‹ Histoire des ItaliensChapitre 115 sur 150 · BARTOLI · texte numérisé non relu

BARTOLI

culer les cadences, à tout dire de la meilleure manière. Parmi les auteurs précédents, quelques-uns cherchaient à imiter les Latins , en donnant à la phrase des tours forcés; d'autres s'abandonnaient au naturel, sans le moindre artifice. Machiavel ne s'inquiète nullement du choix des mots; le style du Varchi est haché, celui de Rembo contourné, celui de Guicciardini haletant. Les écrivains du seizième siècle se font remarquer par des périodes entortillées, des membres de phrases rebelles, des expressions boiteuses, des images incertaines; nous excepterions à peine le majestueux de la Casa, le limpide Annibal Caro, et le charmant Firenzuola, lequel avoue avoir « toujours employé les termes et les modes d'usage journalier, dépensant la monnaie courante, et non les pièces trop usées (1) ». Mais dans le dix-septième siècle, le style devint un art, et Ton fit de la période une question capitale; les grands maîtres, dans ce genre, furent les jésuites Daniel Bartoli et Sforza Pallavicino.

Le premier, natif de Ferrare, et prédicateur renommé, fut i^^.^^, appelé à Rome, pour écrire l'histoire de la Compagnie de Jésus , qu'il divisa selon les diverses provinces , Indes, Japon, Chine, Angleterre, Italie. Il prodigue en descriptions luxuriantes et détails minutieux une étonnante richesse de termes variés à Tinfini; mais ces phrases, uniformément émaillées, tout or maulu et perles liquéfiées, ces modes et ce nombre ambitieux où la nouveauté s'arrête à Técorce, où l'élégance ne connaît pas la sobriété, tandis que la pfensée est traînée par la phrase toujours dépourvue de spontanéité, le font répudier par quiconque ne voit point le style dans la froide prolixité ; on n'aime pas non plus cette httérature brillante et toute plastique, qui ne vise qu'à plaire, et que l'on a appelée jésuitique. Un rhéteur seul peut le classer au premier rang parmi les historiens, lui qui jamais ne fait preuve ô& fine critique ni de sentiment profond , qui ne veut pas être cru, mais admiré. Lorsqu'il raconte, il est vrai, il vaut beaucoup mieux que dans ses traités de morale (2), dont le titre et la pensée sont alambiqués, les expressions scolastiques et déclamatoires; les mêmes défauts se rencontrent dans ses traités scientifiques sur la glace, la

(i) Dialogue sur la beauté,

(2) La Récréation du sage ; V Homme de lettres ; les Symboles transportés dans la morale; l^'' Pauvreté contente; V Éternité conseillère^ etc. Dans la Coagulation, VIII, 721, il dit que celle-ci « travaille, distille, rectifie, dissout, coagule, fermente, précipite, mélange, incorpore, sublime et fixe. »

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tension et la pression^ sur le son etTouie, thèses péripatéticiennes, indignes de venir après Galilée.

1030. V Histoire du Concile de Trente de Pallavidno, si Van fait abs-

tr>iction de la polémique ennuyeuse, peut servir de modèle à quiconque se contente delà médiocrité du style fleuri. Ses Oùservations sur le style sont parfois subtiles^ souvent convenables. Le Traité du Inen et celui sur la Perfection chrétienne se font remarquer par un style naïf^ mais sont froids. Il interrompît la vie d'Alexandre VIFI, quand il vit ce pape tomber dans le népotisme qu*il avait d'abord désapprouvé. Nommé cardinal, il conserva les habitudes sobres imposées par la religion; il réfuta en latin Jules Clément Scoti, qui avait porté un coup terrible aux jésuites (i), en montrant combien ils avalent diégénéré; selon Scoti, on ne pouvait, sans faire courir une grave péril à la chrétienté, s'empêcher de les réformer , d'abolir leurs privilèges et d'en répartir les charges parmi les autres religieux* i624-9ft, Paul Segneri de Nettuno brillait au premier rang parmi ces écrivains; d'une rare intelligence, remarquable par le savoir et l'art, il évite dans ses sermons l'enflure comme l'aridité; avec une oreille . très- délicate pour le nombre oratoire , il emploie toujours des expressions propres, parfois simples et précises, et, lorsqu'il est sobre et touchant, on peut désespérer de faire mieux. Mais il s'abandonne souvent aux défauts de l'école; il attise la vivacité par l'emphase, et prodigue les figures de rhétorique, les suspensions, les rétractations, les exclamations, les petites idées, les modes propres à la controverse ; hérissé de citations, il torture les textes pour les adapter à ses allusions ; il établit des propositions erronées, puériles ou contournées, et fausse Thistoire pour en tirer des exemples. Il dépasse de beaucoup ses rivaux d'Italie; mais qu'il est loin des prédicateurs français, ses contemporains, qui joignent la grandeur du sentiment religieux à la connaissance du cœur humain et au sentiment des nécessités de la vie, le style cultivé à la forme populaire ! Et je parle toujours de son Carême; car, dans ses Panégyriques, l'obligation présumée d'être fleuri le précipite tête baissée dans le mauvais goût ; néanmoins, dans quelques ouvrages édifiants, comme le Chrétien instruit et la Manne de l'âme, il devient un modèle de limpide catéchèse. Dans ses missions, qu'il savait rendre trèi^-fruc-

(1) De monarchia Solipsorum, De potestate pontificia in Socieiatem Jesu ;

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tueuses , surtout à Tégard des réconciliations^ on adopta ses méthodes et ses laudes , faciles pour le chant et nntelligence. Devenu sourd, il continua ses prédications, mais en préférant les villages; il conserva des habitudes très-sioiples même à la cour de Rome ; objet d'un culte populaire, on se disputait les meubles de la chambre qu'il avait habitée, et les vêtements dont il s'était servi. L'inquisition condamna son Accord entre le travail et le repos, et il attendit patiemment qu'elle se ravisât (1).

Beaucoup d'écrivains laïques firent des traités de morale, mais sans rien produire de neuf ni d'estimable. On vante les Dialogues du Tassé ; mais la lecture en est fatigante et sans profit. On ne connaît plus que de nom la Noblesse des femmes de Domenichi^ Y Institution des femmes àe Dolci, la Philosophie morale d'Antoine Bruciati, les Avertissements moraux Aq Muzio, la Ginipedia de Vincent Nolfî etc. Les sujets ordinaires en sont l'amour et l'honneur : celui-là, traité selon la manière subtile de Platon, et dès lors sans relation avec la vie sociale, comme il n'offre aucun témoignage à l'histoire ; celui-ci, considéré au point de vue de la science chevaleresque. Les Coutumes des jeunes gens du Siennois Horace Lombardelli peuvent offrir d'utiles comparaisons avec les usages, le luxe, les vices d'alors, et sont exposées dans un langage naïf, bien qu'il ne soit pas exempt d'affectation. Joseph Passi de Ravenne, avec les Défauts féminins en trente-cinq discours, excita la colère des femmes, comme il provoqua celle de Tautre sexe par la Monstrueuse officine des mlenies des hommes; sans parler de l'exagération et d'une fatigante érudition, on y trouve peu de chose qui soit particulier au temps et à l'auteur. A l'âge de 40 ans, las des tracasseries qu'il devait à ses travaux, il se retira chez les camaldules de Murano, où il éôrivit contre l'art magique, a plutôt historiquement que scientifiquement, et cela à cause de la perversité des temps. »

Gabriel Pascoli de Ravenne, loué par le Tasse pour des vers religieux, publia un roman qui commence par la description de la bataille de Lépante, à la suite de laquelle un certain nombre de combattants vont parcourir le monde pour s'amuser; l'un d'eux arrive à Gênes , d'où il se rend en Espagne, et là, dans une forêt, il rencontre un jeune Italien, décharné et vivant comme une

(1) Paul Segneri le Jeune s^occupa des missions, et les diocèses se le disputaient; à Rome, au milieu de la foule erfrayée par les tremblements déterre d 1703, il enseigna qu'il fallait craindre et espérer.

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béte sauvage, qui lui raconte ce qu'une belle ingrate lui a fstit souffrir. Le voyageur le détourne de la résolution de continu^** cette misérable existence, et le jeune homme, revenu à la coui-^ se moque de celle qui l'avait joué, au point de causer sa mort- (Condamné à perdre la tête pour ce fait, il parvient à s'enfuir et finit par rentrer dans sa patrie. L'éditeur loue beaucoup ce roman ; nous ne Timiterons pas.

Beaucoup des biographies de Leti, et les Amours de Blanche Capello du Véroiiais Gelio Malespini sont des romans du genre le plus détestable, et pourtant divers historiens ont puisé à ces sources. Le Génois Pierre André publia à Rome des Discours politiques sur les deux premiers livres de Tacite; il fut soldat, homme de loi, médecin à Anvers, où il fit imprimer De curiosa doctrina, le Parfait courtisan. Recherches politiques, morales, théologiquesy œuvres sans profondeur. Le Milanais Octave Ferrari, professeur d'éloquence dans sa ville natale et à Padoue, consacrait son talent à louer les princes qui le payaient. Vérone lui assigna un traitement comme son historiographe; mais peut-être, trop timide pour une tâche pareille, il ne finit rien, préférant compo^Br des compliments académiques boursouflés. Plus heureux dans l'étude de Tantiquité, il rechercha les origines de la langue italienne, bien qu'il ne l'employât jamais.

1637-1712. Le Romain Laurent Magalotti, que l'admiration pour sa Umpide intelligence fit retenir en toscane, écrivit, sans parler d'une foule de choses diverses, les relations de ses voyages et de ceux des autres, V Histoire de r Académie du Cimento; il traduisit l'épicurien Saint- Évremont, dont il imitait la philosophie spirituelle, joyeuse, toute mondaine; néanmoins, il écrivit contre les athées et les indifférents.Le canzoniere La Femme imaginaire (le titre l'annonce déjà) est une œuvre de tête, non de cœur, et Filicaïa lui écrivait : « Je vois dans vos vers une telle profusion de bel esprit « et de belles idées, que je ne sais comment vous pouvez échap- « per au reproche d'un dissipateur, qui ne connaît aucune mo- « dération^ veut toujours faire grandes les choses les plus petites, (( et les accroître de stature à ce point qu'elles deviennent gigana tesques de naines qu'elles étaient. » Passionné pour les eaux de senteur, il en parlait et en écrivait avec enthousiasme. Chargé d'une ambassade, il étale un luxe grandiose; puis, rappelé à Florence, il ne sait pas se plier à ses usages, tout lui paraissant au-dessous de son mérite ; par dépit, il se fait prêtre de l'oratoire, regrette aussitôt d'avoir pris ce parti, et, honteux de sa mobilité, il se

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retire dans une villa, jusqu'au moment où il retourne à la cour.

Trajan Boccalini de Lorette , esprit fin , imagination fougueuse^ iseo-ieis. fut moins extravagant dans le style que dans les inventions. Dans les Récits du Parnasse, il suppose qu'Apollon tient une cour, écoute les plaintes et juge : invention souvent imitée depuis, dont la monotonie est rachetée par la variété des jugements sur des livres, des hommes et des cas. Dans la Pierre de touche politique et dans les Commentaires sur Tacite, il enseigne les moyens de raccourcir « la chaîne fabriquée par les Espagnols pour Tasservissement de Tltalie ; il ne serait même pas difficile de la briser, attendu qu'ils ne réussiront jamais à se naturaliser ». De Tacite, qui lui servait de thème, comme Machiavel avait choisi Tite-Live, il contracta la manière de voir sombre; mais il expose ses ressentiments dans un langage enjoué, blessant sans déchirer, et cherche à rendre la politique agréable, dirigé par les sentiments des libéraux de l'époque, c'est-à-dire par la haine contre l'Espagne. Il déclame contre la manie batailleuse, et vante la Hberté; Venise est l'objet de son admiration, parce qu'elle « sait conserver une liberté brillante », associant dans le doge le respect infini au pouvoir Umlté, travaillant pour la paix tandis qu'elle se prépare à la guerre, et, par la main rigoureuse 4es inquisiteurs, « ensevelissant vivants tout César et tout Pompée que l'on découvrirait » . Grâce à cette constitution, disait-il, Venise avait une noblesse inoffensive ; on ne parvenait aux emplois élevés qu'après avoir parcouru l'échelle des postes inférieurs , et chacun, en quittant les premiers, rentrait dans la vie privée ; l'emploi des deniers publics se faisait avec probité; tous se trouvaient égaux sur la place, et la hberté était chère à la noblesse qui commandait, comme aux citoyens qui obéissaient.

Boccalini, toutefois, n'épargne pas l'arrogance de ces patriciens. Ennemi des vilains parvenus, il recommande aux nobles de protéger le peu de liberté qui survit encore. Il ne voudrait pas de disputes religieuses, ni tyrannicides, ni soulèvements populaires qui n'ont jamais qu'une fin déplorable, parce que le plus téméraire est estimé le plus sage, et qu'on regarde comme le plus dévoué à la patrie celui qui conseille les choses les plus précipitées : mais si l'animal attelé au char fait preuve d'obstination bestiale en lançant des ruades contre les roues, au risque de se casser les jambes, il ne faut pas oublier que la patience des ânes fut toujours l'aimant des coups de bâton , et chaque peuple finit par avoir le gouvernement qu'il mérite; une fois que le désespoir s'est emparé

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(les populations, bien qu'elles soient désarmées, ignorantes et Taibles, il fait trouver partout des armes, du courage e( du jugement.

Ennemi déclaré des protestants et de la tolérance religieuse , il tourne en ridicule les réformateurs : quelques-uns, dit-il, étaient de purs moralistes, qui orfraient pour remède l'amour et la charité réciproques parmi les hommes; d'autres, exclusivement politiques , recommandaient de ne donner les dignités qu'au mérite et à la vertu, d'empêcher les monarchies trop grandes, de refréner l'ambition des princes , de charger les gens de lettres de la réforme et du gouvernement ; plusieurs allaient à la racine : l'un voyait tout le mal dans les femmes et le mariage ; l'autre demandait un nouveau partage des biens ; celui-ci voulait qu'on fit disparaître l'or et l'argent, celui-là le fer au contraire; enfin, d'autres réclamaient qu'on ruinât les ponts et les routes, avec défense de naviguer et de voyager. Toutefois, la conclusion du critique , c'est qu'il faut vivre avec le moihs de mal possible , et prendre la difficile résolution de laisser le monde comme on l'a trouvé. Alors même que , sur les traces de Tacite , il évoque le passé pour expliquer le présent et signaler la voie de l'avenir, il ne montre aucune vigueur, attendu qu'il raille au lieu de maudire; néanmoins , il souleva l'indignation , et une nuit il fut battu de telle manière qu'il en mourut (1).

Seconde Lancellotti de Pérouse , prêtre et membre de plusieurs académies , pauvre de style , mais énergique et fort instruit , entreprit de prouver que le monde n'avait pas dégénéré moralement ni intellectuellement, et qu'il ne souffrait point de plusgrandes calamités que dans le passé ; il composa un livre de Désabusements, dans chacun desquels il combattait un préjugé par des feifs et des textes accumulés. Use moquesurlout des individus qui, en parlant de l'Italie, répètent toujours Autrejois elle était, autrefois elle fut; il cherche à démontrer qu'elle euttoujoors des imperfections et des vices , toujours des malheurs et des disgrâces , et que , néanmoins , elle fut toujours , par mille mérites, la maîtresse la plus belle , la plus noble , la plus digne de l'univers. Ailleurs , il révèle les Bévues des anciens historiens , devançant beaucoup de modernes dans les reproches contre l'histoire romaine, non dans la critique sensée qui abat pour réédifier.

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