‹ Histoire des ItaliensChapitre 24 sur 150 · EMMANUEL-PHILIBERT · texte numérisé non relu

EMMANUEL-PHILIBERT

Persuadé qu'un pays qui ^eut se constituer a besoin d^être bien défendu, il fit terminer par le fameux Pacciotto d'Urbin la citadelle de Turin, dont François des Orologi avait déjà tracé le plan, et celles de Bourg-en-Bresse et de Cuneo, plus une autre en face de Genève. Ce même Pacciotto, le Pérugin François Vitelli et le Milanais Rusca fortifièrent Nice, Villafranca, Sommariva, Suse, Mondovi et Monlmeillan; avant ces travaux, FÉtat pouvait être perdu en vingt-quatre heures. Il fit réorganiser les milices par Anton de Leva, de Plaisance ; chaque commune dut avoir ses hommes, exercés à des époques déterminées, et qu'on attirait par des privilèges. Les feudataires lui fournissaient quatre compagnies de cavaliers; il eut alors sur pied trente-six mille hommes, qu'il payait et armait, en excluant tout à fait les soldats étrangers. Une flottille fut établie à Villafranca. Les chevaliers de ^int- Maurice, institués par Amédée VIIÎ dans un but tout honorifique, il les réunit à ceux de Saint-Lazare destinés à la surveillance des hôpitaux ; à l'imitation des chevaliers de Malte et de Saint-Étieiine, ils durent entretenir trois galères contre les Turcs, et Philibert se réserva perpétuellement, pour lui et ses successeurs, la grandmaîtrise de l'ordre. Devenu fort, il put intervenir dans tous les débats d'alors; la France l'employa dans ses guerres de religion, et l'Espagne pour défendre le Milanais (4).

(1) L'ambassadeur vénitien Jean-François Morosini, dans iun excellent rapport de 1570, vante les galères d'ËmmanueUPbilibert de Savoie comme étant des meilleures du Ponent; après de curieux détails sur leur organisation, les marins et la chtourme , il ajoute :

« Le prince négocie toujours debout ou bien en marchant. U reste peu an Ht; ses paroles sont brèves, mais pleines de substance. Bien que maigre, il est tout nerfs; il a dans les yeux et dans tous les mouvements du corps une grâce qui excède presque Thumanité. Dans toutes ses actions , il a une gravité et une grandeur merveilleuses , et vraiment il parait né pour dommer. Il parle italien , français, espagnol, allemand et flamand Avec tant de perfection , qu'on le dirait né parmi les peuples de ces diverses langues. Il reçoit lui-même les suppliques ; car il veut que la justice soit distribuée aux pauvres comme aux riches. Il tient beaucoup à sa parole; au lieu de gentilshommes d'introduction et de chambre, il ne se sert que de chevaliers de Saint-Maurice pour amener les nobles en sa présence. A table, il se fait lire des abrégés d'histoire, qu*il aime infiniment; puis , il se retire pour s'occuper d'artillerie, de modèles de forteresse , de feux d'artifice avec d'habiles artificiers qu'il entretient. Il se plaît aux entretiens des hommes instruits, quelle que soit leur profession, et discute avec eux. Dans PAUemagne, on le considère comme Allemand, parce qu'il est de la maison de' Saxe; les Portugais voient en lui un Portugais, à cause de sa mère, et lesFrançiâs un Français, à cause des alliances de famille anciennes et nouvelles ; mais lui, il est Italien, et veut être tenu pour tel. »

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Il comptait à peine sept cent mille sujets dans le Piémont, cinq cent mille dans la Savoie, pauvres» inertes, sauf à Nice; mais tous, Savoyards et Piémontais, nobles et plébéiens, protestants et catholiques, étaient adhéreAts fougueux des factions guelfe et gibeline (1). Les dépenses pour la guerre de France avaient épuisé les familles. Les seigneurs de la Chambre, les comtes de Guier, de Rinavia et d'Antormon occupaient le premier rang parmi les maisons de Savoie; dans le Piémont, celles de Piossasca, de Luserne, de Yalperga et de Saint-Martin s'étaient confédérées les premières avec la maison de Savoie. Les seigneni*s de Collegno avaient vingt-quatre châteaux avec trente mille écus de rente et juridiction qui emportait droit de mort. Les grands qui avaient servi la France la regrettaient ; ceux qui s'étaient dévoués pour la .Savoie ne se croyaient pas assez récompensés. Emmanuel ne pouvait même compter sur les ministres, parce que les uns inclinaient pour l'Espagne, les autres pour la France, trouvant plus avantageux de servir les étrangers que de se njontrer Italiens. Quand il voulait percevoir les impôts, il fallait qu'il employât les chefs de faction, le comte Masino ou celui d'Arignano, monseigneur de Racconigi ou celui de la Trinité. Au milieu du bouleversement^ l'homme sent le besoin de l'ordre, dût-il l'obtenir au préjudice des libertés.

Le pays conservait encore la représentation des états, ecclésias-

(0 Boidu, ambassadeur Téoitien, écri?ait en 1561 : Les anciennes fonctions guelfe et gibeline , que Ton toH encore dans certaines parties du pays , sont des causes de divisions et de troubles. A Ventrée que fit son altesse à Mondovi, 2,000 individus de ces partis furent sur le point de s'égorger. »

Voici ce que disait Morosini : « Les sujets du duc ne savent que cultiver la terre ^ et ils le prouvent bien par leurs maisons, dans lesquelles on ne voit pas de meubles pour quatre deniers. Je parle des iiommes de la campagne et du peuple ; car, au liec^ de lits pour dormir, ils ont certains sacs remplis de feuilles d'arbres , vivant dans ce monde prétlisément comme le jour où ils y entrèrent. Les Piémontais naissent bons soldats; mais, à Timitation des nobles , ils ne s^occnpent ni d^industrie ni de commerce, et laissent les étrangers s'enrichir à leurs dépens. Ils n'ont d'autre souci que de manger, boire et se divertir, et qoe votre sublimité me croie, il n'est pas d'artisan qui ne veuille manger du gibier et se donner des jouissances. Le duc fait tous ses efforts pour les réveiller, mais sans beaucoup de succès. Les habitants de la Savoie sont timides et lâches, ne s'adonnent à aucune profession, pas même à celle des armes ; ils montrèrent cette répugnance, alors que le duc ordonna l'organisation d'une milice, pour laquelle il dépensa plus de 6,000 écus en armes ; en effet , au bout de quelque temps, on trouva qu'ils avaient fait des marmites et des broclies avec les morions et les corselets. Les nobles et les feudataires (de la Savoie) sont altiers, orgueilleux , et ne valent guère mieux que la plèbe. »

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tique, noble^ bourgeois. Appelés à voter au prince I^s subsides extraordinaires, ils se prévalaient de ce droit pour singérer dans les autres affaires, comme les successions^ la nomination du grand chancelier. Ils sMntitulaient pères et tuteurs du prince^ contrôlaient ses actions^ examinaient les cas de guerre et de paix ; en un mot; c'était une représentation nationale, bien qu'irrégulière et sans garantie.

Emmanuel-Philibert, habitué aux commandements militaires, s'irritait de voir les états Fenrayer dans ses réformes ou lui faire obstacle dans ses projets; la chambre des comptes de Turin ayant refusé d'admettre un contrat qu'il avait souscrit, il lui écrivit de le faire sans délai : -^ « Autrement, disait-il , nous vous ferons a connaître à vous et à tous que nous voulons être obéi, et que a nous pouvons châtier nos sujets, quel que soit leur rang, qui a oseraient nous résister ou le tenteraient; car nous savons que a nous faisons bien. » Enfin, il supprima cette représentation (1), et ne maintint à Carignan que le sénat sur le modèle des parlements de France, avec le droit d'enregistrer les lois et les grâces du prince. Son conseil d'État recevait les suppliques de grâce, et pouvait même casser les décisions des tribunaux.

Après s'être affranchi de tous les obstacles, il soumit ses sujets à de lourds impôts , qui furent communs à toutes les classes ; il porta à cinq cent mille écus les recettes , qui sous ses prédécesseurs arrivaient à peine à soixante ou soixante-dix mille. Afin d'en concentrer l'administration, il nomma, outre un contrôleur général, le Génois Negrone de Negro trésorier général, lequel introduisit dans le maniement des deniers publics de Tordre et de la régularité. Pieux dans ses actes , il confia Téducation de ses fils à ceux qui jouissaient alors de la plus grande réputation de savoir et de vertu, les jésuites ; il voulut qu'on appprit à lire dans le catéchisme et l'office, non dans les vers lascifs d'Ovide, et chargea le sénat de la censure des Uvres imprimés.

Les religieux furent déclarés inhabiles à succéder ; les couvents de moines ne purent devenir acquéreurs de propriétés, et tous les vingt ans ils durent payer le sixième de la valeur de leurs biens; il fonda une univei*sité à Mondovi, transférée plus tard à Turin,

(1) Emmannel Tesauro attribuait à l'abolition des états la cause des gaerres civiles du Piémont dans le dix-septième siècle. OHgine des guerres civiles du Piémont f etc., par le comte et chevalier, grand' croix y don Emmanuel Tesavaro^ qui sert d'apologie contre Henri Spondano; Cologne, 1673, ap. Jacques Pindo, p. n-13.

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dans laquelle enseignèrent le jurisconsulte Aïmone Cravetta de Savigliano^ Jean Argentara^ chef d'école médicale, le philosophe Augustin Bucci, le Français Cujas, Panciroli de Brpscia, Menochino de Pavie, le Portugais Goveano. Il appela les imprimeurs Torrentino et Bevilacqua, choisit pour secrétaire Annibal Caro, et pour conseiller Nicolas Balbo. Le commerce maritime fut encouragé ; il créa une magistrature pour le négoce, une autre pour les eaux, améliora les races chevalines, favorisa le trafic des étoffes de soie, et ordonna de planter des mûriers, presque inconnus jusqu'alors. Gomme il diminua les droits d'entrée, le transit des marchandises entre Tltalie et la Flandre s'effectua par ses États ; mais il ne pouvait ex[k)rter que des bestiaux et des fromages; car l'industrie était encore au berceau, et l'on tirait tout des foires de Genève et de Paris.

Le 30 octobre 1561, il abolissait les derniers restes de la servitude, taille ou mainmorte, angarie et perangarie ( impôts vexatoires ) ; chacun put tester ou contracter librement, et tous ses sujets jouirent ainsi des mêmes franchises. Agissant à la moderne, il défendit Tusage desarmes, excepté pour les chefs des compagnies joyeuses et des maîtrises; il fut interdit de servir, d'étudier .et de prendre le grade de docteur hors de TËtat ; les conventicules politiques, que l'on connaît aujourd'hui sous le nom de cercles ou de clubs, et qu'on appelait alors abbayes, furent prohibés; dans les causes politiques , on ne put traiter avec le fisc. En un mot, c'était un gouvernement absolu, tempéré seulement par la prudence du prince; au moyen de cette organisation militaire du pays, il voulait avoir des forces pour servir l'allié que les circonstances présenteraient : ne pas adhérer à l'Espagne plus qu'à la France, étrangères l'une et l'autre, mais à celle qui lui oflTrirait le plus d'avantages; ne pas rester neutre entre les parties belligérantes, mais épouser la cause de l'une ou de l'autre ; ne songer nullement aux intérêts d'une ville ou d'un pays quelconque, mais à ceux de l'État, telles furent les maximes qu'il introduisit et transmit à ses successeurs.

Le pays se trouvait déjà façonné aux institutions monarchique, et un prince national était le bienvenu après les outrages des étrangers, d'autant plus qu'il ne s'abandonna point aux vengeances; aussi, les sujets, naguère portés vers la France, à laquelle ils ressemblaient tant par les institutions civiles et politiques, apprécièrent l'homme qui les affranchissait du joug étranger,^ et commencèrent à se considérer comme Italiens^ bien qu'ils fussent di-

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