‹ Histoire des ItaliensChapitre 53 sur 150 · CONJURATION DE BEDMAR · texte numérisé non relu

CONJURATION DE BEDMAR

Mais l'Espagne était-elle vraiment impliquée dans ce complot? Les gouvernements d'alors écoutaient et favorisaient quiconque tentait de nuire à leurs ennemis; d'ailleurs, il aemble prouvé que Tappui de l'Espagne^ dont les conjurés se vantaient, n'était pas une pure jactance^ bien que la prudence des Dix le dissimulât pour éviter une rupture. Bedmar passait pour un des hommes les plus habUeset les plus instruits de son pays; très- versé dans l'histoire, de manières distinguées, doué d'une intelligence aux conceptions grandioses, il savait gagner l'estime et l'affection, si bien qu'il fut retiré de Venise pour être nommé gouverneur de la Flandre, puis cardinal bientôt après. Mais, comme nous Tavons vu, le duc d'Os-

tifs à cette affaire. Beaucoup d'autres documents furent publiés par Tiepolo dans les notes de Daru ; mais il s*appuyait sur un Sommaire de la fameuse conjuration , entièrement fabuleux, qui se trouve dans la bibliothèque impériale de Paris. Botta dit : « Plus de cinquante personnes furent suppliciées, immense boucherie digne d'une immense trahison. »

Cet écrivain, le perpétuel panégyriste de Venise^ accepte, comme le vulgaire, le roman de Sainl-Réal. YoirRANKE, Ueberdie Verschworung geyen Venedig inJahr 1618, Berlin, 1832.

Dans la correspondance des agents du duc d^Urbin à Naples, publiée dans les Archives historiques, tome IX, |>age 229, sous la date du 14 avril 1617, on lit : « Les choses qui se font importent peu ou beaucoup à Votre Altesse, et je ne puis les taire, bien qu'on ne puisse les écrire sans péril. On arma ici huit galions ou gros navires, sans connaître d'abord dans quel but; mais on apprit ensuit, de la bouche même du duc, qu'on les avait armés pour les envoyer dans le golfe contre les Vénitiens. A cette même Hn, quatre autres furent armés, et Son Excellence emprunta à la ville Tartillerie qui se conservait à Saint-Laurent. Comme cet armement avait bles§é le pape, on dit que Son Excellence lui écrivit que les Vénitiens méritaient d'être châtiés pour leurs nombreuses fautes, etc.» Dans une lettre de Dolisti au duc de Toscane, 8 janvier 1618, il est dit que le duc d'Ossnna, étant à table avec beaucoup de barons, se vanta qu'tZ aurait arrangé la cervelle des Vénitiens.

D'autre part, l'idée d'un accord du duc d'Ossuna avec Venise ressortirait d'un entretien du maréchal Lesdiguières, chef des protestants, avec Ange Con> tarini, ambassadeur vénitien, lequel le rapportait ainsi dans sa dépêche du 4 janvier 1620 : « J'avais imaginé un beau coup, c'est-à-dire l'entreprise du duc d'Ossuna quand il voulait se rendre maître de Naples ; c'est moi qui la fomentais et qui suggérais les moyens pour la faciliter. Si le duc de Savoie, ainsi ^que je l'avais conseillé, lui avait envoyé sept ou huit mille fantassins, et que la république eût accepté deux ou trois ports dans l'Adriatique, que le duc d'Ossuna avait offert de lui livrer, la chose était faite ; en effet, il suffisait de le faire déclarer, et cette déclaration garantissait tout, arrêtait la mobilité de d'Ossuna, confondait les Espagnols, excitait d'autres pensées, éveillait d'autres intérêts et favorisait merveilleusement les progrès d'Allemagne. »

Voir encore une dépêche, 5 Juin 1618, de Reniero Zen, -ambassadeur vénitien auprès du duc de Satoie.

lis CONJURATION DE BEDHAR.

suna épiait toutes les occasions de nuire à Venise^ et s'efforçait de rompre la paix ; il laissait même entendre qu'il ne tarderait point à détruire cette république ; pour atteindre ce but^ se proposait-il de recourir à des complots ? c'est ce que nous n^osons affirmer.

n s'aventurait d'autant plus qu'il avait marié une de ses filles au filsduducdeLerme, ministre tout-puissant de Philippe III; fortde cet appui, il ne dissimulait pas son ambition ^ graciait des condamnés à mort^ prodiguait les dons et les aumônes, soutenait la plèbe contre la noblesse, et caressait Jules Genovino, élu du peuple^ homme factieux qui aurait volontiers saisi l'occasion de faire main basse sur les nobles et d'obtenir pour le peuple égalité de privilèges.

Les prêtres, dont il ne respectait pas les immunités, les nobles, dont il réprimait les abus, et les gens pieux qu'il scandalisait par ses mœurs dissolues et ses railleries irréligieuses, faisaient donc entendre des plaintes contre le duc d'Ossuna. Les princes d'Italie, grandement suspects , demandaient qu'il fût éloigné ; mais comment en avoir raison ? La cour lui envoya l'ordre de désarmer, et le duc, loin d'obéir, augmenta ses forces sous le prétexte d'une expédition contre les Turcs ; comme il comptait peu sur les troupes espagnoles, il les dissémina dans les provinces et sur le littoral, et prit à sa solde des Français et des Uskoks. A la nouvelle que la cour lui envoyait un successeur, il dit : « Je le recevrai avec vingt mille hommes. » Sa femme lui conseillait d'obéir; il lui jeta un plat d'argrnt à la tête. Il mil plus d'activité dans ses intrigues avec le maréchal Lesdiguières et Charles-Emmanuel; il se rattacha les nobles par des charges et des dons, les jésuites en prenant un confesseur dans leur ordre, la multitude en laissant impunis ses méfaits; à la cour impériale, il promit un secours de vingt mille fantassins, de deux mille chevaux et de deux millions en or, s'il était prorogé dans la vice-royauté; h Madrid, il prodiguait l'argent et les promesses, en montrant le danger de l'éloigner au moment où Venise et les Turcs redoublaient de menaces. Ayant fait venir à Naples son fils et sa femme, il les fêta sans mesure, étala les joyaux des rois, mit la couronne sur sa tête, et demanda aux personnes qui l'entouraient si elle lui seyait bien ; le prince de Bisignano lui répondit ; cf Elle va bien, mais sur le front du roi. »

1621. Le cardinal Borgia, son successeur désigné, fut donc contraint

d'occuper Naples par surprise j a il entra de nuit dans Château-Neuf;

Page 1