FOLIE PU TASSE
En effet , bien qu'il parle beaucoup de lui^ il nous laisse dans l'incertitude sur un grand nombre de faits qui lui sont personnels et sur la cause de ses angoisses; mais il nous fournit la preuve qu^il souffrait d'hallucinations^ et lui-même avoue sa démence (i). Afin de se guérir, tantôt il consulte les médecins les plus éminents et le fameux Mercuriale (2)^ tantôt il faisait usage de remèdes thaumaturgiques , comme la manne de saint André ; ihais si la boîte arrive ouverte , il craint qu'elle ne contienne du poison , et la refuse. Il se plaint surtout de la perte de sa mémoire, et son étonnante lettre à Scipion Gonzague, de 1579, n'est pas d'un esprit sain, bien qu'elle ne soit pas d'un fou. Il se croit persécuté ; .c'est là une idée fixe, mais pour quelles accusations? Dans cet examen, il passe en revue tout les faits qu'on peut lui imputer, fautes de jeunesse, hérésies, et, le plus vague de tous, le reproche de félonie. Puis, se retournant vers Dieu, il s'excuse de son incrédulité : « Je ne m'excuse pas , ô Seigneur, mais je m'accuse , tout sali et a infecté, au dedans comme au dehors , par les vices de la chair a et les ténèbres du monde , d'avoir pensé ^de toi ce que j'avais a coutume de penser dés idées de Platon et des atomes de Dé- « mocrite ou d'autres choses semblables de philosophes, la plua part desquelles sont l'œuvre de leur imagination plutôt que
(1) Voir, entre autres, sa lettre à Maurice Cattaneo :« Une lettre a disparu, « et je crois que le follet t'a emportée..., et c'est là un de ces miracles que « j'ai vus très-souYcnt dans Thôpital ; aussi, je suis certain quMIs sont faits par « quelque magicien, et j*en ai beaucoup d'autres preuves.. . Outre ces miracles, « il y a d'ettrayantes apparitions nocturnes... J'ai vu des ombres.. ., j*ai entendu « des bruits épouvantables... ; et au milieu de tant de terreurs et de douleurs, « l'image de la glorieuse Vierge avec son Fils sur les bras m'est apparue dans « les airs... £t bien que ce pât être une illusion, parce que je suis fou et presque « toujours troublé par des fantômes et plein de mélancolie, néanmoins, par la
^ grâce de Dieu, je puis cohibere assensum quelquefois... Si je ne me trompe, A quelques aliments que j'ai mangés il y a trois ans sont la cause de ma folie... « Depuis, le sortilège a été renouvelé une autre fois... La nature du mal est si «extraordinaire, que je pourrais tromper les médecins les plus attentifs; je « crois donc que c'est Toeuvre d'un magicien, et l'on devrait par pitié me tirer « de ce lieu, où il est donné aux enchanteurs de faire tant contre moi... Je « veux encore dire quelque chose du follet ; le petit voleur m'a dérobé beauci coup d'écus de monnaie, sans que je sache combien, parce que je n'en tiens « pas compte comme les avares ; mais peut-être le nombre est de vingt; il met w tous mes livres sens dessus dessous, ouvre les caisses, vole les clefs, et je ne « puis m'en préserver. » — 25 décembre 1585.
(2) « Je me purge; je ne veux ni ne puis désobéir aux médecins, qui m'ont « défendu d'étudier et décrire... Envoyez-moi quelque consultation de médecine, « qui ne vous coule rien. » .-> A Antoine Sersale, 1585.
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a celle de tes mains, ou des.mains de la nature , ton agent. Il JEi^pst <r doac pas étonnant si Je te connaissais seulement comme une (( certaine cause de l'univers, laquelle, aimée et désirée, attire à « soi toutes les choses; je te connaissais comme un principe « éternel et imniobile de tous les .mouvements, et comme un « Seigneur qui pourvoit en général au salut du monde et de toutes c( les espèces qu'il renferme. Mais je doutais si tu avais créé le a monde ^ ou si ab œtemo il dépendait de toi; si tu avais doué c( rhomme d^une âme immortelle et si tu étais descendu jusqu'à « te faire homme.
<!f Gomment pouvais-je croire fermement aux sacrements ou à « Tautorité de ton pontife si j^avais des doutes sur rincarnation « de ton Fils ou sur l'immortalité de Tâme?... Toutefois, le doute (( m'était pénible, et, pour apaiser mon intelligence^ j^aurais cru « voloptiers à tout ce que la sainte Église croit de toi et pratique. (( Mais cela, je ne le désirais pas^ ô Seigneur^ par amour pour « toi et ta bonté infinie , mais par une certaine crainte servile que et j^avais des peines de Tenfer ; souvent les trompettes du grand « jour des récompenses et des châtiments retentissaient d'une a manière horrible, dans moo; inii^gination , .^t je ,te voyais assis a sur les nuages^. et je t'entendais dire ces paroles remplies d'é- « pouvante : Allez, maudits, dans le feu éternel. Celte pensée u était si forte en moi, que j'étais quelquefois obligé de la com- « muniquerà quelque ami ou connaissance... ; vaincu par cette « frayeur, je me confessais et communiais aux époques et de la « manière que le prescrit ton Église romaine. Si parfois il me « semblait que j'avais omis quelque péché par honte ou néglix( gence, je renouvelais ma confession', et souvent je la faisais A générale. Toutefois , en manifestant mes doutes au confesseur, c( je ne les exprimais pas avec autant de force que je les sentais « dans l'esprit, parce qu'il m'arrivait quelquefois d'être près du a doute... Mais je me consolais en me persuadant que tu devais a pardonner même à ceux qui n'auraient pas cru en toi, pourvu <( que leur incrédulité ne fût point fomentée par l'obstination et c( la malignité.
« Tu sais en effet que j'ai toujours désiré l'exaltation de ta â foi avec une ardeur incroyable, comme j'ai voulu, avec un zèle a plus mondain que spirituel, très-grand néanmoins, que le siège a de ta foi et du pontificat à Rome se conservât jusqu'à la fin du a mondé ; tu sais encore qpe le nom de luthérien et d'hérétique « était abhorré et détesté par moi comme chose pestiférée, bien
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« que je m'aie pas repoussé la conversation familière de ceux qui, a cooinie ils d^isaient, par rai^n d*État, vacillaient dai^ ta foi et « se trouvaient tffès*près de l'entière incrédulité. »
Il souffrit ainsi pendant sept ans (1579-86}, suppliant ^nt6t l'un et tantôt Tautre de lui faire obtenir sa liberté; en attendant, un autre.publia s^^Jérusalem non encore bien polie, et aussitôt elle se répandit dans toute l'Italie, avçc le succès le plus désirable , c'est-* â-dire accompagnée de beaucoup d'outrages et d'une immense admiration. Torquato se défendit, ou plutôt avoua ses fautes, puisqu'il parle sans ces$e de l'impossibilité où il s'est trouvé de perfectionner soa poème; bien plii^^ iUe refondit d^s la j^'n/sukm conquise (1893), ouyyage pl^s^jAdèle; à Thistoire, plus châtié de st^yleet d'iuveûiions, mais que la postérité a répudié, bien qu'il le préférât à l'autre, dont il disait jiyoir hçnte (1). Toujours religieux, et plus encore sur la fin de sa vie, il fit encore un poème biblique , les Sept . Journées du mondç cr4é^ c'test; une œuvre ennuyeuse comme toutes celles où manque Vaction , bien que les controverses soiept moindres, les peintures plus vives, et que dans cette. froide éoumération il ne Jiais^e pas çentir la fatigue du poète , pcHir faire entendre la voix des ci^x, qui; racontent la gloire de Dieu. Nous avons déià p^lé de.soQ Aminta. La tragédie de Torrismonéo.^ amour incestueux, de frère, tient des intrigues romanesques qui plaisaient alors ^ et des horreurs qui plaisent encore plus aujourd'hui, Ses ca»wm. et ses sonnets sont les meilleurs, diton, apcès ceux.de Pétrarque; aiai$ personne ne les lit, comme OR lit peu ses ouvrages en pnose^ écrits $ans prétension > mais sans vigueur, parce que les défauts du Tasse sont plutôt négatifs.
Du reste, c'est toipber dans l'exagération que d'en faire le type de l'injustice critique. En six mois, la Jérusalem délivrée ^Axi six éditions,,dîxt^huii en cinq ans, une en France^ où le.poëte était vé •
.. (I) Lettre à Panigarola. Voir aussi le XXIir des sonnets héroïques.
La Jérusalem conquise fut prohibée en France par arrêt du parlement de Paris, à Cause des ôfetaves qui se rapportent aux troubles de ce royaume; l^arrètd^nÉe [jour motifs qu'elles « «ûoptiennent des idées * contraires à rautorité du roi et au bien du royaume, et attentatoires à r honneur de H^ori III et de Henri IV ». En effet, le Tasse y soutient la suprématie du pape sur les rois :
El solo ii re poô dare al regno Ë '1 regno al re, domi j tiranni e i mostri, Ë placargli dei cielo il graire sdegno.
n Lui seitl i)eut donner le roi au royaume et te royaume au roi, dompter les tyrans et les roonslreset apaiser le grave courroux du ciel. »
304 PÂRÀLLÂLB AVEC L'ARIOSTE.
néré ; Balzac, le 'dispensateur de la gloire^ disait : « Virgile est cause que le Tasse ne soit pas le premier^ et le Tasse est cause que Virgile ne soit pas seul ; v néanmoins^ il lui reproche de mêler le sacré au profane, et^ comme son Ismène^ « souvent il confond dans un usage impie et profane les deux lois qu'il connaît mal x> . Malherbe ne se rassasiait pas d'admirer VAmintay et il aurait donné (dit Ménage) tout un monde pour en être Fauteur (1).
En Italie, il eut pour le moins autant de défenseurs que d'agresseurs. Jules Gustavini, Iseo, Nicolas des Oddi, Malatesta Porta^ Alexandre Tassoni , Jean-Baptiste Marini , Camille Pellegrini , Jules Ottonelli , Paul Béni rompirent des lances en sa faveur. SU était combattu par Salviati, même sous le nomd'OrmanozzoRigoli^ par Roland Pescetti, Jean Talentoni y Horace Arioste, Ludovic de Pellegrino, François Patrice , Jean desBardi, Horace Lombardeili, ces écrivains le plaçaient très-haut, cependant, puisqu'ils agitaient la question de savoir qui remportait de lui ou de l'Arioste.
Mais TArioste est le poète du libre essor, de l'imagination en apparence effrénée ; il ressasse quatre ou cinq événements con« temporains, et se fait tout pardonner par sa lucide élégance et sa vive suavité. Le Tasse ne sait pas se révolter contre la Crusca, ni contre Aristote,ni contre l'opinion, et se sommet aux croyances, aux usages , aux préceptes. L' Arioste , sans s'inquiéter d'Homère ni de Virgile , n'obéit qu'à son caprice, et se moque du sujet, des auditeurs, de lui-même ; il manie la langue en maître et en maître très-riche. Le Tasse s'assujettit au désir des doctes contemporains, qui voulaient ressusciter la grammaire et la po* litique anciennes ; il n'ose faire un pas sans le justifier par des exemples, et n'aventure un développement que pour retarder ou précipiter l'action principale ; lorsqull reproduit les classiques, ce n'est pas au moyen de réminiscences, comme il arrive à Dante et à l'Arioste, mais par des imitations qui vont jusqu'au plagiat, n chante des chevaliers et des hauts laits, mais en écartant l'ironie pour se faire sentimental et galant ; il recherche Téclat plus que l'aventureux et l'originalité; poète de la grâce artificielle, de la forme plastique inaltérable, pauvre dans la langue, défec-
(1) De nos jours , on mi dans l'osage de reprocher à Boileau d'avoir opposé à l'or de Virgile le clinquant du Tasse; mais avant lui celte phrase avait été employée par Léonard Salviati, dans Vinfarinato Seconda^ en se plaignant que l'on prétende •< comparer à VAvarchide le poëme du Tasse, comme si Ton pouvait comparer le clinquant à Tor;» et certes, VAvarchide ïi^dL rien de commun avec TÉnéide.
PARALLÈLE AVEC l'aRIOSTE. 305
tueux dans Poctave^ il donne aux écrivains du dix-septième siècle l'exemple des hyperboles et de la description pour la description.
L'Arioste exprime la renaissance païenne au temps des Médicis avec cet amour de la forme extérieure et de la beauté corporelle, la fougue des sens et de la vie^ la richesse des créations fantastiques; le Tasse, toujours avec un ton de conviction, bien quil profite de la machine chevaleresque par les duels et la magie, indique le retour de Tesprit chrétien dans l'impression dévote, dans la religiosité des chevaliers, les processions, la componction, la constante dignité de héros, non encore enchantés par la baguette romanesque, et rebaptisés dans les fonts de Trente. Seulement, la mémoire et l'imagination usurpent trop souvent la place de la foi réelle ; les prodiges vacillent entre le miracle et l'explication naturelle ; les musulmans et les chrétiens emploient le même langage, aiment de la même manière, et l'imitation continuelle détruit l'impression d'une originalité épique : un si grand mélange de faux et de fictif, tant de douceur maladive révèlent la langueur qui envahissait la littérature, comme la nation , en la réduisant à une rhétorique bâtarde, à une poésie savante , comme il arrive quand on a perdu le sens de la poésie créatrice.
Mais si l'imagination la plus vive, les inventions les plus éblouissantes, une plus vaste conception , une plus grande liberté nous font admirer l'Arioste, nous aimons dans le Tasse cette harmonie triste et touchante, ces voix du cœur, ce goût de la symétrie, cet accord de toutes les forces chrétiennes convergeant vers une grande fin, à laquelle aboutissent les diverses aventures. Et ces sentiments sont encore de nos jours bien plus que les sombres conceptions de Dante ou le kaléidoscope de l'Arioste ; la grande question qui avait pour objet de recouvrer la terre où naquit la civilisation , où la rédemption fut accomplie, n'est pas encore résolue ; voilà pourquoi les sympathies durent pour le Tasse , dans lequel, s'il faut Tavouer, nous aimons aussi les défauts et les petitesses, parce que le plaisir de les découvrir nous enlève la mortification d'un parallèle écrasant.
Toutefois, les défauts du Tasse ont en partie leur source dans son caractère, un de ceux qui semblent prédestinés à souffrir. Il avait besoin de sortir de lui-même, de plaire aux femmes, à la cour, l'inspiration principale de ses chants ; même après avoir recouvré la liberté, et bien qu'il eût écrit a que les bons esprits ne devaient pas s'avilir pour le» injustices des hommes, mais se dis>