CLÉMENT VIII
il ne se servait des consultes qu'afîn de publier ce qu'il avait délibéré lui-même; les barons furent soumis à la justice ^ et il ' établit des impôts sans consulter les contribuables. Un grand nombre de fidèles accoururent au jubilé qu'il ouvrit ; mais^ au lieu d'être^ comme autrefois, une occasion de prcffits énormes pour Rome^ les prélats durent montrer leur charité en prodiguant les aumônes. Le saint-père disposa dans la rue Borgo un palais, où il logeait pendant dix jours les prélats et les prêtres; lui-même les visitait souvent, et les servait à table ou leur lavait les pieds. L'archiconfrériedela Trinité accueillit env|rondeux cent cinquante mille individus et deux cent quarante-huit confréries du dehors. Des nobles, ecclésiastiques et séculiers, servaient à Tenvi les pèlerins, parmi lesquels figurèrent incognito de grands princes, et, par curiosité/beaucoup d'hérétiques, dont quelques-uns se convertirent.
Un condamné pour dettes se réfugie dans le palais du cardinal Farnèse, et les agents de police Ty poursuivent malgré les immunités; mais les gentilshommes du cardinal les maltraitent et font sauver le coupable. Le pape, en colère , ordonne de procéder avec toute rigueur; les barons romains et l'ambassadeur d'Espagne défendent Farnèse^ et ce conflit aurait fait naître un tumulte si le cardinal n'avait pas eu la prudence de se retirer, suivi de ses nombreux partisans. Les démarches de Ranuccio Farnèse de Parme apaisèrent le pontife, et le peuple cria ; Vivent les Farnèsesf mais le cardinal et les siens, bien que pardonnes, ne se hâtèrent pas de revenir (1). Cet événement attrista les derniers jours du pape, pendant lesquels il se laissa diriger par le cardinal Aldobrandini, son neveu; sa maison, qui comptait alors trois cardinaux et beaucoup de seigneurs, ne tarda point à s*éteindre.^
Baronius l'aurait emporté dans le conclave, si ses écrits ne lui avaient pas suscité l'opposition de Naples ; on élut donc Léon XI i6«5. des Médicis, parent de la famille royale de France, et qui mourut au bout de vingt-sept jours; il eut pour successeur Paul Y (Cane se parle à Rome que des réformations. Le pape va en personne visiter les cellules des moines, et les va trouver jusque dans le lit. Il les veut faire*comme frères égaux et en commitn, et réduire trois monastères en un : chose qui leur sera difficile à supporter, étant accoutumés dans leurs aises et commodités,
(1) On Ut dans Nores, au contraire, que le sbire fut assailli par un chien, et que Gabriel Foschetti , majordome du cardinal Farnèse , fut pris et décapité le mercredi saint de 1592. Muratori place le fait dans l'année 1604-.
36 PAUL V. GBÉOOIRE XV.
mille Borghèse) , contraire au ^parti français. Très-studieux^ de mœurs irréprochables^ doux dans ses rapports, il sent la dignité de la tiare^ obtenue d'ailleurs sans bassesse, et se propose de relever l'autorité morale du catholicisme. Il canonise saint Charles^ approuve les ordres du Garmel et de Saint-Lazare^ et veut qu'on enseigne dans tous les ordres religieux le latin , le grec, Thébreu, afin qu'ils rivalisent avec les universités d'Allemagne; il exige résolument la résidence des cardinaux, défend avec chaleur les droits du saint-siége, tels qu'ils résultent des décrétâtes, et donne la ' dernière main à la bulle In cœna Domini. Ce zèle pour les droits ecclésiastiques fit naître un conflit bruyant entre lui et Venise, qui prétendait soumettre les ecclésiastiques aux châtiments communs. La république brava sans fléchir les monitoires et les excommunications, que le pape alors eut la prudence de tempérer; dans toutes les autres occasions, il rechercha la paix et la répandit. Très-somptueux en fait d'arts, il orna, outre le Quirinal, les basiliques du Vatican et de Libère. Afin d'approvisionner le Transtevère, il amena de Bracciano VAcqua Paola; mais il enrichit sans mesure ses neveux, qui élevèrent sur le Pincio et hors de Rome des constructions magnifiques; les domaines de Pincio avaient été confisqués à l'ancienne famille Genci. Le duc de Sulmona accumula cent mille écus de revenu ; le cardinal Borghèse, despote de la curie, conférait à des parents tous les riches bénéfices qui vaquaient.
1021. Grégoire XV ( Alexandre Ludovisi ), incapable et débile, tout
occupé de piété, de gens de lettres et d'académies, laissa les rênes à son neveu Lodovico Ludovisi. Cet usage d'un cardinal patron était devenu général ; Ludovisi , jeune homme d'intelligence, ami de l'argent, des plaisirs, de la pompe, de la justice, sut bien diriger les affaires et louvoyer au milieu des écueils. Sa maison acquit la principauté de Piombino, et l'héritage de celle de Venosa joint à de nombreux fiefs dans le royaume de Naples lui constitua un revenu de quarante mille ducats.
Ignace de Loyola et François-Xavier furent alors canonisés ; frère Jérôme de Narni, prédicateur remarquable, donna Timpulsion à la congrégation , alors instituée, depropaganda fide, d'où partaient d'intrépides missionnaires pour répandre l'Évangil^dans le monde entier. Un grand nombre d'Italiens affrontaient aussi le martyre des longues et obscures souffrances, terminées quelquefois par les outrages et la mort. Pour n'en citer que quelques-uns, je dirai que les capucins s'appliquèrent principalement à la con-
version des Africains, et le Bergaraasque Jean Bellotti de Romano ecriArit les Apostoliques journées, dans lesquelles il représente une partie de ses fatigues pendant les missions faites au profit des âmes des noirs infidèles. Le Placentin Denis Garli, compagnon de Michel-Ange Guattini de Reggio, qui mourut en Afrique^ publia ses voyages à Bologne^ avec des aventures souvent peu sérieuses, et des observations superficielles, mais candides ; comme il était question de pays inconnus^ ils furent traduits dans tontes les langues (i).
Le Modénais Jean-Antoine Cavazzi laissa la description des royaumes de Congo^ de Matamba et d'Angola. Le Sorrentin Jérôme MeroUa, qui vécut six ans parmi les nègres du Congo, travailla, sur l'ordre de la Propagande, sinon à détruire, du moins à rendre moins cruelle la traite de ces infortunés. François-Marie Maggi de Palcrme^ clerc régulier^ après huit ans de missions en Syrie, en Perse, en Mésopotamie, en Géorgie, apporta à Rome la connaissance des idiomes de ces pays, et dédia à Urbain YIII, Syntagmata linguarum orient alium.
Les missions de la Chine sont la véritable épopée des jésuites , et Ton peut dire qu'ils en firent la découverte; ce ne fut pas leur faute si elle échappa à notre |civilisation. Saint François-Xavier , le premier qui la visita, y conduisit le père Paul de Camerino. Le père Matthieu Ricci de Macerata, envoyé dans ces contrées avec deux autres Italiens, Roger et Pasio , y fonda les premières missions ; connaissant qu'il devait faire preuve de savoir, il traça une mappemonde dans laquelle il plaçait la Chine au milieu , et composa dans cette langue un catéchisme peu long ; il enseigna la chimie et les mathématiques; ses quinze ouvrages senties premiers que des Européens aient écrits en chinois/ et ce peuple jaloux en a mis quelques-uns parmi ses livres classiques. Dans le but dç faire disparaître la répugnance qui, dans un peuple éminemment historique, repoussait le christianisme, il avait cru devoir tolérer les coutumes et les opinions des Chinois tant qu'elles ne blessaient point la véritable foi ; cette tolérance , plus tard, fut Faccusation la plus violente que formulèrent contre les jésuites ceux-là même qui continuaient à se déchaîner contre l'intolérance catholique. Le Sicilien Nicolas Lombardi, auteur de tra-
(1) Le Maure transporté à Venise, ou bien Relations des mœurs, rites et religion des peuples de V Afrique, de V Amérique, de VAsie et de V Europe; Reggio, 1672.
38 HISSIONNAIBES.
vaux importants sur Confjucius^ remplaça Ricci comme supérieur de ces missions.
Le Milanais père Jérôme Ro^ après avoir prêché beaucoup d'années dans le Chan-si, fut appelé à la cour, afin de s'occuper de la compilation du calendrier impérial, ce qu'il fit avec le célèbre père Schall ; il refusa dignités et faveurs, ne demandant que protection pour les chrétiens; il écrivit en chinois plus de cent ouvrages de piété et d'astronomie. Le Napolitain père François- Sambiasi y fut employé comme astronome et ambassadeur. Frère Gastiglione, peintre, s'étantfait convers dans l'ordre des jésuites, fut envoyé à Pékin, et cette cour l'employa môme comme architecte. Martin Martini de Trente fit paraître V Atlas Sinensis (i655), l'œuvre la plus complète que l'on eût encore vue sur le grand empire, et traduisit divers ouvrages en chinois. Le Sicilien François- Qrancato publia en Chine beaucoup d'écrits , et spécialement V Amusement des Anges (1637), catéchisme resté classique.
Louis Buglio, de Palerme, fut missionnaire à Goa, au Japon, en Chine, et mourut à Pékin, en i682, laissant en chinois quelques ouvrages. Jules Aleni, de Brescia, professeur de mathématiques à Macao, pénétra dans l'empire , où il écrivit et prêcha durant trente-six ans; on l'appelait le Confucius d'Occident. Le Sicilien Prosper Intorcetta, avec le père Martini et quinze autres jésuites, fut missionnaire en Ctiine et déploya un zèle immense. Dans la persécution de 1664, il subit la bastonnade et l'exil; la fureur une fois calmée, il vint à Rome pour obtenir de nouveaux collaborateurs, qu'il encouragea jusqu'au moment de la persécution de 1690, pendant laquelle il affronta les tribunaux sans fléchir, ïl écrivit différents ouvrages en chinois et en latin , particulière^ ment sur les doctrines de Confucius, et mourut très-âgé, en 1696. Le père Paul-Antoine Mainardi, de Turin, qui vécut jusqu'en 1767^ fut également très-estimé dans la Chine.
Hippolyte Desideri , jésuite de Pistoie, pénétra dans le Thibet, traversa des pays inconnus avec un courage indicible et souffrit des maux infinis. Le père Délia Penna, do Macerata, avec d'autres capucins , vécut longtemps dans ces pays, dont il exposa l'histoire et les mœurs, mais surtout la religion, à laquelle il trouvait de nombreuses ressemblances avec la nôtre. Plus tard, le père Percoto , d'Udine, traduisit les livres dogmatiques des Birmans, parmi lesquels il avait prêché, et traita du gouvernement et de la religion des pays d'Ara et de Pégu. Le père Joseph- Marie Bernini de Garignan, parcourut l'Inde, décrivit le Népal, com-
posa des dialogues en langue indienne, et traduisit divers ouvrages de ces contrées. Le Napolitain Ântoine-Ârdizzoni y fut envoyé comme missionnaire avec le père François Manco et d'autres clercs réguliers; il demeura huit and à Goa, puis vécut longtemps à Lisbonne, où il écrivit en portugais différentes choses.
Le jésuite Constantin Beschi arriva en i700 à Goa; après avoir travaillé beaucoup dans le royaume de Madure , écrit un grand nombre d'ouvrages , entre autres , en l'honneur de la Vierge, un poôme de trois mille six cent quinze quatrains avec des commentaires à chacun, il fit des grammaires et un dictionnaire tamulofrançais. Le Génois Jean-Philippe exerça quatorze ans l'apostolat dans le Tonking, décrivit ie pays et traita de ses missions. Le Milanais Christophe Borro donna une relation de la nouvelle mission des jésuites à la Cochinchine, et méditait sur les moyens d'ouvrir une nouvelle route pour se rendre en Orient par le côté occidental. Alexandre Valignani dlmola fut surnommé Tapôtre deTOrient, où il alla en 1573 ; il parcourut plusieurs fois le Japon eirinde.
André Borromée, théatin milanais , envoyé en 1652 dans la Mingrélie et la Géoi^ie, s'y livra pendant onze ans aux travaux de la conversion , et en laissa une relation. Le Crémonais Alexandre- Botto prêcha en Arabie. Charles François-Brenode Valcamonica, mineur réformé, composa des livres pour les missionnaires de rOrient. Galano Clément, théatin de Sorrente, travailla douze ans dans l'Arménie, recueillit beaucoup de chartes, d'actes et de documents, qu'il fit ensuite imprimer à Rome, en latin et en arménien (1), et composa même une grammaire de cette langue. Dans ce pays, Paul-Marie Facentino rendit d'importants services aux chrétiens, établit de nouvelles missions, écrivit pour les nouveaux convertis, et, de retour à Rome en 1620, il fut supérieur des missions des dominicains. .
Le Calabrais Piromalli, dominicain, convertit un grand nombre de monotélites , et fut chargé par le pape de réunir les Arméniens de Pologne et de Russie; outre des travaux de controverse, il présenta à Urbain VIII une grammaire et un lexique arméniens. Ignace de Gesù, carme déchaux, écrhit sur les Mandayes, chrétiens qui vivaient près de Bassora. Thomas Obicini, minorité novarais, pendant sa mission en Orient , composa une grammaire
(1) Conciliation de VÉglise arménienne avec VÉglise romaine (Caprès Vautorité des pères et docteurs arméniens.
arabe, louée pour son mérite^ et un dictionnaire syriaque ^ rempli de fautes. Nous devons une grammaire de la langue géorgienne et une antre de celle des Turcs^ outre plusieurs œuvres ascétiques ^ à François-Marie Mag^i^ théatin de Palerme, qui visita les couvents de ses frères en Orient et surtout dans la Géorgie ; il établit à Gaffa une maison de théatins. Pierre Foglia^ médecin à Capoue, s'étant fait carme sous le nom de Matthieu de Saint-Joseph^ fut missionnaire en Syrie^ puis dans l'Inde, exerça même la médecine et recueillit beaucoup de notions botaniques^ dont il fit profiter les savants. Le théatin Archange Lamberti donna une relation de la Mingrélie. Jean-André Carga de Frioul, de l'ordre des prêcheurs, travailla dans le Levant, et fut évêque de Syrie^ où il périt en i 61 7, martyr des Turcs.
François-Joseph Bressoni^ jésuite romain , prêcha dans le Canada et parmi les Hurons ; pris par les Iroquois^ il fut vendu aux Hollandais après avoir été mutilé ; à peine guéri de ses blessures^ il retourna parmi les Hurons , auprès desquels les signes de son martyre le rendaient plus vénérable. Après la destruction de cette peuplade^ il revint en Italie, où il s'adonna à la prédication, et publia une courte relation des missions dans la Nouvelle-France. Philippe-Salvatore Gilli, jésuite romain, prêcha pendant dix-huit ans sur les bords de TOrénoque^ sept ans à Santa- Fé de Bogota , et donna la description de ces pays. Une dissertation du cardinal Zurla atteste cx)mbien la géographie est redevable aux jésuites.
Nous n'avons mentionné qu'un petit nombre des religieux qui , sans autre espérance que le paradis, sans autre ambition que le salut des âmes, vécurent parmi les peuples sauvages ou tombés dans l'enfance; mais nous n'avons pas cru devoir oublier ces héros de la foi et de la vérité, et nous nous sommes reposé sur leurs trophées avant de raconter les trop grandes misères de leur patrie et de la nôtre.