LA TOSCANE
Les pays se trouvaient donc sous le régime militaire. La Toscane avait defe princes et un gouvernement qui ne valaient pas mieux
ili BLANGHS GÀPELLO.
probablement ; mais^ comme ils voulaient la paix et confondaient leur intérêt avec celui des sujets , elle eut moins à soufTrir, et couvrait sa décadence d'une grandeur posthume. Le grand-duc Gosme l'^'^ écrivait au duc d'Esté : a Avec ces grands princes, nous a devons toujours considérer leurs fins; il faut aussi nous aider en a nous avertissant l'un l'autre et en nous opposant à leurs vues ina justes^ de manière à ce que nous ne soyons pas mus par notre (V prédilection pour la France ou l'Espagne , mais par l'unique bien (( général de l'Italie^ notre patrie. » Nous l'avons vu , après avoir détruit la république par la force et l'astuce , consolider son autorité au moyen d'actes cruels et humains , caressant les artistes et les hommes de lettres , permettant à tous de lui écrire, mais punissant de mort quiconque s'obstinait à réclamer les anciennes institutions. Si rétablir la paix et la justice au prix de la liberté^ c'est un mérite, il l'eut, et les Toscans, hors de Florence , étaient contents de lui. Mais les nombreux émigrés , exhalant leur colère par le dénigrement, cette dernière consolation des vaincus , le déshonorèrent par les accusations les plus noires, qui , répétées dans le siècle dernier par les fauteurs de la maison d'Autriche, laquelle avait succédé aux Médicis, et dans le nôtre par ceux qui détestent la principauté^ lui valurent d'être représenté dans les histoires, les romans et les tragédies, comme un Tibère.
De cinq enfants qu'il eut d'Ëléonore de Tolède , deux et la mère furent enlevés par l'épidémie; mais la malveillance fit courir le bruit que don Garzia,dans une rixe^ avait tué son frère Jean, cardinal; que le père, furieux de ce meurtre, avait égorgé l'homicide^ et qu'Éiéonore en était morte de chagrin. On ajoutait que Gosme avait marié son fils à une femme enceinte de ses œuvres , et qu'il aimait sa fille Isabelle plus qu'il ne convient à un père. Pendant la construction de la galerie qui , à travers les maisons de la moitié de la ville, réunit le palais Pitti aux Vffizi^ il entra dans la maison Martelli, où il connut Camille, dont il obtint les faveurs; mais cette femme se recommanda à Pie V, sur les instances duquel il l'épousa sans lui accorder toutefois ni titre ni honneurs. Le jour de sa mort , son successeur la contraignit de s'enfermer dans le couvent des Murale, où elle jeta un tel désordre, que les religieuses obtinrent qu'elle fût transférée ailleurs; elle mourut dans un état d'imbécillité.
Gosme obtint le titre de grand-duc , et jouit de l'autorité suprême jusqu'à sa mort, arrivée en 1574; il laissa le gouvernement à son fils François-Marie^ qui, n'ayant ni ses talents, ni sa prudence,
29 novembre.
BLANCHE GAPELLO. 173
s'abandonna à TAutriche, tandis qu'il se déshonorait par des amours scandaleuses. Le Vénitien* Barthélémy Gapello avait eu Blanche de Pellegrina Morosini ; belle, jeune et mal surveillée depuis la mort de sa mère, cette fille s'éprit du Florentin Pierre Bonaventuri y comptable à la banque des Salviati à Venise; or, une nuit qu'elle était sortie pour lui parler en laissant la porte entr'ouverte^ un boulanger, qui se rendait de grand matir. à son travail^ ferma les deux battants, croyant qu'on avait négligé de le faire par oubli. isas. Dans l'impossibilité de rentrer chez elle sans être remarquée , elle s'enfuit avec son amant, et tous les deux se rendirent à Florence, où ils se marièrent. Le conseil des Dix, sur les instances de Gapello^ et supposant qu'on l'avait enlevée pour sa riche dot , mit à prix la tête de Bonaventuri et de ses complices, proscrit Blanche et lui confisqua six mille ducats qu'elle tenait de sa mère. A Florence, elle attira les regards^ et, par des philtres ou desprestiges^ comme on disait, elle gagna le cœur de François-Marie. L'époux outragé, pour se venger, courtisa Cassandre Ricci, mariée à un Bongianni; enfin, Robert des Ricci, avec douze autres^ l'assaillit sur le pont Sainte-Trinité et le tua, tandis que des individus masqués égorgeaient Cassandre dans son propre lit.
Blanche demanda vengeance au grand-duc; mais, non content de laisser aux assassins le temps de se réfugier en France, il ne dissimula point qu'il avait eu connaissance du fait. Quelque temps après, Jeanne d Autriche, sa femme, dont la jalousie avait donné plus de retentissement à sa conduite scandaleuse , mourut soit d'avortement, soit du chagrin de cette intrigue, et le peuple murmura qu'on l'avait empoisonnée. En effet, deux mois après, il i^'?»* épousait Blanche secrètement (1), et, le deuil fini^ il annonçait officiellement son mariage à la seigneurie de Venise. Or, celle-ci, sur les instances du duc , nomma chevaliers de la Stola d'or le père apaisé et le frère de Blanche ; puis, non contente d'abolir la sentence et le procès , elle la déclara véritable et particulière fille de la république^ en lui envoyant une couronne ducale. Alors gens de lettres et savants lui dédièrent des ouvrages; Speron Speroni la loua en vers, comme la loua le pauvre Torquato Tasso (2),
(1) Bonaventuri fut tué au commencement de 1570; la grande duchesse mourut le 10 avril 1578 ; le mariage avec Blanche eut lieu te 5 juin.
(2) Torquato rappelle sublime donna; il en chante la nobilità ch^è del va* lor colonna; louant les mérites insignes du grand-duc, il lui trouve un discer* nemenl sans pareil, grâce auquel, comme P&ris, il sut préférer Blanche, qui a
174 VXBBINAND I*'.
qu'elle protégea largement , et à qui elle donna une coupe d'argent; bien plus, Sîxte-Quint lui envoya la rose d'or.
Blanche, entourée de gens vulgaires, juifs, sorciers, devins, distillatenrs, se maintint par les intHgues au poste qu'elle a^'ait acquis par des moyens honteux ; on disait tout bas qu'elle apprenait à faire des enchantements et des sortilèges pour conserver l'affection de son mari et l'intluence qu'elle avait sur lui; on supposait aussi qu'elle cherchait le moyen d'avoir des fils, et, comme elle ne put satisfaire ce désir, elle en supposa un, dont on l'accusa d'avoir fait périr la mère.
Son frère Victor travaillait avec plus de profit, s'ingérant dans 1rs affaires et vendant les faveurs; ayant demandé au duc trois mille écus à prêt, il altéra les chiffres de manière à porter la somme à trente mille; la fraude fut découverte, et le grand-duc le chassa. La course modelait sur le maître : Pierre, frère du grandduc, poignarda sa femme pour cause d'infidélités, qu'il avait trop provoquées par les siennes; Isabelle, sa sœur, peu de jours après, fut étranglée par son mari au mili«u des embrassements conjugaui^.
Le grand-duc François mourut le 20 octobre 1587, et Blanche le lendemain, victime, dit-on, du cardinal Ferdinand de Médicis, qui ne souffrit point qu'on la déposât dans le caveau ducal; ses armoiries et ses portraits furent enlevés de partout, et le sénat vénitien défendit de porter son deuil. Le fils supposé ne fut pas reconnu. Barthélémy resta fort riche, mais déshonoré, parce que ce gain « ne convenait pas à la grandeur d'âme d'un généreux noble vénitien, dont la seule fin est la véritable gloire , qu'une seule tache peut salir (i). » Pellegrina, fille de Blanche Capello, épousa 1598. le comte Ulysse Bentivoglio, Bolonais, qui, offensé par elle, la fit égorger près de Bologne avec deux femmes et le cck5her dont elle était accompagnée.
1587. ^® cardinal Ferdinand, successeur de son frère, trouva des
trésors acquis par le trafic des diamants et deux maisons de banque établies à Venise et à Rome. Persévérant dans les habitudes de famille, il gagna beaucoup, dans une grave disette, en faisant
vero candore, anzi splendor sereno, e vero e casto amore; il ne cesse de vanter cette
Casta beltà ch'alto giudîzîo elesse, Pudica moglie in lieta pace e santa, Che di candore et d'onestà s^ammanta.
(1) MoMNo, ap. Cicogna, Iscrizioni venete, t. ir.
FBRDmAND I*% 175
venir de TAngleterpe et du Nord une grande quantité de Wé. Ouatre de ses navires, munis de patentes anglaises et hollandaises, faisaient en Amérique une contrebande active au préjudice de l'Espagne ; or, comme il employait un million d'écus. il écrasait toute concurrence. Ces richesses lui donnaient de l'importance môme au dehors; il pourvut d'argent Fempereur contre les Turcs, et de troupes le prince de Transylvanie; par haine contre TEspagne, il envoya secrètement de l'argent à Henri IV, et chercha à le réconcilier nvec le pape; aussi, l'ambassadeur espagnol à Rome excita le fameux chef de bandes, Alphonse Piecolomini, à envahir la Toscane ; mais Ferdinand le prit et le fit pendre malgré toutes les 1591. réclamations.
Les fabriques continuaient à prospérer; les serges de laine , les étoffes de soie, d'or et d'argent, qu'on exportait pour l'Angleterre ou TAmérique, produisaient trois millions d'écus ; on achetait chaque année pour trois cent mille écus de soie grége. Les opérations hasardeuses de banque n'avaient pas cessé non plus ; aussi plusieurs maisons furent-elles ruinées par la banqueroute de Philippe IL Mais déjà les nations cherchaient à se passer du concours immédiat des marchands étrangers; telle fut surtout la pensée de Sully, l'habile ministre de Henri IV, sous le règne duquel on vit cesser le commerce actif avec la France, et se fermer à Lyon les dernières maisons de Florence. Un grand nombre de Toscans, qui faisaient le négoce au dehors , rentrèrent alors dans leur patrie pour se livrer à l'agriculture ; tels furent , entre autres , les Corsini et les Gerini, qui vinrent de Londres , et les Torrigiani, de Nuremberg. Les Ximénès , marchands portugais,' se firent Florentins. La culture du mûrier fut favorisée, et le grandduc donnait aux propriétaires des plants de ses pépinières. L'olivier et la vigne se propagèrent, et Ton rechercha le luxe des jardins, ornés de plantes rares de l'Asie et de l'Amérique; les Gaddi, les Salviati, les Strozzi, les Acciaïuoli, les Riccardi voulurent que leurs jardins rivalisassent avec ceux du prince, et l'horticulture parut une science de gentilhomme ; beaucoup de plantes de File de Crète enrichirent la botanique toscane, et Joseph Casabona en apporta de l'Ida non moins que du mont Baldo ; on doit à Matthieu Gaccini le jasmin arabe , dit jasmin des Indes. Le Florentin François Carletti , envoyé à Séville par son père, négociant, pour apprendre le commerce, fit en Afrique le trafic d'esclaves , ensuite en Amérique, puis dans les Indes, au Japon et dans la Chine ; dépouillé par les Hollandais,