SES IDÉES ÉCONOMIQUES
n recommande encore de ramener les esprits des théologîques vers Thistoire , la géographie y le monde réel : qu'il y ait un code uniforme , et que les emplois soient accessibles i tous les hommes capables; qu'on favorise peu la noblesse de naissance ou la richesse^ et qu'on excite le sentiment de la g-ioin? et de rhonneur; il faudrait proposer un but élevé à l'ambition, rendre les monnaies uniformes^ encourager les manuf^ictures, bien plus profitables que les mines. Voilà sans doute de nobles idées ^ mais elles manquent de cohérence; ses doctrines sur la liberté sont fausses ou triviales (1); quant à la science économique , il divague au point de ptoposer^ afin d'empêcher les disettes^ que le roi fasse le monopole du blé^ en défende Texporfation et en fixe le prix. Il tombait dans l'astrologie , les sciences occultes et le mysticisme; d'après la conformation du corps ^ il prétendait non-seulement deviner les inclinations de l'esprit, mais encore les reproduire ; en un mot y comme Giordano Bruno , W pressentit beaucoup de vérités y mais confondues avec trop d'erreurs, et sans cette unité raisonnée qui les rend efficaces.
Saisi par les grandes découvertes de son temps, il devina les progrès nécessaires de l'humanité : selon ses prévisions, a la réforme de la société devait s'accomplir dans le siècle à venir; il y aura destruction d'abord, puis réédification, et l'on verra une monarcliie nouvelle avec un changement total des lois x> . Cette confiance lui était inspirée moins par la croissante intelligence de l'homme que par la force de son caractère : a comment serait-il possible d'arrêter la marche libre du genre humain, lorsque quarante-huit heures de torture n'ont pu dompter la volonté d'un pauvre philosophe ni même lui arracher une parole contre son gré? x> Nous avons déjà dit que, impliqué dans la conjuration de Stilo, il fut torturé (2), puis enfermé pendant vingt-
(0 Elles sont exposées par son admirateur dans la préface des œuvres de Campanella; Turin, Pomba, 1854.
(2) « Sur les instances du fiscal Sancez ( qui vint à Rome personaliter pour cet objet), il fut tourmenté quarante heures avec de petites cordes usque ad ossa, les bras tordus et attachés; une planche aiguë et tranchante, que l'on appelle viglia, sur laquelle appuyait son corps, lui coupa une livre de chair, et puis il sortit de cette plaie beaucoup de pourriture ; on le soigna pendant six mois en lui coupant une grande quantité de chair, et il perdit quinze livres de sang parles veines et les artères rompues... Il n'avoua ni hérésie ni rébellion, et il resta foo, mais non par feinte, comme on dit. » Narrazione attribuita (U Campanella,
On trouve dans les Secrets du sénat vénitien qae Giordano Bruno fut remis
VICISSITUDES B£ GAMPANELLÀ. 365
sept ans. Il est toujours difficile de déterminer ce qu'il y a de vrai dans les procédures secrètes; mais^ tandis que les biographes de Gampanella reprochent aux moines de l'avoir persécuté pour hérésie^ l'Espagne l'incarcérait parce qu'il conspirait avec les moines. En efTet^ un grand nombre de contemporains l'accusent d'hérésie et d'athéisme ; à coup sûr, son Athéisme vaincu est si faible qu'on pourrait l'intituler Athéisme triomphant; d'autre part, il se donnait pour un réformateur de la science, envoyé par le ciel pour renverser lessophismes, la tyrannie et l'hypocrisie (\ ) . £n attendant, il se livrait à Tétude de la politique et de la philosophie; d*abord favorable à l'Espagne, il se consacre alors tout entier à soutenir Rome (2) : il promettait, s'il était remis en liberté^ de démontrer dans des livres la fin prochaine du monde; de dévoiler une grande conjuration de princes, de théologiens, de philosophes et d'astronomes contre l'Évangile; d'offrir un remède certain^ sans lequel la chrétienté serait dévorée par les infidèles; d'enseigner le moyen d'augmenter de cent mille ducats les revenus du royaume de Napiles au bénéfice des sujets^ et d'en faire autant pour les autres États; de composer un livre pour
par Venise au saint office de Rome en 1593, et en 1594 frère Thomas Gampanella, ayec Jean-Baptiste Ciario d'Udine et Octave Longo de Barletta, incarcérés à Padoue.
(t) lo nacqui a debellar tre mali estremi,
Tirannide, sofismi, ipocrisia; Eletto sasso
A franger Tignoranza e la roalizia ; Stavauo tutti al bujo, io accesi un lume.
Je suis né pour combattre trois maux extrêmes.
Tyrannie, sophismes, hypocrisie ;
Pierre choisie
Pour briser l'ignorance et la malice ;
Tous étaient dans les ténèbres, j'allumai un flambeau.
Poésies philosophiques f pages 26, 141, 116. Parmi ses lettres, on trouve des confessions explicites d'orthodoxie ; il dit que le dogme de la prédestiuation « rend les princes pervers, les peuples séditieux et les théologiens traîtres ».
(2) Discours sur la liberté et Vheureuse sujétion à Vétat ecclésiastique. Il voyait toujours la liberté dans la domination papale ; dans la XXXIP de ses poésies, il dit -.
Yedi i tiranni e le leggi pertre, £ Pietro e Paolo in Roma comandare.
Vois les tyrans et les lois périr.
Et Pierre et Paul commander dansJRome.
36<> VICISSITUliES DK CIAMPANELA.
convertir les gentils des Indes eî convaincre les luthériens^ les juifs et les mahométans : lui-même, ajoutait-il, irait les prêcher, avec cinquante disciples formés dans ce but ; il voulait encore réformer les sciences naturelles et morales selon la Bible et les saints Pères, quil enseignerait dans un an ; faire une astronomie nouvelle et montrer les symptômes de la mort du monde ; construire une ville inexpugnable^ salubre, et telle qu'il devait suffire de la contempler pour apprendre toutes les sciences historiquement ; de plus, il s'engageait à découvrir le mouvement perpétuel, à faire des vaisseaux qui navigueraient sans rames , et des cfaars mus par le vent. Nous trouvons encore dans ce tableau un mélange de choses élevées et puériles.
Des savants et des princes s'intéressèrent au sort de Campanelld ; Paul V expédia le philologue allemand Scioppius ( Shopp ) à Naples pour traiter de sa mise en liberté , mais sans succès ; toutefois, il obtint qu'il pourrait lire, écrire et envoyer des lettres. Enfin, Urbain Vlil, Tayaut fait transporter à Rome sous le prétexte qu'il tombait sous la juridiction du saint office pour avoir prophétisé, le remit en liberté. Il se rendit alors en France, où il eut pour amis les érudits Claude Peiresc et Gabriel Naudé, et Richelieu pour protecteur; les Français lui applaudirent^ moins comme philosophe que comme persécuté par TEspaghe. Une pension de cinquante livres par mois lui fut accordée ; il assistait aux séances de la Sorbonne, ^e F Académie alors naissante^ et même du conseil d'État. En France, il fit beaucoup de prophéties^ rapportées par les contemporains; il achevirit ses travaux, qu'il adressait au grand-duc, en lui disant que Dieu Tavait envoyé dans ce pays certainement pour reconstruire l'édifice des sciences.
Il avait prédit que l'éclipsé de juin 1639 lui serait funeste, et, pour éviter le danger, il s'abritait derrière l'astrologie ; mais il mourut septuagénaire le 31 mai.
Ces hommes sont appelés nouveaux par Bacon, parce qu'ils Substituaient la raison à la scolastique ; eii effet, Patrizzi (1) assu-
(1) Selon Patrizzi, des premières monades naissent le^ autres, des monades les essences, de celles-ci les vies, des vies les intelligences, des intelligences leseisprits, des esprits la nature,(^de la natare les propriétés, des propriétés les espèces, des espèces les corps. Les principes des connaissances Tiennent des sens, mais d'abord de la lumière; delà lumière céleste, image de pie% nous nous élevons à la lumière primitive qui est Dieu même ; la lumière fait tout, viTifie et forme tout. Il intitula les quatre parties de sa philosophie Panàrchie, Pancosmie, Panaugiôf PanpsycMe, Il étudia la théorie de la lumière dans le sens matériel