PESTE DE
et aux intérêts de sa majesté impériale^ et qu'il valait mieux s'exposer au péril redouté que de perdre la réputation de l'empereur (i) ; Arconati, président du sénat, a ne voulait pas croire qu'il en pût venir un très-grand mal. »
Ainsi^ on laissa le fléau se propager dans la Lombardie et envahir Milan, où il fit bientôt cinq mille victimes par jour. La tradition populaire et divers écrits ont conservé vivant le souvenir de ce désastre^ dans lequel^ pour nous résumer^ cette ville perdit environ cent mille habitants, et proportionnellement la campagne et les cités de province : en vain, la charité chrétienne offrit des secours inépuisables; en vain, la commune dépensa plus de deux millions, et le cardinal Frédéric Borromée^ un million deux cent mille. La peste ne sévit pas seulement dans le Milanais, mais dans ritalie entière; à Turin, il périt onze mille individus, dix mille à CômCj^ soixante-quinze mille à Gènes, . quatre-vingt mille à Venise^ et six cent mille dans les possessions de terre ferme; il atteignit ensuite le reste de la Péninsule, où il enleva un tiers de la population (2), et beaucoup de villes restèrent désertes, au point qu'il leur fut impossible de jamais se relever. Ce fut le coup de grâce porté à cet infortuné pays, où l'on ne trouva plus de remède
(1) Taoini, Ragguaglio, . . délia gran pesle contagiosa. Sur tous ces faits, Yoir notre Lombardie dans le dix-septième siècle.
(2) Un récit de la peste de Florence en tangue vulgaire par Luc Targioni, un autre en latin par le docteur Alexandre Riglii , put)liés par Targioni Tozzetti, Voyages, vol. iv, p. 298-316, portent à neuf mille les yictimes pour Florence et le voisinage.
Les chroniques vénitiennes mentionnent des pestes dans les années 954 , 958, 1007, 1010, 1073, 1080, 1093, 1102, 1118, 1137, 1149, 1153, 1157, 11«1, 1165, 1169, 1170, 1172, 1177, 1182, 1203, 1205, 1217, 1218, 1248, 1249, 1263, 1275, 1277, 1284, 1293, 1301, 1307, 1343, 1347 (la fameuse mort noire qui fit disparaître cinquante maisons nobles), 1350, 1351,1357, 1359,1360, 1361, 1382, 1393, 1397, 1398, 1400, 1413, 1423, 1424, 1427, 1428, 1447, 1456, 1464, 1468, 1478, 1484, 1485, 1498, 1503, 1506, 1510, 1511, 1513, 1627, 1536, 1556, 1565, 1575, 1576, 1580, 1629, 1630. il mourut quarante^si\ mille cinq cent trentesix personnes j et, en y comprenant Murano, Malamocco, Ghioggia, quatre- vingt deux mille cent soixante-cinq. Ap. Galliciolli.
Parmi les nombreux écrits sur la peste de 1630, il faut remarquer Andréa Taurellij.c, de peste italica libri duo, Bologne 1641, où il traite, selon le système d'Aristote, des causes et des accidents de ce fléau, maia surtout pour Bologne, à laquelle il consacre un chapitre entier. On avait avancé que les jésuites s'étaient abstenus de soigner les malades. Torelli dément le fait, puisque à la page 110, il rappelle que les capucins, les chartreux et les jésuites se dévouèrent avec une grande charité au soulagement des pestiférés ; parmi les jésuites, il nomme spécialement, ut cœteros omittam, le père Orimbelio, Uiéologien et prédicateur, chef de Thôpital, et Jean-Baptiste Marliuengo de Brescia.
160 LES EMPOISONNSUBâ.
à la dépopulation^ à Tabandon de la campagne, à la négligence des arts industriels ^ à la prostration des esprits qui succombaient sous le poids d'un malheur irréparable et général^ ou s'affaissaient dans le doute d'une immense perversité.
£n effet, les hommes qui ne peuvent se plaindre de Dieu ont besoin de se déchaîner contre leurs semblables et de voiler de passions haineuses leur découragement ; on commença donc à croire que le mal était propagé au moyen de préparations mortelles, œuvre d'une malice politique mêlée de projets diaboliques^ et payées par de grands seigneurs, les Français peut-être, ou le duc de Savoie pour mieux s'agrandir, ou le gouverneur Gordova pour se venger des insultes dont les Milanais l'avaient poursuivi, ou quelque ambitieux qui espérait s'élever sur la ruine universelle. Celte croyance prit une extension effrayante; l'autorité, égarée par l'opinion populaire^ fit le procès de quelques individus signalés comme empoisonneurs^ et les condamna à d'horribles supplices : iniquité légale qui donnait raison à la fureur populaire. Elle érigea même une colonne infâme, qui devait rappeler à la postérité^ non leur scélératesse, mais la barbarie des jugements ou la faiblesse des juges^ lesquels immolaient jusqu'à la légalité aux préjugés du peuple et à la peur (1).
L'atroce incapacité ou l'ambitieuse obstination des maîtres de l'Italie restaient insensibles devant ces horribles misères; la guerre du Montferrat ne cessa que lorsque la peste eut décimé voleurs et volés, et rendu inculte et désert le pays que les étrangers se disputaient.
Charles Emmanuel, désolé de voir tant de menées aboutir à la 1630. perte de ses précieuses possessions et au ravage de son État,
(1) Sans parler des clircniqueurs et de ceux qui écrivaient sous l*iinpre$iSioa de la terreur, des liistoriens penseurs adoptèrent cette croyance : le grave Nani dans son Histoire de Venise, et, plus tard, Giannone, qui n^a pas Tombre d*un doute sur le fait, et ne blâme point les moyens de répression. Bien plus Charles Botta, médecin, dans son Histoire d'Italie en continuation de Guicciardiniy livre XXI, écrit: «Une voix s'était élevée dans toute ritalie , voix non vaine, mais justifiée par les faits, que des scélérats la parcouraient avec le dessein d*y répandre la peste, qu^ils communiquaientaux eaux publiques et aux eaux bénites par l'Église. Quoi quMl faille croire de ce mode de communiquer le venin pestiféré, il est certain que ces hommes abominables faisaient cela, soit qu'ils voulussent seulement se ménager les moyens de voler, soit que véritablement ils empoisonnassent les eaux dans le but le plus criminel. Plusieurs de ces monstres furent découverts à Milan et, comme ils le méritaient, envoyés au gibet; on rasa leurs maisons, et des inscriptions infamantes les rappelèrent au souvenir. »