‹ Histoire des ItaliensChapitre 49 sur 150 · CHAPITRE CUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE CUI

' rUBMÈS. LE DUC 0'O66I3NA. COKJCRATIO!^ DE «BDIfàR. II48AI«1FXL0.

1601-10. Le plus célèbre parmi les gouverneurs de Milan fut don Henri d'Azcvedo , comte de Fuentès. D'un caractère superbe et dédaigneux , il gourmandait publiquement les magistrats , embarrassait l'administration et la justice; par son intervention immédiate, infligeait la bastonnade et les galères sans consulter le sénat, et faisait.grâce à d'insignes malfaiteurs. Dans les emplois , il plaçait les individus les plus rampants; mais, comme le payement des honoraires était à ses yeux une faveur, ceux qui ne pouvaient les obtenir en cherchant à lui plaire, se laissaient corrompre pour se dédommager. Il n'acceptait point de cadeaux ; mais il puisait à son gré dans le trésor public, et permettait à ses secrétaires de recevoir des dons et de malverser. Au moyen d'espions, il était informé des moindres bftgatelles, donnait audience à tout le monde, mais interrompait les solliciteurs après les premiers niots^ et lés renvoyait sans leu^: dopner satisfaction. ;

.Dans je but d'acquérir de la réputation, il se constitua Tadversairp du roi Je plus renommé de l'époque , Henri IV de France; il disait souvent qu'il mourrait heureux s'il perdait la vie en le combattant, et lorsqu'il apprit sa fin déplorable, il en ressentit une telle joie , qu'ayant reçu le courrier à minuit , il fit lever son confesseur et tous ses domestiques pour leur annoncer cette nou-

FUENTÈS. . \i)J

velle. Henri IV avait dû soutenir la guerre pour amener la paix , et Fuentès perpétuait la guerre s^ns avitre çiotif que d'empêcher la paix. Il eut, coptinueUçniient. ^pr pied une armée de treate mille hommes^ entretenus par les sujets .qui devaient., outre le logeinent, fournir un fif^arj^c par individu et deux par cheval. On appelait cela prêt^et anticipation,; pouy rembourser cette avance^ on imposait ensuite une taxe, que les ^sujets devaient payer, mais sans qu*oa leur fît .^c^une rçstitiition.

Dans le traité de Lyon avec la France y on avait mis la clause quQ Fuentès ne serait pas tenu de licencier les troupes qu'il avait sous les armes , parce qu'il voulait s'en servir pour d'autres expéditions; à la tête dé cette armée ^ il tenait donc les voisins dans l'effroi, tandis qu'il protestait sans cesse de son désir de vivre en p^ix. Son roi ^, dont il avait suscité les soupçons, lui ordonna vainement d'envoyer celte anxiée dans les Pays-Bas, Les décurions milanais se plaîgnftient des nouvelles charges^ il les mit en prison; le roi le blânnait d'avoir usurpé les attributions du sénat en appli*» quant des pejnes, ilréppndit : (( Je veux faire à ma guiso , et qui préfère d'autrest moyens ^ peut venir prendre mon poste, et me laisser retourner chez moi. »

Fuentès, sous le préteiçte que l'empereur Wenceslas l'avait investie, à Jean Galéas, prétendit enlever la Lunigiana au granddiiçv.il.^yoya donc des troupes,. tandis qu'il citait ce dncet les Malaspina à, la chambre.de Milan pour qu'ils renonçassent à ces juridictions. Le, grand duc répondit en prenant les armes, et Fuentès se désista. Néanmoins , dès que la France eut renoncé à Saluées, les, politiques s'aperçurent que l'Italie se trouvait à la diççrétibn de l'Espagne (1) ; Fuentès voulut profiter de oejtte faute en occupant le marquisat de Finale situé entre le Saluçais et Gênes, et qi^i mettait la Lombardie en communication avec la mer, de sorte, qu'il pouvait avoir des jtfoupes d'Espagne sans traverser le

(1). « Le grand-duc et d'autre^, princes détestaient la paix de Henri IV avec la Savoiej parce que, en renonçant, aVec le marquisat de Saluces, à toutes les places que la France avait en Ualie, on portait un trop grand préjudice à la liberté de ce pays, où Ton ne .laissait que la puissance espagnole» sans aucun frein qui la modérât... Toute Pltaiie devenait visiblement esclave. Le comte de Fuentès, se moquant de là France, construisit des forteresses sous les yeux, non-seulement des Grisons^ mais des Vénitiens. Tous les princes d'Italie sentaient bien qu^on les mettait peu à' peu sous le joug, et pourtant , ils n'osaient pas montrer qu'ils s'en apercevaient en voyant que les portes étaient fermées, de même que les passages par od les secours pouvaient venir.» Observations sur V historien politique indifférent.

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territoire des Grisons ou celui des Vénitiens. Déjà, en 1571, Albuquerque Tavait envahi durant une insurrection, alléguant pour excuse la crainte de le voir occupé par les Français; mais l'empereur, qui en était seigneur direct, le réclama sous la promesse d'y tenir une garnison allemande. L'octogénaire Del Carretto le possédant alors, Fuentès le lui enleva avec Monaco et Novare , sans tenir compte des réclamations des princes, très- vives surtout de la part du duc de Savoie y qui le convoitait depuis longtemps.

A l'extrémité du lac de Côme, Fuentès construisit un fort appelé de son nom , pour dominer le passage vers les Grisons , maîtres alors de la Valteline et alliés de la France et de Venise. Il en voulait ériger un autre à Soncino pour intercepter les communications entre Venise et les Suisses ; dans le même temps , le vice-roi de Naples se disposait à bfttir un fort à Longone, qui aurait commandé à Portoferrajo et à Livourne des Toscans, à Civita- Vecchia du pape , à la Corse de Gènes ; en outre , au moyen d'une citadelle avancée en mer, il devait imposer aux Hollandais et aux Anglais qui fréquentaient Livourne, et favoriser les cooununications de l'Espagne avec l'Italie.

En un mot, « Fuentès, dit Boccalini , s'occupa moins de gouverner le peuple que de semer de funestes jalousies et la zizanie; » mais il le loue d'avoir été « un prodige que l'Italie n'avait pas encore vu, un officier espagnol ennemi de l'argent (1). »

Don Pedro Tellez y Giron duc d'Ossuna, un des seigneurs de la cour espagnole les plus renommés par son intelligence et sa vivacité^ peut faire pendant à Fuentès. Ses saillies déplurent à Philippe II et aux courtisans de Philippe III, qui l'appelait le grand tambour de la monarchie. Éloigné de la cour, il fit la guerre en Flandre, voyagea dans l'Angleterre et la France ; Jacques I*' se plaisait à discuter avec lui sur la langue latine, et son esprit charmait Henri IV. Rappelé et comblé d*honneurs, il obtint qu*on reconnût l'indépendance de Hollande, et s'opposa à l'expulsion

(1) Ce témoignage contredit ce qu'on racontait alors, qa*il avait retenu huit mois de paye aux soldats et gagné un million d'or (Lettres du cardinal d'Ossate cclxxmt). Don Carlos Colonna, dans VHi^iQire de la guerre de Flandre, livre Tiii, assure que, en quittant le gouyemement des Pays-Bas, Il refusa les présents qui lui furent offerts par les Tilles, pour n'accepter qu*une poignée d'é* pée où ses entreprises étaient représentées en relief d'or. Son désintéressement, dit Boccalini {Pietra del Paragone politico), fit qu'Apollon le reçut an Parnasse;

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des Maures ;niaiscette tolérance et quelques plaisanteries le brouillèrent avec rinquisition, à laquelle il put échapper^ et fut envoyé en Sicile comme vice-roi.

Avisé y somptueux , esprit fort , habile à nouer des intrigues, recherchantles nouveautés et disposé^ comme tous ceux de son tempSy à se servir de toute l'autorité qu'on lui avait concédée , et même à la dépasser, il employait de, .vulgaires moyens pour accomplir des projets gigantesques. Il entretenait l'allégresse parmi la multitude, faisait donner de fréquentes représentations, et voulait qu'il y eût des mascarades pendant le carnaval ; un jour , jl envoya dehors quatre chars avec du vin, des jambons et d'autres mets^ qu'il laissa saccager par la plèbe ; une autre fois, il ordonna que tous les habitants de Palerme sortissent masqués le mardi gras ; enfin il fit un jour arrêter et conduire enchaînés à Palerme les magistrats de Messine. Un prêtre criminel^ qui Vêtait réfugié dans une église, fut arrêté et pendu par ses ordres ; l'archevêque l'ayant excommunié^ il fit dresser le gibet devant la porte de l'évêché, avec menace de pendre quiconque entrerait ou sortirait, et force fut de l'absoudre. Il réprima les bandits et les courses des Turcs, releva les vieilles fortifications et concourut grandement aux expéditions de 4613 et 1614, dans lesquelles l'Espagne se signala par des victoires; il fit environ cinquante mille Turcs esclaves, délivra dix>sept mille chrétiens, et distribua aux pauvres une bonne partie du butin.

Rappelé en Espagne , il fut bientôt envoyé comme vice-roi à lois. Naples^ où il arriva avec douze galères, dont trois lui appartenant, et deux cents personnes. Il disait dans sa première proclamation : a Parmi les autres choses blâmables, nous comptons le mépris que « la noblesse témoigne à la plèbe , d*où naît la haine de celle-ci a contre celle-là, au détriment de la tranquillité publique. Il déa plaît particulièrement au peuple d'entendre les nobles et les c personnes titrées se servir en parlant du vulgaire , de l'exprès- « sion canaille. Que chacun fasse son devoir ; que la glèbe res- « pectela noblesse, et que celle-ci s'abstienne de la mépriser... « Dans ce royaume, il y a beaucoup d'ecclésiastiques, qui fra- « ternisent souvent avec les séculiers et se familiarisent trop « avec eux ; comme ils oublient ainsi les obligations que leur im- « pose leur caractère, et se permettent, sous le prétexte qu'ils < ont le droit de censurer les vices, de parler en public avec une a arrogante pétulance de ceux auxquels ils doivent honneur et « respect, qu'ils sachent, étant eux-mêmes des sujets du roi^ que « nous veillerons avec un soin particulier à ce qu'ils soient respec-

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a tés ou chfttiés selon leur manière de se conduire : » paroles qui résonnent agréablement aux oreilles de la pfebé.

Les ecclésiastiques qui spéculaient sur le^ tèstahiënts furent réprimés; il abolit une taxe 'sur chaque' livre db paîin , concédée aux jésuites, et il ne voulut pas que l'inquisition espagnole s'établît sur le continent, a II fil publier un ban pai' lequel il-défendait aux soldats, sous peine de la vie, de tîtef Tépée hors du Ibtirreau pour chercher querelle, et cinq ans de galère^ inei^açaient quiconque, n'étant pas militaire, les séparerait; » 11 envoya au gibet 4eux frères soldats qui, pour se défendre, avaient mis Vépée'à la main. Un tumulte s'élève-t-il au milieu d'une fêté, il condanlne aux galères deux individus qui se disputent; en traversant un marché , entend-il le peuple se plaindre d'un marchand ou d^un douanier, il lui fait donner cinquante coups de bâton'; unforçattui crie-t-il que son argousin le tient aux fers au delà du temps prescrit, le vice-roi fait désenchaîner le galérien et mettre à sa place i'argousin : justice sommaire , dont Dieu nous préserve.

Deux charlatans débitaient des contre-pk)isons, et le duc leur ordonne de prendre des poisons, puis leurs antidotes; Tun meurt, et celui qui survit reçoit un collier d'or et des privilèges. Un arracheur de dents, qui lui en rompt une datis la boiïche, est envoyé aux galères. Un jour, la foule étant trop pressée à uné'représentation, il ordonne à tous de sortir du théâtre , sous peine de cinq ans de galères pour les vilains, et de cinq ans de relégatîon pour les nobles. Dans une réception de grands nobles, il s'introduit quelqu'un moins titré que les autres; il le fait prendre et bâtonner rudement. Les prévenus étaient appelés dans sa chambre, et là, dit le chroniqueur, par des paroles douces ou sévères, il leur arrachait des aveux sur lesquels il les condamnait; s'il ne réussissait pas, il leur faisait appliquer, en sa présence, là bastonnade par Targousin.

Ses créatures, nommées aux divers emplois des cités, pillaient en toute sécurité ; les habitants de Reggio étant venus se plaindre d'un certain Aledo qui les volait,' il les ti*aita de misérables, en les menaçant des galères pour oser dire du mal d'un homme qui avait sa confiance; aussi, comme les populations redoutaient de porter des doléances, a ces employés eurent toute liberté de pressurer le pauvre peuple, et ils volaient impunément dans tout le royaume, de telle manière qu'on ne saurait le décrire. » Cet Adelo étant venu à Naples avec quatre-vingt mille ducats et beaucoup de joyaux, le duc lui dit : « lis font besoin à sa majesté », et,

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après ravoir dépouillé par cette justice railleuse^ il le-tenvbya a à son ofBce pour faire pire (1). » Le prince de la Gonca et le marquis de Gampolattaro^ chargés par lui de visHer les châteaux du royaume, préîevërent pour leur compte cent mSUe ducats, et l^on n'écouta point les réclamations ; bien plus y Campolattaro j "accusé d'atoîr favorisé le meurtre d'tm moine, fut envoyé comme général contre les insurgés de la Flandre. Sa femme gagnait des ducats par milliers en faisant obtenir des faveurs à L- un et à l'autre.

Une fois^ on prit des galères turques chargées de sucre, qui fut vendu à un droguiste. Un musulman promit^ à la condition qu'on lui rendrait la liberté, de révéler un grand seeret^ et il ap^ prit que beaucoup d'argent et de bijoux ^ destinés au Grand Seigneur, étaient mêlés à ce sucre. On arrêta donc le droguîsie, bîep quMl décterât n'avoir rien trouvé; mais il ne vit d'fmtr^ moyen d^échapper que d'envoyer à lai femme de' Gampolattaro une obligation de mille ducats. Le duc l'ayant fait appeler^ lui montra cette obligation comme témoignage de sa culpabilité, et bien qu'il jurât que sa famille avait réuni cette sonmie à grand peine, il le fit mettre à la corde, a attaché à une petite corde neuve, iqni tourna sans cesse tant qu'il resta suspendu ; après avoir sup* porté la torture une heure et demie, invoquant toujours le nom delà Vierge Marie, sans- répondre autre chose aux questions qu'cm lui adressait^ il fut détaché et mis en liberté ».

On vit alors de nombreux procès de sorcellerie, parmi lesquels nous citerons le suivant. La maîtresse d'un prêtre fui révéla un maléfice fait par dame Victoire Mendoza -pour que le due d*Ossuna n'aimât qu'elle^ sa fille et son gendre ; en effet, ces derniers étaient parvenus à une grande faveur, ce qui les rendait orgueilleux. Le duc , informé de cela, alla trouver dame Victoire et, le poignard sur la gorge, la contraignit à faire des aveux; puis, il raconta Taffaîre à sa femme, aux prières de laquelle il attribuait celte découverte, ^ celle-ci ne cessait de remercier Dieu d'avoir rompu ce charme. L'accusée, pourtant, était la fille du duc d'Albe, la femme du duc d'Ozeda ; c'est pourquoi le duc , qui l'aimait du reste, ne songea point à la punir, e^cutant la loi sur d^utres sorcières et leurs maris (zazzera).

(1) Comme la plue grande partie de toal ce qui précède, ces paroles sont tirées du journal de Zazzera, flatteur du duc au commencement. Grégoire Leti a écrit une vie romanesque d'Ossuna.

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