le duc lui-même l'assura qu'il n'avait rien contre lui ; mais le Tasse avait trouvé cette assurance irrégulière dans la forme , l'examen des inquisiteurs insuffisant , et son esprit s'égarait dans des subtilités, et ses bizarreries prêtaient à rire; dès lors, comme sa raison paraissait offusquée, Alphonse le fit enfermer dans l'hôpital de Sainte-Anne. C'est là un des thèmes les plus vulgaires pour déclamer sur la tyrannie des Mécènes et les souffrances de l'homme de génie; des personnes même d'intelligence ont écrit des livres pour trouver la cause de cette disgrâce et découvrir le mystère dont il s'entourait lui-même, puisqu'il écrivait : a Ami , ne sais-tu pas qu'Ariston regardait comme le vent le a plus désagréable celui qui soulève le manteau; or, comprends a que la prudence a pour manteau le secret. »