TASSONI
Le Modenais Alexandre Tassonî avait soutenu, jeune encore, i565-i635. que les modernes ne sont pas inférieurs aux anciens; non content de combattre Aristote, qu'il traite de rhéteur, il s'était moqué de ceux qui croyaient qu^ont ne petit écrire droit sans le transparent de Pétrarque; ses contemporains lui reprochaient d'être hostile ^à Homère et aux classiques, parce qu'il voyait leurs défauts; il écrivait : c< Je veux dire des nouveautés, car tel est mon but; je demande Topinlon de mes amis, non pour me reprocher ce que j'ai dit contre Aristote, mais pour me corriger si j'ai dit des sottises (1). j> Penseur original, caractère indépendant, grammairien, subtil et non pédant, il conserva , malgré son érudition, du goût et un jugement libre; bien qu'il manque de la finesse et de la décence qui constituent la grâce , il ne souilla point par des concetti sa manière facile et joyeuse. Le poëme du Seau ravi trouva difficilement à s'imprimer, attendu ses satires continuelles ; cependant, Urbain VIII s'en éprit à la première lecture; puis, comme il avait une démangeaison poétique , il indiqua certaines corrections à l'auteur, qui , pour lui complaire, fit réimprimer les changements dans les quelques exemplaires offerts au pape. Pour se venger du comte Brusantini, dont le secrétaire, le docteur Maïolino , l'avait offensé , il le peignit dans le vaniteux et pervers comte de Culagna.
Dans ce poëme, il ne se propose qu'un exercice littéraire; de la liberté italienne, des petites guerres entre les petites républiques, il ne sait que rire, et, pour faire rire, il ne recule pas devant des peintures sales et lascives. Le poëte qui raille sur les cadavres ne saurait plaire sérieusement; néanmoins, ces haines municipales, il les ressentait lui-même , puisqu'il lança contre les Espagnols les Philippiques, débordant d'injures exagérées; car il les qualifie (( d'étrangers rendus barbares par les coutumes africaines et mauresques, amaigris dans la longue oisiveté de l'Italie et la fièvre étique de la Flandre comme un éléphant qui a l'âme d'un poussin , comme un géant dont les bras sont attachés avec un fil : ils nous tiennent sous le joug , non parce que nous sommes gens de peu et lâches, mais parce que nous sommes désunis et divisés; ils payent la noblesse italienne afin de mieux pouvoir la mépriser et l'outrager; ils stipendient les étrangers pour avoir un pied dans les États des autres ; avares et rapaces si le sujet est riche , insolents s'il est pauvre, toujours insatiables au point que l'Orient et
(1) Lettre à Camille Baldi.
l'Occident ne leur suffisent pas, ilsinrecteot et bouleversent toute la terre pûur chercher des mines d'or ; ils appellent gain les rapines, raison d'Ëlat la tyrannie , et, après avoir saccagé et dépeuplé les provinces, ils disent qu'ils les ont tranquillisées et pacifiées i> . Toute leur force consiste u dans ces soldats qui, habitués à se nourrir de pain cuit au soleil, d'oignons et de racines, à dormir au serein, avec la chaussure de cordes et le bonnet de peau, viennent faire les grands seigneurs dans nos cités et semer la frayeur, non parce qu'ils sont braves, mais parce que, n'ayant jamais goûté le bien-être, ils ne s'inquiètent pas de le perdre : forts seulement lorsqu'ils sont enfermés dans les forteresses , invincibles contre les poux, lâches devant le fer, tels sont les hommes qui épouvantent l'Italie ti ,
Mais il n'indiquait pas que la supériorité des Espagnols consistait dans l'habitude des armes et la dure discipline. Tel était son langage, et probablement sa pensée, lorsqu'il jouissait des faveurs du duc db Savoie , auquel il ne cessait de recommander de s'unir aux autres princes d'Italie , ce qui subirait pour expulser l'ennemi; mais a les satrapes du savoir, et les plus doctes qui sont tovjours les plus pusillanimes , disaient que l'entreprise était impossible; les nobles et les chevaliers se montraient avides d'honneurs et de décorations , récompenses de la servitude stipulée. »
Le Génois Sozzino, un de ces malheureux qui se réjouissent, ou au moins ne s'inquiètent pas d'être dominés par un peuple étranger, écrivit en faveur de la domination espagnole , contre l'indépendance de l'Italie et le duc de Savoie ; Tassoni lui opposa un grand panégyrique de ce duc, lequel lui promettait des pensions, qu'il ne lui donna point, ce dont il se plaignit : « Je m'aperçus, dit-il, que ni les pilules dorées, ni les paroles courtoises des princes ne doivent inspirer aucune confiance... Tous les chiens du pays aboient contre le chien étranger; les princes ont toujours les mains longues, mais rarement larges. » Afin de l'apaiser, le cardinal Maurice l'emmena avec lui à Rome ; mais le voyant odieux à l'Espagne, dont il ambitionnait de se faire déclarer le protecteur, il l'évita et le renvoya, sous le prétexte que son horoscope , qu'il avait tiré, le signalait comme un hypocrite; quoi qu'il fit pour se justifier, au point de renier même les Phlippiques, le cardinal ne se laissa point toucher, parce que les princes, pour leur réputation, veulent soutenir même les choses mal faites.
a Tels furent (dit-il) les résultats et les récompenses de mon dévouement envers la maison de Savoie... Et j'avoue que je man-
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quai de sagesse ; en effets ayant vu le chevalier Guarino sortir trèsmécontent de cette cour après lui avoir dédié sa belle pastorale , Marino^ incarcéré tant de fois malgré le méritedeson panégyrique, Obigni égorgé, et plusieurs autres qui avaient fait naufrage , je devais m'aventurer avec plus de prudence sur une mer orageuse, qui finalement n'a de port que pour les navires d'une faible capacité. » Il se fit peindre avec une figue à la main , pour indiquer que c'était Tunique récompense qu'il avait obtenue des cours; cependant , il ne les abandonna point , et il passa le reste de ses jours au service du cardinal Lodovisi et du duc de Modène. isaô-iaos.'
De même que Tassoni se moqua des temps écoulés , ainsi François Bracciolini de Pistoie voulut tourner en ridicule les dieux, auxquels on ne croyait plus. Une grande discussion s'est élevée pour savoir lequel des deux avait inventé le genre héroï-comique; quiconque a lu le Morgante, le Roland furieux et le Roland amoureux , dira ni l'un ni l'autre. Bracciolini , riche de procédés et d'une verve pleine de hardiesse, composa plusieurs autres poèmes^ parmi lesquels la Croix reconquise par Héraclius, réputé le meilleur après celui du Tasse , et que personne ne lit : on ne lit pas non plus Graziani, qui à vingt-deux ans fut applaudi pour la Cléopâtrey en six chants; ensuite, pour la Conquête de Grenade y imitation de l'Espagnol Mendoza; mais surtout, vu l'opportunité ^ pour sa tragédie de CromwelL Ce siècle fut pauvrement riche d'épopées héroïques, morales, sacrées, comiques, aujourd'hui entièrement oubliées. Laissant aux bibliographes le soin de les compter, nous nous bornerons à mentionner un auteur qu'ils ont oublié, Jules Malmignati de Lendinara, dont le Henri, ou France conquise (1623), fut probablement connu de Voltaire, qui finit son poëme de la même manière; dans Lendinara, Henri IV monte également au ciel pour voir dans quel ordre sont distribués les princes illustres, et saint Louis l'exhorte à se convertir au catho- itm. flcisme.
Le peintre Laurent Lippi, attaché à la cour de Glaudie, archiduchesse de Bavière , composa un poëme, auquel il donna le nom d'un château en ruine que l'architecte Paris possédait près de Florence; de ce château il fait la capitale d'un royaume dont la maîtresse est dépouillée par une courtisane , puis rétablie dans ses droits par la guerre. Il serait difficile de dire quel est le tissu et moins encore la pensée du Malmantile reconquis; toutefois, on le lit volontiers, comme on écoute un beau parleur florentin. Jean- Baptiste Lalli de Norcia chanta la Jérusalem désolée; mais, s'a-
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