‹ Histoire des ItaliensChapitre 114 sur 150 · BUONARROTI LE JEUNE · texte numérisé non relu

BUONARROTI LE JEUNE

« dépend pas du mérite, mais de la faveur. » Dans le journal napolitain de Zazzera, on lit, à la date du mois de décembre 1616 : a Son Excellence vint en carrosse avec sa femme à Saint-Lau- « rent, où Ton dit la messe accompagnée de musique, et le père a Aqualino, capucin, fit entendre dans la chaire ses facéties ha- « bituelles. »

En un mot, il règne partout un goût licencieux, qui juge faible ce qui est simple, fait des cabrioles au lieu de marcher ; néanmoins, la mode n'aveuglait pas tellement qu'on ne s'aperçût de ce délire. Jean-Baptiste des Grottaglie écrivit la Censure de la poésie moderne; le jésuite Giuglaris, qui, dans ses sermons, ne recule pas devant ces énormités, écrivit avec mesure et simplicité L école de la vérité ouverte aux princes. Les auteurs qui n'avaient qu'une ambition modeste, écrivaient avec pureté; car, à propos du style, on peut répéter ce qu'on a dit de la morale, qu'il est besoin de faire un effort pour se rendre mauvais.

Michel- Ange Buonarroti, le Jeune, admire Pétrarque, ce qui ne le ww. préserve point de la contagion ; interprétant le sonnet de ce poète Amour qui d'ans ma pensée vit et règne^ il dit : c< Toutefois, aca- « démiciens très-courtois, vous ne regarderez pas comme une c< insulte que j'ose parler d'un sujet si élevé, et ne m'accuserez c( point de folie et de trop de témérité; car, c'est pour obéir à qui « me Ta commandé, et qui pouvait justement le faire, que je c( me suis embarqué pour un si grand voyage sur une mer si périlce leuse, au milieu des flots d'une gloire incertaine , en butte aux « vents de l'ignorance et du blâme qui pourraient bien me sub- « mergcr, moi qui navigue avec la nacelle de mon faible talent. » Voilà quel était la forme ridicule qu'il croyait devoir employer en s'adressant à des doctes ; mais quand il empruntait le langage du peuple, il revenait au naturel, et l'on ne trouve pas une tache dans ses comédies de la Tancia et de la Fiera (1), qu'il fit exprès pour y insérer une foule de termes populaires qu'on ne trouvait pas dans les livres, et dont la Grusca voulait des exemples pour son dictionnaire.

L'exposition scientifique s'améliora certainement à cette époque. Galilée, s'affranchissant de l'aridité scolastique, joignait à la force la clarté, qu'il attribuait à sa lecture continuelle de l'Arioste ; les académiciens du Cimento chargeaient Charles Dati de corriger leurs expériences, exposées avec une élégance philosophique; à

(1) Elle est en 25 actes, et fut représentée en cinq jours dans Tannée 1611.

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Fl^urencQ, bon nombre d'écrivains se préservèrent de ces ambi— tieusefi misères.

Dans cette ville, la Grusca continuait ses utiles travaux^ et beaucoup d'auteurs étudiaient les classiques^ Pétrarque surtout, examinaient les ouvrages nouveaux^ ou donnaient des préceptes sur Tart d'écrire correctement; Léonard Salviati, écrivain mou et diffamé pour ses basses persécutipns contre. le Tasse^ en offrit de sageç dans les Averiissemenls sur le Décamerork. Celso Cittadinl fit des recherches érudites sur les origines de la langue toscane; nous devons les Observations de la langue italienne au jésuite Mambelli, sous le nom de Cinonio. Daniel Bartoli, dans le Diriito e il torto del non si puà^ soutient qu'il n'y a pas de règle de grammaire sans exemples contraires, ce qui le jette dans le scepticisme; il ne recherche pas si ces exemples proviennent de textes incorrects, ou s'il faut déduire les règles d*un principe plus large. Benoît Fioretti critiqua la Gruçca et la prolixité des classiques^ et, dans les Proginnasmes ( exercices préparatoires ), il montre une suffisante philosophie de style. Benoît Buonmattei avait publié la première grammaire toscane en 1643 ; le Bolonais Salvator Gorticelli en. donna une autre avec Cent discours sur Téloquence toscane^ déduisant les règles de l'usage, mais Tusage des classiques, et presque uniquement des auteurs du quatorzième siècle.

Le Gésenate Jacques Mazzoni, dans la Défense de Dante, s'élève à des généralités esthétiques remarquables. Jérôme Gigli de Sienne, très -brillant dans les conversations et de petites comédies, adapta dans le Pirlone le sujet du Tartufe à la société italienne, mais avec tant de vérité qu'il suscita des plaintes officielles. A Rome, il publia lesi ouvrages de sainte Gatheri ne avec un dictionnaire des locutions particuUères à l'auteur, locutions dont il se servit pour railler la Grusca, et même tous les Florentins, sans épargner les princes, qui en firent une grosse affaire; le livre fut brûlé par le bourreau, mis à l'index à Rome, et Gigli se rétracta.

Î953.i;29. ^6 Florentin Anton Marie Salvini, poussé par Redi vers les connaissances agréables, fut très-recherché dans la bonne société, connut plusieurs langues et traduisit des prosateurs et des poètes; entre autres, il fit la version Uttérale d'Homère, travail discrédité, mais dont furent leur profit les traducteurs postérieurs. Quand il écrit de son propre fonds, et dans ses. commentaires sur la Tancitty la Fiera et le Malmantile, il manie H langue en maît^

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non-seulement, il reproduit les belles formes des auteurs du quatorzième siècle, mais il ajoute de nouvelles richesses de classiques étrangers, et sait en recueillir plus encore de la bouche des habitants de son pays natal, au point que la Crusca adopta ses écrits comme modèles; c'est à ce point de vue seulement que l'on vante ses discours académiques^ toujours légers du reste, souvent vides, rédigés avec précipitation, et qui, au lieu de raisons, s^appuient sur des autorités.

Des étrangers même s'occupèrent de la langue italienne : les Français, comme il arrive aujourd'hui des Italiens à leur égard, imitaient et traduisaient sans discernement les auteurs de la Péninsule. Malherbe, après avoir admiré le Tasse, traduisit les Larmes de saint Pierre de Tansillo; on imita la poésie lyrique et descriptive, le sonnet des Italiens^ leur genre héroi-comiqnedans le Virgile travesti (1), dans la Gigantomachie et autres productions, le genre pastoral de Bembo et de Sannazaro, avec l'affectation qui est la pire de toutes, celle de la simplicité. Sur les théâtres, on reproduisait la Sophonisbe^ la Calandre, VOrphée, œuvres italiennes. Rabelais avait emprunté de Merlin Coccaï l'épisode des moutons de Panurge, le discours de Jeannot de Bragmard, la discussion en présence de Pantagruel, et le caractère de Gargantua était calqué sur celui de Fracasse. L'ingénieux Montaigne écrivit une partie de son voyage dans « cette langue étrangère, dont il se servait très-facilement, mais fort incorrectement. » Les personnes les plus remarquables de la belle société, comme la Longueville et l'incomparable Sévigné, employaient cet idiome de l'esprit et de la courtoisie; les lettres étaient semées de phrases italiennes, et les modes italiens menaçaient d'altérer la langue française, comme celle-ci le fait aujourd'hui h l'égard de Titalien (2).

(1) V Enéide travestie de Lalli est de 1633, et le Virgile travesti de Scarron, et le Virgile déguisé en langue gasconne de Des Vallès de Mountech, sont de 1648.

(2) Entremêler souvent un petit e cosl,

Et d'un son servitor contrefaire Vhonnesté.

Henri Etienne écrivit des dialogues sur le nouveau parler français italianisé (1578), dans lesquels il introduit un Philosaune qui le parle : Il n'y a pas longtemps qu'ayant quelque martel en teste et à cav^e de ce estant sorti api es le past pour spaceger, je trouvai par la strade un mien ami. Or voyant qu'il se monstroit esire tout sbigottit de mon langage, je me mis à ragioner avec lui, etc. Quelques-uns des italianismes désapprouvés par lui sont restés

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A la cour d'Angleterre, on parlait communément Titalien^ et MiltOD; qui connut Galilée à Florence et^ à Naples, Manso, ami du Tasse, fit des vers dans cette langue; à Milan, il vit représenter VAdam d'Andreini, auquel il emprunta^ sinon l'idée de son JParadis perdu, mais du moins quelques scènes^ comme il en puisa d'autres dans VAngéléided'Evsismede Valvasone, et notamment la malheureuse invention de l'artillerie employée par les démons (l). Le lyrique Dryden puisa beaucoup dans les auteurs italiens ; le dévot Roger Ascham se plaignait qu'en Angleterre la vénération fût moindre pour la Genèse que pour les œuvres de Pétrarque, et qu'on estimât plus une nouvelle de Boccace qu'une page de la Bible. A Vienne, on prêchait en italien (2), et l'empereur Léopold établit dans cette ville une académie italienne, dont faisaient partie Raymond Montecuccoli, le marquis Maffei, François rtccolomini, Gibert Pie de Savoie, Horace Buccelini, Mathias Vertemati, l'abbé Spinola, François Dolci, François Zorzi, Tabbé Félix Marchetti ; les membres se réunissaient tous les dimanches dans le cabinet même de Tempereur.

Les écrivains du dix-septième siècle ne péchaient donc ni par ignorance, ni par incurie ; bien plus, on peut dire qu'alors, pour ' la première fois, l'art du style préoccupa les esprits, qui songèrent à donner de la modulation et de l'unité à la période, à caldans le français, comme accommoder ^ concert, caprice, contraste, manquer, réussir, se ressentir, etc.

(1) Milton eut aussi de choquantes métaphores, quMl emprunta peut-être à des auteurs italiens. Le tonnerre et la foudre sont pour lui Vartillerie du ciel (ch. Il); IHieure du matin, Véventail de V Aurore {ib, ); les saillies des ruches, les faubourgs de la citadelle de paille des abeilles ( ch. Nous trouvons encore chez lui des arbres majestueux qui sortent en dansant du sein de la terre, et de larges blessures faites dans le sein de la montagne pour en tirer les cdtes d'or, etc.

(2) Dans VInstruction à monseigneur Pignatelli, nonce apostolique près de Léopold I"^, qui forme une partie des Secrets d'État des princes d'Europe (Cologne, 1676), on lit : — « Le défunt empereur (Ferdinand lit ) d'heureuse mémoire, ami de l'idiome italien, avait introduit dans la cour des Césars notre langue, de manière qu'elle était presque la seule employée; aussi, les chevaliers cherchaient à l'envi à faire un voyage à Rome pour apprendre cette langue ; que Votre Seigneurie s'efforce, autant que possible, non-seulement de conserver cet usage, mais de l'étendre, en obligeant, au moyen de procédés gracieux , Sa Majesté à suivre les prédications italiennes ; à cet effet, vous ferez en sorte que l'on prêche dans quelques églises, et qu'il y ait à la cour un prédicateur des plus distingués, lequel puisse se faire entendre dans les jours qui conTiennent le mieux à l'empereur; il est certain qu'il résulte de cela un grand avantage, puisque les Allemands y puisent peu à peu de l'inclination pour notre pays. »

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