CITÉ DU SOLEIL
champs et les pâturages ; quiconque s'applique abx métiers les plus relevés et les exerce le mieux obtient une plus grande con- ^ sidération. Voilà donc la hiérarchie de la capacité prêchée de nos , jours par les saints-simoniens , sans qu'il y manque même le père
^'^ suprême, ni le pape industriel (1). Ces magistrats peuvent juger '^ et punir même de mort, et sommairement; au- pouvoir exécutif ^^ et judiciaire ils joignent Tautorité religieuse ; ils reçoivent de chafôa« que subordonné la confession auriculaire, quils transmettent ^ aux supérieurs avec la leur propre. Le mal de la société dérive ^^ de Tamour-propre ; il faut donc Tétouffer dans l'intérêt général. ^ Dans ce but, il supprime la propriété. Càmpanella ne recule ';^ devant aucune conséquence du communisme; Pacte même de la génération, il le soumet à des règles pour obtenir Tamélioration [ft; progressive de l'espèce : les femmes devront exposer leurs attraits,
ssi et les magistrats assortiront les couples, selon des règles quMl énu-
;/K mère cyniquement, et d'après les combinaisons planétaires, sur
m lesquelles il s'étend avec une complaisance digne de pitié. Ainsi,
i^ il supprime la liberté de Tamour, afin d'obtenir cette éducation
r toute-puissante, qui, commencée avant la conception, doitaccom-
à pagner le citoyen jusqu'à la virilité.
fj Grâce à cette éducation, les Solaires perfectionneront le savoir
À et la société, feront des charrues de labour que la voile fera mou-
9 voir, des bâtiments qui navigueront sans antennes ni rames; ils
i voleront, apercevront dans les abîmes des cieux les étoiles
; les plus éloignées, entendront l'harmonie des sphères célestes,
parviendront à une longévité, à laquelle on ne peut atteindre
maintenant, et sauront même se rajeunir tous les soixante-dix
ans. C'est ainsi que outre qu'il fait continuellement abstraction
des conditions, de l'esprit moral , des coutumes des Italiens )
(1) Ce n'est pas même la conception des époques organiques et critiques; en effet, en réfutant les objections, il dit que la Cité du Soleil « durera jusqu'à Tune des périodes générales des choses humaines qui donnent naissance à un siècle nouveau » . Questions sur la meilleure république. On trouve eqcore chez loi ces théories sur la nature des peuples du Nord et du Midi et sur leur mission, que l'on croit des inventions modernes. » Dieu, pour féconder les Méri^* dionaux de population et d*armes, et les Septentrionaux de science et de religion, a coutume d'envoyer ceux-là à ceux-ci, les greffant comme des arbres afin de les rendre meilleurs. « Aphorisme 72. D'autre part, on pourrait dire quHl entrevoit les cercles de Vico dans lesquels tourne l'humanité, et la Providence de Bossuet, qui fait sortir le bien des erreurs : Beligiones cuncta atque seetso habent proprium circulum, veluti et respubticx. . . llli cupiditate auri et divitiarum novas quiritant regiones ; Deus autem altiorem finem %n tendit.
360 POLITIUUË D£ GAJiPAI«£LLA.
Campanella altérait tout à la fois la nature morale et physique; étranger au sentiment de la réalité» il offre à peine ce que les communistes mystiques du moyen âge avaient déjà réalisé.
Néanmoins, au milieu de tant d'extravagances assaisonnées d'astrologie et de scolastique abstruse ^ il fait des observations profondes et neuves sur l'histoire et la haute politique de la cour romaine. De sa prison, il écrivait à Philippe II pour obtenir la permission de se rendre auprès de lui , afin de lui parler de choses très-importantes pour ses États; dans TEspagne, il voit le signe de la prédilection divine, parce qu'elle est la nation la plus catholique , et que le ciel lui a donné le Nouveau Monde; il faut donc que tous s'emploient pour qu'elle obtienne l'empire de Tunivers, renverse l'islam et l'hérésie, et c'est ainsi qu'elle accomplira sa mission , qui est d'assurer le triomphe de TÉglise. Cela faiU et l'unité du monde rétablie , elle devra reconstruire le temple de Jérusalem.
Sans livres^ et depuis dix ans confiné dans un étroit galetcis, il devina le déclin de cette puissance, qui se trouvait alors à l'apogée. Pour première cause , il assigne l'isolement orgueilleux des Espagnols; il conseille donc d'en favoriser les mariages avec des Flamands^ des Allemands et des Napolitains, qui déposeront leur répugnance et se façonneront aux usages des Espagnols , puisqu'il est impossible de plier ces orgueilleux aux coutumes étrangères, a Vos barons et comtes^ appauvrissant vos sujets et vous-même « ( dit-il au roi), vont remplir les fonctions de vice-rois ou de gou- G verneurs seulement pour dépenser follement l'argent, se faire « des créatures et se ruiner en plaisirs; puis, lorsque le luxe et et Toslentation ont vidé leur bourse , ils retournent en Espagne <c pour se refaire , volent à droite et à gauche, et, enrichis de a nouveau, ils recommencent cette existence, et connaissent mille « manières de pressurer les pauvres sujets (1). » Il continue en lui suggérant les moyens nécessaires pour s'agrandir : qu'il ait pour amis les ecclésiastiques; qu'il envoie des cardinaux et des évêques pour gouverner l'Amérique, les Flandres et autres lieux suspects; qu'il récompense les hommes les plus versés dans les choses divines , et place dans les conseils supérieurs des jésuites, des dominicains, des franciscains; que dans toutes les guerres chaque capitaine ait un conseiller religieux^ surtout pour surveiller
(1) Sur la monarchie espagnole. Cet ouvrage a été réimprimé à Berlin en t840.
SES OPINIONS RELIGIEUSES. 36i
' •' la paye des soldats; car « la ruine de TEspagne^ c'est qu'elle paye
^ ^ et ne sait pas à qui ; » qu'il fasse déclarer justes par le pape toutes
^ ^ ses entreprises.
^ Il veut que les Italiens soient employés dans les conseils, surtout
^ pour les choses de guerre; du reste, il ne pense pas autrement
^* que ses contemporains , qui tous admettaient le pouvoir souve-
''* rain et absolu du prince, et ne songeaient pas à mettre le moins
d'entraves possible à la liberté individuelle.
Il est bon de rappeler à ceux qui placent Gampanella parmi les ^f^ victimes de Tintolérance religieuse , qu'il était lui-même fort into-
k: lérant. Avec les novateurs, il enseigne « qu'il n'est permis d'épi-
^^ loguer sur les paroles sacrées qu'aux individus chargés de prê-
u cher ». Est-ce le diable ou Dieu? Si c'est Dieu, il faut qu'ils le
ï démontrent par des miracles; sinon, qu'on les brûle s'il est pos-
^ sible, et qu'ils soient déclarés infâmes. On ne doit jamais soulever
de discussions grammaticales , ni discourir avec une logique hutt maine , mais au moyen de la divine , sans multiplier les paroles et
i prolonger le débat, ce qui est une espèce de victoire pour l'ad-
i versaire. Bien plus, il faut condamner les opposants au feu en
i vertu des lois impériales , puisqu'ils enlèvent biens et réputation
\ aux hommes que Dieu a autorisés par une longue succession, par
des témoignages et du sang répandu ; ces hommes sont le pape et les religieux... La première faute que l'on commit, ce fut d'épargner la vie de Luther dans les diètes de Worms et d'Augsbourg; toutefois, quelques-uns disent que Charles ne fit cela que par raison d'État, afin que le pape eût toujours peur de Luther et fût contraint de favoriser sa cause ; il voulait ainsi, en laissant craindre au pontife qu'il pouvait élever Luther, son rival, en obtenir de l'argent et des indulgences dans les entreprises qu'il faisait pour * arriver à la monarchie; néanmoins, on voit que cette conduite a nui aux intérêts des États, puisque , la papauté une fois énervée, toute la chrétienté s'affaiblit, et tous les peuples se révoltent sous le prétexte de jouir de la liberté de conscience. (Chap. xxvii.) » Gampanella s'élève plusieurs fois contre Luther et Calvin. « La religion qui est contraire à la politique naturelle ne doit pas être tolérée. La religion de Luther et de Calvin, qui nie le libre arbitre, ne doit pas être maintenue , parce que les peuples peuvent répondre qu'ils pèchent fatalement o (Aphorisme 84). Quant à la puissance extérieure de l'Église, il dit : a Celui-là se trompe qui avance que le pape n'a que le glaive spirituel et non le temporel, parce que sa domination serait affaiblie ^ s'il n'avait pas le der-
302 SES OPINIONS RSLiaUUSES.
nier; par suite, le Christ, Dieu législateur, se verrait amoindri^ ce qu'on ne peut afBrmer sans imprudence ni hérésie. La même constellation qui tira des effluves fétides de Tesprit cadavérique des hérétiques fit exhaler des émanations balsamiques de la droite intelligence de ceux qui fondèrent les ordres des Jésuites , des Minimes, des Capucins, o (Aph. 70.)
De pareilles idées surprendront à coup sûr les personnes qui jusqu^à présent l'ont jugé sur le témoignage des autres. Autrefois on traitait comme hérétique tout homme en révolte contre le gouvernement; aujourd'hui on ne voit dans ce fait qu'un dévouement généreux à l'Italie , et pourtant là encore Campaneila manque aux devoirs du citoyen. En effet, voici son langage : a L'Italie a déjà donné ses fruits , et aucune nation, après avoir perdu Pempire y ne peut jamais le recouvrer^ et moins encore l'Italie; car les étoiles lui sont contraires ^ d'autant plus qu'on ne voit que peur chez tous et peu de résolution pour le salut commun , et rien pour reconquérir l'empire , les princes n'aspirant qu'à se conserver (1). Puisqu'elle doit être assujettie^ le moindre mal est qu'elle reste soumise aux Espagnols ; elle doit encore désirer qu'ils grandissent, plutôt que de recevoir d'autres étrangers, source de nouveaux malheurs; d'autant plus que ceux-ci étant hérétiques, ils enlèveraient à l'Italie Vunique gloire qui lui reste, la papauté, et de là viendrait un affaiblissement qui Texposerait au Turc, x» j
Il ne veut pas non plus que l'on touche au pape, parce que « avec la seule vénération qui lentoure , il défend mieux ses États que les autres princes ne défendent les leurs par les armes; lorsqu'il est inquiété, tous les princes se meuvent pour l'aider, les uns par religion , les autres par raison d'État (2). La papauté constitue la véritable souveraineté des Italiens; aussi quiconque ne laisse pas d'héritiers devrait-il léguer ses États au pontife, et les républiques décréter qu'elles passent sous sa domination, si jamais un tyran les envahit ; c'est ainsi qu'on verrait dans peu se former une monarchie italienne. En attendant , il faudrait établir à Rome un sénat chrétien, dans lequel tous les princes chrétiens auraient voix délibérative par l'intermédiaire de leurs agents; le pape en aurait la présidence , qu'il exercerait par un délégué ; à la pluralité des voix, on statuerait sur la guerre à faire aux hérétiques et aux infidèles, sur les différends entre les princes, en contraignant par
(t) JHscour$ politiques, passim.
(2) Discours H sur la papauté.
SES IDÉES. ÉGONOMIQp^S. 363
les armes quiconque refuserait de se soumettre à ses décisions, i» En parlant de son pays, il dit : «Naplesest peuplée de soixante* dix mille habitants^ parmi lesquels il y a seulement dix ou quinze mille travailleurs y. qui sont bientôt épuisés par une fatigue excessive ; le reste est dégradé par Toisiveté, la paresse , Tavarice , les maladies , la débauche et l'^usure ; pour comble de malheur^ elle souille et corrompt une foule d'hommes , en les obligeant à servir^ à flatter, à participer à ses vices , au grave dommage des fonctionspubliques. Sans parler de la milice, les champs et les arts sont négligés ou très-mal cultivés, et ce n'est qu'au moyen des sacrifices pénibles de quelques-uns (1). »
La grande quantité d'or apportée de l'Amérique éblouit au point de faire croire que la richesse d'un État consistait dans ce métal y l'acquérir et le conserver fut l'unique préoccupation, mais on négligea ses sources véritables, l'agriculture, l'industrie et le commerce; la science administrative se réduisait à trouver de nouveaux impôts^ à créer des ressources fiscales. Les auteurs italiens blâment ces impôts comme exorbitants , mais ne savent pas indiquer les moyens de les suppléer par des revenus équivalents. Campanella signalait leur inique répartition : les nobles les rejetaient sur. les bourgeois , qui s'en déchargeaient sur les artisans et les paysans. Il proposait un système conforme à nos impositions directes et indirectes; excluant la capitation^ il voulait qu'on soumît les objets nécessaires à des droits légers, sauf à les élever beaucoup sur ceux de luxe et d'amusement (2). Il demandait également une maison de refuge pour les invalides , une école spéciale pour les jeunes marins , un asile et des dots pour les filles des soldats , des monts-de-piété gratuits, des banques où les sujets déposeraient leurs capitaux , sous la réserve de leur en faire con- • naître l'emploi et de leur payer les intérêts : qu'on entretienne , disait-il , une bonne flotte , parce que la clef de la mer est la clef du monde; qu'on n'imite pas dans les colonies et les conquêtes les Français, qui quum rnulta acquiseverint nihil servaverunt, parce qu'ils ne savent pas se modérer et qu'ils s'arrogent d'un côté trop de liberté , de l'autre en laissent trop, traitant aujourd'hui leurs sujets avec une molle bonté , demain avec des rigueurs violentes.
. (1) Cité du Soleil, Dims le Discours sur V augmentation des revenus^ il avoue .que « le.plas grund mal de ce royaume est la disette »^cUap. m.
(2) Vectigal exigatur pro necessariis rébus parvum, pro super finis laV" gius;., nonaliaifona qttam cerla et staHUa graventur.