‹ Histoire des ItaliensChapitre 121 sur 150 · GIORDANO BRUNO · texte numérisé non relu

GIORDANO BRUNO

trouve quelque chose d'absurde dans Thypothèse de la gravitation , attendu que tout mouvement est circulaire de sa nature. Le Débit de la héte tnomphante, proposé par Jupiter, effectué par le conseil, révélé par Mercure^ raconté par Sophie, ouï par Saulin^ enregistré par IVolanus, fut considéré comme quelque chose de terrible contre Rome, tandis que ce n'est rien de plus qu'une allégorie pour servir d'introduction à là morale. Le monde, selon lui, est animé par une intelligence omniprésente, cause première, non de la matière, mais de toutes les formes que la matière peut revêtir, formes vivantes dans toutes les choses bien qu'elles ne semblent pas vivre (1). L'unité est l'être ; ce qui est multiple est

Vincirent animum, concorsque familia tanta ; Inde ubi judicium^ ingenio insUgante, aperiri Cœperunt veri fontes tpulcherrimaqueilla Bmicuit rerum species ( nam me Deus altus Vertentis sxcli melioris non mediocrem Destinatt haud veluti média de plèbe, ministrum), Atque ubi sanxerunt ratiomim capere veri Conceptam speciem, facilis natura reperta; Tum demum licuit quoque posse/avore Mathesis Ingenio partisque tvo rationibits tilt, Uê (ibi Timei sensum placuisie libenter Accepit, Agesiœ, Nicetœ, Pythagorasque,

(I) Dans un dialogue, que nous abrégeons, il entend prouver que toutes les choses YÎTent :

Théophile. L'opinion commune n'est pas toujours la plus vraie ; mais il ne suffit pas pour qu'une chose soit vraie qu'on puisse la soutenir; il faut encore la démontrer, et cela ne me sera point diflicile. N*y a-til pas eu des philosophes qui ont dit que le monde est animé ? Pourquoi donc ces sages ne diraient-ils pas aussi que toutes les parties du monde sont animées I

Dtosono. Ils le disent en effet, mais ils le disent des principales et de celles qui sont de véritables parties du monde, chacune desquelles contient Tftme tout entière; car l'âme des animaux que nous connaissons est tout entière dans chaque partie de leur corps.

Théophile^ Quelle est donc la chose que tous croyez ne pas être réellement une partie du monde ?

Diosono. Les choses qui ne sont pas premiers corps, comme disent les péripatéticiens : la terre avec les eaux et les autres parties qui selon tous constituent l'animal entier^ la lune, le soleil et les autres corps ; en outre, j'appelle animaux principaux ceux quf ne sont pas parties premières de l'util vers, et que Ton dit avoir, ceux-ci une âme TégétatÎTe, ceux-là une &me sensiUve, et d'autres même une âme raisonnable.

Théophile. Mais si l'âme, précisément parce qu'elle est dans le tout, se trouve encore dans les parties, pourquoi ne voulei-Tous pas qu'elle existe pareillement dans les parties des parties ?

DioBono. J'y consens, mais seulement dans les parties des choses animées.

niST. DES IT4L. — T. IX. 23

UiORUANO BHUNO.

composé; donc il n'existe que le un^ et en lui se trouvent confondus le fini et l'infini, l'esprit et la matière. Prise en soi, l'unité est Dieu; en tant qu'elle se manifeste dans le nombre, elle est le monde, et le monde est encore Dieu (i). Au fond, une unité primitive réside sous l'apparente variété des objets, qui sont tous égaux par rapport à elle; en les observant, on ne voit pas de substances particulières, mais la substance en particulier. Il y a donc un principe suprême de Texistence^ c'est-à-dire Dieu, qui peut être tout et est tout. La puissance et Tactivité^ le réel et le possible constituent en lui une unité inséparable ; il est le fondement intérieur^ et non pas seulement la cause extérieure de la création. Il n'y a d'idées vraies que dans l'être divin^ dont l'uni-

Théophile, Quelles sont les choses non animées, ou qui ne font pas- partie des choses animées?

Diosono, N'en avons -nous donc pas ass6z sous les yeux? Toutes celles qai n'ont pas vie.

Théophile, £t quelles sont les choses qui n*ont pas ?ie, ou an moins ud principe vital?

Diosono, En somme, voulez-vous que chaque chose ait une Âme et un principe vital?

Théophile, C'est précisément ce que je prétends.

Polymnitis, Donc un corps mort a une Ame? donc mes manchesi mes pantoufles, mes bottes, mes éperons, mon anneau et les formes de mes souliers sont animés? ma simarre, mon manteau sont animés ?

Théophile, Je dis que la table n'est pas animée comme fable, pas plus que l'habit comme habit, le cuir comme cuir, le verre comme verre ; mais que, en tant que choses naturelles et composées, ilg ont en eux la matière et la forme. Quelque petite et chétive que soit une chose, elle contient une partie de la substance spirituelle, qui, pour peu que le sujet s'y trouve disposé, s'étend de manière à devenir une plante ou un animal, et reçoit les membres d'un corps quelconque, de ceux qu'on appelle communément animés, parce que r&me se trouve dans toutes les choses, et qu'il n'y a pas de corpuscule si minime qui n'en contienne sa portion.

Polymnius. Ergo quidquid est animal est.

Théophile. Toutes les choses qui ont une âme ne s'appellent pas animées.

Diosono. Donc toutes les choses ont au moins une vie.

Théophile. J'accorde qu'elles ont l'&me en elles, qu'elles ont la vie, quant à la substance, et non quant à l'acte admis par les péripatétidens et tous ceui qui définissent la vie et l'Ame d'une manière trop grossière. L'opinion d'Anaxagore, que tout est dans tout, parce que l'esprit, l'Ame ou la forme universelle se trouvant dans toutes les choses, tout peut être produit par tout, non-seulement est vraisemblable mais vraie, attendu que cet esprit existe dans toutes les choses, lesquelles sont animées, bien qu'elles ne soient pas des animaux ; si elles ne sont pas selon l'acte sensible d'animalité et de vie, elles sont cependant selon un principe et un acte premier quelconque d'animalité et de vie.

(1) Est animal sanctum, sacrum et^venerabUe mundus. De immenso, livre T.

OIORDANO BRUNO. 3.S?>

vers est Teffet el Texpression imparfaite ; or, c'est de cet univers que nous déduisons nos connaissances, qui ne sont pas des idées^ mais des ombres d'idées.

Âpres avoir établi le rapport de Tintelligence divine avec Tintelligence Universelle et les intelligences particulières^ et découvert la connexion ientre la vérité divine, la vérité des choses et la vérité particulière de nos intelligences^ il en déduisit l'harmonie de toutes les choses entre elles. Persuadé qu'il avait déduit Tunité absolue du lien étroit qui rattache les ti;t)is grands ordres de choses^ Dieu, Tunivers, les intelligences particulières, il voulut réduire l'idéal et le réel, l'être de raison et Tétre existant en une seule catégorie, qui embrassât dans son universalité l'être ramené à la plus simple unité. t)ans ce bût, il s'appliqua sérieusement à perfectionner VArs magna de Raymond LuUe, modèle détestable.

Dans son siècle, il est le premier qui contemple le monde en pur métaphysicien, ou, comme on dirait aujourd'hui^ qui se meta la recherche de l'absolu; s'écartant de l'expérience^ il n'étudie pas les causes des phénomènes dans la matière même , mais il signale un espace infini^ plein de mondes qui brillent de leur propre lumière , d'âmes du monde, dé rapports de l'intelligence suprême avec l'univers; il a foi dans la lumière intérieure , dans la raison naturelle^ dans la hauteur de V intelligence y et c'est ainsi qu'il hasarde des divinations, parfois heureuses^ sur les mouvements des étoiles fixes, la nature planétaire des comètes^ Vî^H^arfaite sphéréicité de la terre.

Désireux de revoir sa patrie, il arrive à Venise et reste deux ans à Padoue; mais il est pris et livré à l'inquisition romaine^ > qui, ne pouvant' l'amener à se rétracter, l'abandonne au bras séculier, utquam cteînentissime, et citra sanguînis effusianenfi punîretUr, Condamné à être brûlé sur le Gampo diFiore, il dit aux juges: a Vous avez plus de peur en prononçant votre sentence que je n'en éprouve à Pentendre (1). »

(1) Le fameax Scioppias assistait au supplice de Bruno, quMl raconte à un autre luthérien; il commence ainsi: « Je te donne ma parole quMci aucun « luthérien ou calviniste n*est puni de mort, ni même en pérît, à moins qu'il » ne soit coupable de récidive ou de scandale. Sa Sainteté veut que tout luthé- « rien Voyage librement, et obtienne bienveillance et bon accueil. Le mois dern nier, il vint Ici un SaxOn, qui avait vécu un an avec Théodore de BèKé, et le « cardinal Baronius, confesseur du pape, raccueillit très-bien, outre quMI reçut « Tassurance de n'être point inquiété, pourvu' qu'il ne causât atiCun scandale. » Il coritinue en tacôntânlt le pfbdès et la condamnation de' Bruno, qu'il croit coupable comme athée et apôtre de doctrines absurdes.

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Les Allemands; de nos jours, ont ramené dans les souvenirs Giordano Bruno^ en signalant chez lui des doctrines conformes aux leurs et surtout au panthéisme de Schelling; mais ses inextricables divagations , jointes au manque de style et d'enchaînement philosophique^ ont rendu le philosophe italien inaccessible, et par suite ses travaux sont restés infructueux. 156S-I0S9. A Stilo, vers l'extrémité de la Calabre, naquit Thomas Campa* nella, également dominicain et non moins hardi penseur^ capable de devenir un homme supérieur s'il n'eût pas disséminé son intelligence sur un grandnombre des ciences pour les réformer. Séduit par les idées de Telesio, « autant pour la liberté de philosopher^ que parce qu'il suivait la nature des choses et non les opinions des hommes (1), » il tenta de fonder une philosophie de la nature sur l'expérience, combinée toutefois avec le surnaturel, c'estrji-dire avec la révélation, qui est la base de la théologie. Ce qui est vrai en philosophie ne saurait être faux en théologie, puisque celle-ci est la science des attributs de Dieu, et celle-là la science de la science au moyen de laquelle Dieu gouverne le monde. Il est vrai que, comme théologien^ il n'affronte pas avec indépendance le problème fondamental de la métaphysique, tandis qu'il raisonne trop pour un théologien.

Avant Descartes, il fournit la preuve de l'existence de l'activité intérieure (2). Il sentit et exprima le besoin de la connaissance

Boita se. débarrasse de cet illustre Italien par la phrase suiTante ; « Nous ne nous arrêterons pas à parler de Bruno, parce que, ayant enseigné que les seuls Hébreux étaient les descendants d'Adam (?), que Moïse était un imposteur et un magicien, que les saintes Écritures sentaient la fable, et autres blasphèmes pires que ceux-là, il fut brûlé à Rome, k la manière de Rome, en 1600 : remède abominable contre des folles opinions. » Livre XV.

(1) De libris propriis,

(2) « Le premier principe incontestable, c'est que nous sommes et.pouTons savoir et vouloir. » Universalis philosophia^ I, i, 4. Selon lui, Pintelligence consiste dans la faculté de sentir, c'est-à-dire de s'apercevoir des modifications de notre être; la mémoire, la réflexion et Timagination sont des déterminations diverses de la sensibilité. La pensée est L'ensemble des connaissances placées dans la sensation, qui fait connaître seulement les objets individuels, et non leur réalité ni leurs rapports généraux. Toute la création consiste dans l'être et le non-être; le premier se compose de puissance, de sagesse et d'amour, qui ont pour but l'essence, la vérité, le bien ; le néant est impuissance, haine, ignorance. Dans l'Être suprême, les trois qualités primordiales sont réunies dans une incompréhensible unité, sans mélange du néant, et unes, bien que dislinc-. tes. L'Être suprême, en tirant les choses du néant, transporte dans la matière ses idées inépuisables, sous la condition du temps et sur la base de l'espace;

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