MASANIELLO
fait oublier le contenu , on réclame Toriginal ; le gouverneur accorde tout avec un pardon général ^ et promet une pension à Masaniello s'il apaise le peuple. Le pécheur refuse de se séparer de ses frères, et , dans quelques heures^ il se trouve maître de la ville; il oblige alors chacun à prendre les armes ^ délivre les contrebandiers et les débiteurs du fisc, supprime les droits onéreux, et commande aux boulangers de faire la livre de pain de quarante onces pour quatre grains ; puis, il désarme les forts, et laisse brûler cent tripots de jeu^ avec les soixante-dix maisonnettes et le mobilier des agents du fisc, après en avoir retiré les portraits du roi, qu'il place aux coins des rues entre des flambeaux allumés; tous criaient Vive le roi, alors qu'ils méconnaissaient son autorité.
Dans des occasions semblables, chacun de nous a vu prodiguer au peuple^ sombre et menaçant, les promesses et les caresses; mais les vaincus, qui ont concentré leur colère au moment du danger, se réservent toujours de la décharger sur sa tête aussitôt qu'il sera devenu tiède et calme. Le vice-roi, tandis qu'il amuse les lazzaroni par des négociations, envoie jusqu'à cinq assassins contre Masaniello; mais le peuple les égorge , du sang passe au sang, et se livre à de cruelles vengeances. « Le prince de Gellaa mare s'est enrichi par l'achat des impôts qu'on créait; à mort! (( Le duc de Maddaloni ne payait pas le poisson que j'apportais (( chez lui, et me répondait par des insultes ; à mort ! Le prince a de GarafTa m'a contraint une fois de lui baiser le pied ; je veux c< le lui couper et le manger. Mort aux brigands ! mort à qui- « conque se couvre du manteau , parce qu'il peut cacher les a armes d'un traître ! mort à celui qui n'expose pas l'image du roi a et de saint Janvier ! »
Masaniello déployait du courage^ et sa conduite n'était pas dépourvue de prudence; mais le prêtre Genovino le poussait aux exagérations, et révélait ses desseins au vice-roi. L'archevêque Filomarino^ selon sa coutume^ absolvait^ bénissait ^ sauvait quelques innocents, et^ grâce à ses démarches , Masaniello fut appelé à une entrevue par le vice-roi. Le pécheur voulait se rendre à cette audience avec les caleçons et le bonnet de sa profession; mais le cardinal^ après avoir menacé de l'excommunier, le contraignit à prendre un manteau de brocart et un chapeau à l'espagnole. Les lazzaroni ne pouvaient se rassasier d'admirer leur héros tranS' formé, qui, à cheval et l'épéenue, se dirigea vers le palais. Avant d'y entier, il rassura la multitude : a Je n'ai agi que pour le
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bien de tous; aussitôt que je vous aurai rendus à la liberté^ je 10^7. reprendrai mon ancienne profession^ sans vous demander autre chose qu'un Ave Maria de chacun à l'heure de ma mort. « Or, comme tous le lui promirent à grands cris^ il continua en les exhortant à ne déposer les armes qu'après avoir obtenu ce qu'ils demandaient : Méfiez-vous des nobles, et si j'étais retenu trop longtemps dans le palais ^ mettez-y le feu. »
Le vice-roi lui fit l'accueil le plus courtois que puissent suggérer la peur et la perfidie ; il exprima son étonnement de trouver tant de bon sens dans un pécheur sans éducation^ et voulait lui donner un collier d'or qu'il refusa plusieurs fois, se contentant d'en accepter un de peu de valeur comme témoignage de sa bienveillance; il l'appelait mon fils ^ en ajoutant : grâce à toi, aujourd'hui le roi peut se dire rai. Masaniello, à son tour, lui toucha plusieurs fois la barbe, en lui disant de n'avoir aucune crainte; comme le peuple , qui redoutait quelque violence pour son chef, s'agitait tumultueusement , Masaniello parut au balcon, et à peine eut-il mis le doigt à la bouche , qu'il obtint le silence de cinquante mille lazzaroni, et leur dispersion immédiate. Sa femme, avec un enfant dans les bras, se présenta devant l'épouse d'Arcos, et lui dit : a Vous êtes la vice-reine des dames , et moi la vice-reine des bourgeoises. Mon mari gouvernera le peuple, et le vôtre les Espagnols. »
Les conférences se poursuivirent, et le traité conclu entre le vice-roi et a le ^chef du très-fidèle peuple de la très-fidèle cité, » fut lu à la porte de la cathédrale , Masaniello l'expliquant de point en point à la foule; puis chacun le jura sur l'Évangile et le sang de saint Janvier. Masaniello prononça un discours, mélange de choses extravagantes et sensées ; il vanta la condescendance du vice-roi et les dispositions pacifiques de l'archevêque; puis, il voulait quitter là même son incommode vêtement de cérémonie pour reprendre ses caleçons et le chapeau de lazzarone. Loin de chercher à s'enrichir, il se vantait de sa pauvreté; parfois, quand il haranguait le peuple, il ôtait ses habits pour montrer son dos décharné et son ventre vide, comme preuve de la sobriété qu'il avait conservée au milieu de l'abondance.
Lorsque les chevaliers allaient lui faire la cour, il leur disait :
(1) U est en 24*arUcles, avec ô autres ajoutés, et se trouve dans Lvnig, to0ie II, p. 1368. On y trouve la promesse d'abolir les impôts qui n*auraient pas été vendus. Or, à ce moment, tous étaient vendus.