‹ Histoire des ItaliensChapitre 81 sur 150 · FERDINAND II* — SON GOUYEBNEMENT · texte numérisé non relu

FERDINAND II* — SON GOUYEBNEMENT

La magistrature suprême se composait de cinq sénateurs^ d'un auditeur et d'un chancelier, choisis parmi les jurisconsultes les plus éminentsde Tltalie, et présidés par un lieutenant du duc. On comptait un grand nombre de tribunaux, la plupart de marchands et d'artisans , avec des attributions mal définies /et dès lors fonctionnant difficilement, outre qu'ils "entraînaient beaucoup de frais : un tribimal de huit conservateurs veillait sur l'observation des lois, jugeant quiconque les transgressait; celui de la marchandise se composait de six négociants , et celui des dîmes s'occupait de tout ce qui concernait le fisc; les causes criminelles étaient du ressort de celui des Huit de la garde et de la halia; celui du parti guelfe avait dans ses attributions les rivières^ les ponts et les rues; il faut y joindre le tribunal des Neuf, ceux des archives, des capitaines d'Or Saint-Michel, delà douane , etc.^ à tel point qu'il y avait dans la seule Florence soixante-douze tribunaux. Gosme II rendit permanente la Consulte., chargée d'exammer les règles de droit, et qui ne tarda point à étendre sa juridiction ; soûs les régentes surtout , elle remplit les affaires de prétentions fiscales, juridiques ou théologiques, et ouvrit la porte à l'arbitraire.

A l'intérieur, les diversités se multipliaient à Tinfini. Pistoie et Pontremoli étaient gouvernés par la Pratica secrète , et ne pouvaient choisir leurs propres magistrats. Monte- Sansovino , les comtés de Pitigliano , de Sorana , de Scansano dépendaient de deux surintendances avec pouvoir arbitraire, qui déléguaient dans ces villes, comme podestats, leurs créatures. On envoyait dans les cités un gentilhomme pour vicaire y ou bien dans les villes et les bourgades un citoyen pour podestat, qui amenait un notaire , un greffier, un juge, avec le conseil et le concours desquels il administrait; mais les riches ne se résignaient pas aux petits gouvernements, les pauvres avaient trop de motifs pour abuser, et^un contrôle rigoureux ne réprimait pas les extorsions.

Les impôts étaient multipliés et vexatoires, et quiconque tardait une heure à les payer, subissait une augmentation de vingt pour cent au profit de l'exacteur. Pour les contrats, on exigeait sept et trois quarts pour cent, et si Ton ne (^s donnait pas, Tacte restait nul. Les magistrats des greniers de réserve spéculaient sur le blé, s'engraissant ainsi de la sueur du pauvre. Gomme la Toscane maintenait la supériorité des habitants de la ville sur ceux de la campagne , les étrangers étaient sacrifiés aux privilèges des premiers. Le mont-de-plété, qui venait en aide aux orphelins et aux

BEPERISSEMENT 18i

veuves moyennant un intérêt modéré , se mit à prêter à la beso^ gneuse Espagne , dont elle reçut en échange des marchandises; dès lors, devenu maison de banque et de commerce , il concentra les capitaux, et ruina, grâce à son monopole , toute concurrence. Survint la famine, puis la peste de 1630, qui suspendit pour toujours les fabriques ; le trésor épuisé recourut au mont-de-piété , auquel il emprunta huit cent mille ducats, qui furent ainsi sous« traits à l'industrie.

Des règlements minutieux et des prescriptions ombrageuses entravaient tout : on déterminait les plantes à cultiver, la manière de manipuler le pain, les lieux où Fon devait vendre le poisson et les denrées; il n'était pas permis de sortir du pays pour se procurer sa nourriture; en 1651, on défendit de porter au dehors l'industrie de la soie , sous peine de mort , et l'ouvrier qui aurait émigré pouvait être tué impunément (Galluzzi). En attendant, grâce à Tactivité des Anglais et des Hollandais , le commerce d'économie cessait, les fabriques languirent , le peuple mendiait ou se livrait à des actes de friponnerie. La terre elle-même devenait stérile , la cherté du sel nuisait à Félève des troupeaux, et Ton se livrait à la fraude, qui amenait la ruine d^un grand nombre de familles; le peuple^ pour échapper au mauvais air des maremuie^ , se réfugiait à Piombino , à Orbitello , dans la Romagne.

La cour substitua un faste somptueux à l'ancienne simplicité bourgeoise; elle eut un théâtre , des nains , des bouffons, étendit les chasses réservées, et les accorda même à des gentilshommes ; l'exemple des princes changea les mœurs. François I", en appelant autour de lui les feudataires du duché , fît naître l'ambition des charges, pour lesquelles on abandonna le commerce; les Orsini, lesSavelli, les Gonzague recherchèrent les titres de marquis et de comte, et des forjnules serviles s'introduisirent dans les lettres (1). Les titres de cour l'emportèrent sur les dignités de la magistrature, et un sénateur fut moins considéré qu'un chambellan; en conséquence, pour donner du lustre aux familles, oa accumula des richesses et, contrairement à l'ancienne coutume républicaine, on restreignit les droits des femmes aux successions ; l'autorisation de porter des armes fut accordée aux grands seuls, qui en abusaient pour insulter les autres. A la corruption palliée s'unissait la cruauté manifeste ; les bravi pullulaient, et les immunités comme les asiles des églises arrêtaient Iç cours de h

( 1) RiMFCci, Ricordi siorid.

183 FERBINAin) HONORE LES SAVANTS.

justice. Ce caractère propre et tranché, cette finesse, cette Intel-* ligence à la fois prompte et profonde , cette simplicité qui n'excluait pas l'audace , cette minutieuse attention dans les s^ffaires mercantiles qui n'étouffait point le génie du beau, ce cach^tdans le langage, dans la manière d'éarire, dans les constructions , par lequel une chose accuse infailliblement le caractère florentin , disparurent pour faire place à des usages rudes (St dédaigneux. 1627. Ferdinand II, s'étant mis à gouverner par lui-même, essaya

de faire oublier les écarts de la régence , et d'introduire le goût dans le luxe, l'urbanité dans les manières. Excellent homme, plein d'égards pour ses frères et ses parents, dans la peste de 1630^ il parçqurait la ville pour distribuer des secours ; élevé dans le respect des savants par le grand Galilée, au lit de mort duquel il assista, il insinuait aux nobles l'amour des arts. Au théâtre, ayant vu Ghiabrera, il voulut l'avoir à côté de lui pendant toute la représentation; l'académie duCimento le. voyait souvent parmi ses membres; il attira à Florence TAUemand Jean-Baptiste Bulinger, l'Écossais Thomas Dempster, érudit d'une mémoire de fer, mais bizarre, vigoureux, intrigant, écrivain désordonné , qui traita des antiquités étrusques ; le naturaliste Nicolas Sténon et d'autres savants étrangers, TorricelU, Viviani , Bellini , Redi et Magalotti illuslrèrent les universités de Pise, de Florence, de Sienne. De nouvelles académies se fondèrent ; on renouvela celle des Immobiles, la première qui se proposa d'amuser le public avec le théâtre de la Pergola. Les maremmes furent assainies, les eaux thermales recueillies; la culture du ver à soie et de quelques plantes nutritives s'étendit , les oranges et les citrons de là Toscane acquirent de la réputation. Des hommes éminents parcoururent le monde pour étudier la nature et recueillir des objets rares; alors on fonda le cabinet de physique et une ménagerie d'animaux à Baboli, le musée des fossiles et des teslacées, etc., que le prince enrichissait en échangeant contre les dons les essences et les remèdes sortis de son laboratoire.

Livourne était un bourg à peine mentionné dans les beaux temps de Pise, mais dont les Florentins ne tardèrent pas à comprendre l'importance (1). Le duc Alexandre y fit construire la vieille for-

(1) Dans les Archives des riformagioni est ce décret du 7 août 1465 ;'— R Considérant que Tœuvre du canal et du port de Livourne , au jugement de « toute personne intelligente, est chose magnifique et très* digne, et qu^elle sera « avec le temps, lorsqu'elle sera terminée, de gran(fe.commQ4i]i^ et^ptiJit^ pour

LIVOURÎÏB, iH3

teresse, et Cosme I®' un môle, <3eiivre de Vasari, avec un nouveau canal ; c'était là qu'on équipait les galères pour les chevaliers de Saint-iÉtienne, François ■P*' jetçi, avec une grande solennité, les fondements des nouvelles murailles^ ^levées sur le plan de Buontaleqti, et terminées par Ferdinand P*" avec de belles portes, des ponts en pierre, des monuments bien appropriés et toute sorte d'édifices, outre le lazaret et le grand môle (1) qui joignait, dans une longueur de cent coudées, la Lanterne à la terre ferme ; ce duc, qui appelait Livoume ma dame, ^put donc s'en considérer comme le fondateur. Il chercha, à étendre vers TEspagne et le Ponent le commerce qui n'avait pas dp débouchés dans le Levant ; il garantissait la personne et les biens de quiconque s'établissait à Livoume, véritable asile où l'on ne dirigeait aucune poursuite contre les délits, quels qu'ils fussent, commis antérieurement ; aussi y voyait-on accourir un grand nombre d'individus chargés de dettes, des corsaires enrichis, des juifs et des chrétiens nouveaux d'Espagne et de Portugal, des catholiques fuyant l'Angleterre , des Grecs fuyant la Turquie, des Corses mécontents des Génois, des émigrés de toute l'Italie et de la Provence.

Ferdinand II construisit le quartier nommé Venise, à cause de sa ressemblance avec cette ville, et régla mieux la franchise du port, où il donnait asile, au milieu de la guerre générale, à tous les nayires, même ennemis; Livourne ne s'agrandit donc pas, comme les capitales, au détriment de tout le pays, mais par le moyen des étrangers; les riches y faisaient le commerce, et le loyer des magasins produisait au grand-duc cent mille écus. Ce même Ferdinand avait obtenu de la Turquie un sauf-conduit pour ses sujets dans toutes les échelles de la Porte ; il essaya de fonder une société mercantile avec les négociants de Lisbonne, auxquels les Toscans auraient fourni quatre millions de ducats, assurés sur la magistrature des capitaines du parti guelfe; mais, dans la pensée que sa marine était superflue ou trop faible, il vendit tous ses navires à la France, et la Toscane cessa dès lors d'être une puissance maritime.

Dans la guerre de ^Castro , Ferdinand, allié de Venise et de

«( notre ville... désirant qu'eile ne reste point inacbeYée... on nomme une comfc mission de cinq officiers, etc. etc.»

(1) Le môle de Livourne fut construit sur le plan de Rupert Dudley, comte de rVortliumberland, famille persécuU^e en Angleterreiet accueillie par Cosme U à ■Florence ; ce fut dans cette ville que Rupert publia VArcano dêl maref magnifique collection de cartes géographiques et hydrographiques , traitant aussi de la science des longitudes et de la navigation.

16ft7.

184 CATHERINE DE MÉDIGIS.

Modène contre les prétentions pontificales, remplit la Toscane de gens d'armes, c'est-à-dire de bravaches et de vauriens de toute l'Italie, appelés à renforcer son armée. Le pire de tous fut le Napolitain Tibère Squilletî, surnommé frère Paul, parce qu'il commença par être franciscain et finit par le métier d'assassin. Livourne était le rendez-vous de gens pareils, qui, du royaume et de la Loinbardie , accouraient en-sûrêté dans cette ville, où les recruteurs ne leur manquaient pas.

Les relations entre la Toscane et la France devinrent plus fréquentes, grâce aux deux reines fournies par la maison des Médicis. Catherine, fille de Laurent, duc d'Urbin, et de Madeleine de la Tour d'Auvergne, et cousine de Clément VII , épousa , en 4533, Henri II; restée veuve, elle fut régente pendant la minorité de ses trois fils, qui régnèrent successivement. Elle était étrangère, et ce titre la fit dénigrer par les Français; elle fut régente alors que les factions luttaient avec le plus d'animosité, et cette circonstance lui valut des adversaires acharnés, qui la représentèrent comme le type de l'astuce et de la férocité italiennes, d'une politique égoïste, d'une froide cruauté, lui imputant toutes les fautes de ses fils , et même le massacre de la Saint-Barthélémy. Ces accusations ont été acceptées par l'histoire , écrite avec légèreté, esclave de l'opinion étrangère, et qui la représente avec des regards féroices, au milieu de fils bourreaux et d'une cour de scélérats; récemment encore, Michelet l'appelait un ver vomi par le cimetière de l'Italie.

Belle, majestueuse, dans la vigueur de l'âge, instruite par les malheurs de sa famille et les siens , irritée par les humiliations dont l'avait abreuvée un époux qui lui préférait sa maîtresse en titre, elle ne déposa plus le deuil après sa mort, et ne se déshonora jamais par des habitudes dépravées, bien qu'elle les tolérât dans les autres. Aimée de ses enfants, quoiqu'elle leur fît sentir une autorité despotique, incomparable dans l'art de fasciner les esprits, elle tenait la cour la plus splendide de l'Europe, où les grands accouraient, attirés par les demoiselles d'honneur dont elle avait porté le nombre à cent cinquante, et par toute sorte de plaisirs; en effet, elle savait les amuser tantôt par des fêtes, des cavalcades et des chasses, tantôt par des ballets qu'elle tirait elle-même du Roland Furieux ou deVAmadis. Elle protégeait les artistes et les gens de lettres, et savait à l'occasion se mettre à la tête d'une armée (1). L'historien Brantôme, bien qu'il lui soit très-hostile,

(1) Çorrer, ambassadeur vénitien, en iô69, écrivait d'elle ce qui suit :'' —

GÀTHEllINE DE MÉDIGIS. ifô

n'attaque pas ses niœurs^ et dit qu'elle dépensait autant que le pape Léon et Laurent de Médicis. Magnifique en toutes choses, elle se distinguait encore par la grâce et le goût : on Taccusait d'accumuler des trésors^ et^ quand elle mourut, on ne lui trouva

GeUe reine tient du caractère de ses ancêtres; toutefois elle désire perpt^tner sa mémoire par des constructions, des bibliothèques, des collections d'antiquités. Elle a tout commencé, puis elle a jugé convenable de tout abandonner, pour songer à autre chose; princesse humaine, polie, elle est gracieuse avec chacun. C'est pour elle un principe de ne laisser aucun indi?idu s^éloigner d'elle sans le contenter, ce qu'elle fait du moins par des paroles, dont elle est fort prodigue. Dans les affaires, elle se montre assidue, à tel point qu'elle excite un étonnement général, parce qu'aucnne chose, quelque petite qu'elle soit , n'est faite ni traitée sans son intervention. Elle ne mange ni ne boit, et dort à peine sans avoir quelqu'un qui lui rompe la tâte ; courant ça et là au milieu des armées, elle fait, sans épargner sa vie, ce que les hommes devraient faire. Malgré tout cela, elle n'est aimée de personne dans ce royaume, ou si elle l'est, c'est de peu. Les huguenots disent qu'elle les amusait par de belles paroles et des accueils hypocrites, puis qu'elle s'entendait avec le roi catholique et machinait leur perte. Les catholiques, au contraire, répètent que si elle ne les avait point agrandis et favorisés, ils n'auraient pu faire ce qu'ils ont fait. Bien plus, en France, aujour. d'hui, chacun élève des prétentions ; tout ce qu'on s'imagine, on le demande avec hardiesse, et s'il arrive un refus, on crie et l'on déverse la faute sur la reine, parce qu'il semble, comme elle est étrangère, qu'elle ne donnerait rien du sien, quoiqu'elle donnât tout. C'est à elle encore, comme si elle gouvernait d'une manière absolue, sans l'avis et le conseil des autres, qu'on a toujours attribué les déterminations, relatives à la guerre ou à la paix, qui ont déplu. Je ne dirai pas que la reine soit une sibylle, qu'elle ne puisse faillir, et qu'elle n'ait pas une trop grande confiance en elle-même; mais je dirai que je ne sais pas quel est le prince, même le plus sage et le plus rempli d'expérience, qui n'eût pas perdu la tête en se voyant une guerre sur les épaules, dans laquelle on ne pouvait distinguer l'ami de l'ennemi ; il faut ajouter l'obligation pour lui de réclamer le con« cours et les conseils des personnes de son entourage, alors qu'il les aurait connues toutes intéressées et peu fidèles en partie. Je répète que je ne connais pas de prince, doué même de toute la prudence possible, qui ne se fût égaré au milieu de tant d'obstacles et d'ennemis ; il ne faut pas être surpris si cela est arrivé à une femme étrangère, sans amis, épouvantée, qui jamais n*entendait une seule vérité. Je me suis étonné qu'elle ait pu conserver sa raison, et ne se soit pas entièrement livrée à l'un des partis, ce qui aurait été la ruine de ce royaume ; en effet, elle a con- .servé aussi ce peu de majesté que Ton voit aujourd'hui dans cette cour, et je l'ai plainte au lieu de l'accuser. Je le dis à elle-même dans une bonne intention ; Sa Majesté me fit part de toutes les difficultés dans lesquelles elle se trouvait, et me les a souvent rappelées depuis. Je sais positivement qu'on l'a vue plus d'une fois pleurer dans son cabinet ; puis, faisant un effort sur elle-même , elle s'essuyait les yeux, et se montrait dans les lieux publics avec un air riant, afin que les individus qui jugeaient de l'état des choses d'après la disposition de son visage, ne fussent point égarés. Puis, elle se remettait aux affaires et, ne pouyant faire à sa guise, elle s'accommodait partie à la volonté de celui-ci, partie à la volonté de celui-là; c'est ainsi qu'elle faisait de ces emplâtres qui lui ont valu dans le monde une répatation peu honorable. » Rapports, n, 154.

i86 OATHEEINE DS BCiDIGIS.

rien, ou plutôt dix mille écas>de dettes. Dans le gouvernenient, elle déploya une habileté remarquable^ puisée dans ee sentiment d'une grande responsabilité qui s'élève au-dessus des considérations secondaires et des calomnies des partis; alors qu'elle avait le cœur rongé d'amertume^ elle savait dire de douces paroles ; en voulant se maintenir au pouvoir, elle conserva la France, qui menaçait de tomber dans la tyrannie ou d'être morcelée^ et se montra plus Française que les Français eux-mêmes. Henri IV disait au président de Gronlard : a Pardieu ! que pouvait faire une pau- « vre femme resiée avec cinq enfants sur les bras, et devant les a deux familles de Navarre et de Guise , avides d'usurper la coua ronne? Me devait -elle pas jouer d'étranges rôles pour tromperies a uns et les autres, et sauver néanmoins, comme elle fit, les princes (( ses fils, qui régnèrent successivement grâce' à la sage conduite a d'une femme aussi habile ? Je m'étonne qu'elle n'ait pas fait (( pire (1 ]. » Il est vrai que la politique peut excuser des faits que la morale condamne sans rémission, et la politique de Catherine ne valait pas mieux que celle de Machiavel.

Henri IV, plusieurs fois, avait eu recours, pour de l'argent, au grand-duc Ferdinand V% qui lui prêta beaucoup en exigeant, outre l'intérêt, une garantie; à cet effet, il s*élait emparé des îles d'If et de Pomègue en face de Marseille ; pour les recouvrer, Henri envoya à Florence Arnaud d'Ossat, cardinal ensuite, qui reconnut au grand-duc, après de longs débats, une créance d'un million cent soixante quatorze mille cent quatre-vingt-sept louis d'or payable en douze ans. Henri, pour éteindre cette dette, lut demanda en mariage' sa nièce Marie, qu'il obtint avec un surplus de six cent mille écus de dot. L'épouse, en 1600, partit de Livourne pour Marseille sur des navires étrangers, la France n'en ayant pas, et de cette ville elle se dirigea sur Paris au milieu de fêtes continuelles qu'on lui offrait à l'envi. Dans Avignon, alors cité papale, elle entra sur un char tiré par deux éléphants, avec un cortège de deux mille cavaliers ; il y eut sept arcs de triomphe et sept théâtres, car les Avignonnais se vantaient que leur ville avait tout en nombre de sept, sept paroisses , sept palais, sept couvents vieux, sept monastères, sept hôpitaux, sept collèges, sept portes; outre les harangues et les vers, on lui offrit un grand nombre de médailles en or avec son effigie et celle de la ville. A Lyon, elle

(1) Mémoires de Groulard, dans le secoad volume de la collection de Petitot, p. 384.

LA 6ALTGAI ET LE MARÉCHAL B'aNCRE 187

rencontra son mari, qui lui trouva beaucoup moins de beauté que dans son portrait, de l'embonpoint, des yeux fixes, des manières disgracieuses^ un caractère obstiné; de son côté,, elle le trouva trop vieux, et ne sut jamais vaincre la répugnance qu'on lui avait inspirée alors qu'il était hérétique.

Ce mariage ne fut donc pas heureux. Henri, coureur de femmes, ne l'aima point même après qu'elle l'eut rendu père; Marie, entraînée par la jalousie, lui faisait d'incessantes querelles, et lorsqu'il fut assassiné, elle éprouva oeu de regrets. Nommée régente de Louis XIII, âgé de neuf ans^ elle changea de politique, incli- i^io. nant vers l'Espagne; médiocre d'esprit et de cœur, elle se laissa diriger par Éiéonore Galigaï, sa sœur de lait, et par son mari, le Florentin Conciao Concini, qui acheta le maréchalat d'Ancre en Picardie, et obtint divers gouvernements ; défenseur énergique de Marie dans la lutte qu'elle devait soutenir contre les grands feudataires^ les princes du sang et les protestants, dont l'opposition finit par une guerre civile, Concini devint odieux comme quiconque résiste, et fut accusé de basse ambition ; toute la cour conspira contre lui, et persuada au roi pupille de s'en débarrasser* Il fut donc assassiné, et son cadavre subit les outrages du peuple ; la len. maréchale, accusée d'avoir attiré en France des juifs, des magiciens, des astrologues et fait des talismans pour subjuguer la reine, fut soumise à un procès encore plus lâche qu'imbécile. — Le philtre que j'ai employé est l'ascendant que tout esprit supérieur acquiert sur un esprit faible, répondit la Galigaï, qui supporta dignement les stnpides accusations et la mort ignomiDieuse (1).

Marie, objet de la compassion alors qu'elle gémit dans une prison, et abhorrée quand elle fut à la tête du gouvernement, devina les mérites de Richelieu et le fit nommer cardinal et ministre; mais elle en éprouva l'ingratitude et dut s'exiler, occupée sans cesse de brigues et de menées jusqu'à ses derniers jours : durant sa vie et même après sa mort, elle fut jugée par le côté le plus ^^^^ vulgaire.

Les mauvais traitements que Louis XIII fit subir à sa mère, et l'assassinat du maréchal d'Ancre brouillèrent le grand-duc et la France. Le parlement de Paris comprit dans la confiscation des biens de Concini deux cent mille écus qu'il avait au mont-de-piété de

(1) Oôido Beniivoglio, homme de lettres et prêtre, raconte la mort du maréchal d'Ancre^ bien qu'il ne lui soit pas hostile, avec l'indifférence de Maehiavel. Lettres diplornfttiques.

186 OATHXEmE DE ICtolGIS.

rien, ou plutôt dix mille écUB>de dettes. Dans le gouvernement, elle déploya une habileté remarquable, puisée dans ee sentiment d'une grande responsabilité qui s^élève au-dessus des considérations secondaires et des calomnies des partis; alors qu'elle avait le cœur rongé d'amertume, elle savait dire de douces paroles ; en voulant se maintenir au pouvoir, elle conserva la France, qui menaçait de tomber dans la tyrannie ou d'être morcelée, et se montra plus Française que les Français eux-mêmes. Henri lY disait au président de Groiilard : «Pardieulque pouvait faire une paua vre femme restée avec cinq enfanls sur les bras, et devant les a deux familles de Navarre et de Guise , avides d'usurper la coua ronne? Me devait -elle pas jouer d'étranges rôles pour tromperies uns et les autres, et sauver néanmoins, comme elle lit, les princes « ses fils, qui régnèrent successivement grâce' à la sage conduite a d'une femme aussi habile ? Je m'étonne qu'elle n'ait pas fait (( pire (1 ). » Il est vrai que la politique peut excuser des faits que la morale condamne sans rémission, et la politique de Catherine ne valait pas mieux que celle de Machiavel.

Henri IV, plusieurs fois, avait eu recours, pour de l'argent, au grand-duc Ferdinand V% qui lui prêta beaucoup en exigeant, outre l'intérêt, une garantie ; à cet effet, il s*élait emparé des îles d'If et de Pomègue en face de Marseille ; pour les recouvrer, Henri envoya à Florence Arnaud d'Ossat, cardinal ensuite, qui reconnut au grand duc, après de longs débats, une créance d'un million cent soixante quatorze mille cent quatre-vingt-sept louis d'or payable en douze ans. Henri, pour éteindre celte dette^ lui demanda en mariage' sa nièce Marie, qu'il obtint avec un surplus de six cent mille écus de dot. L'épouse, en 4600, partit de Livourne pour Marseille sur des navires étrangers, la France n'en ayant pas, et de cette ville elle se dirigea sur Paris au milieu de fêtes continuelles qu'on lui offrait à Tenvi. Dans Avignon, alors cité papale, elle entra sur un char tiré par deux éléphants, avec un cortège dedeux mille cavaliers ; il y eut sept arcs de triomphe et sept théâtres, car les Avignonnais se vantaient que leur ville avait tout (în nombre de sept, sept paroisses , sept palais, sept couvents vieux, sept monastères, sept hôpitaux, sept collèges, sept portes; outre les harangues et les vers, on lui offrit un grand nombre de médailles en or avec son effigie et celle de la ville. A Lyon, elle

(1) Mémoires de Groulard, dans le second volume de la collection de Petitot, p. 384.

LA GÂLTGAI ET LE ILiRÉCHAL D' ANCRE 187

rencontra son mari, qui lui trouva beaucoup moins de beauté que dans son portrait, de l'embonpoint, des yeux fixes, des manières disgracieuses, un caractère obstiné; de son côté, elle le trouva trop vieux, et ne sut jamais vaincre la répugnance qu'on lui avait inspirée alors qu'il était hérétique.

Ce mariage ne fut donc pas heureux. Henri, coureur de femmes, ne l'aima point même après qu'elle l'eut rendu père; Marie, en* traînée par la jalousie, lui faisait d'incessantes querelles, et lorsqu'il fut assassiné, elle éprouva peu de regrets. Nommée régente de Louis XIII, âgé de neuf ans, elle changea de politique, incli- iq^o. nant vers l'Espagne; médiocre d'esprit et de cœur, elle se laissa diriger par Éléonore Galigaï, sa sœur de lait, et par son mari, le Florentin Concino Goncini, qui acheta le maréchalat d'Ancre en Picardie, et obtint divprs gouvernements ; défenseur énergique de Marie dans la lutte qu'elle devait soutenir contre les grands feudataireSj les princes du sang et les protestants, dont l'opposition finit par une guerre civile, Goncini devint odieux comme quiconque résiste, et fut accusé de basse ambition ; toute la cour conspira contre lui, et persuada au roi pupille de s'en débarrasser. Il fut donc assassiné, et son cadavre subit les outrages du peuple; la len. maréchale, accusée d'avoir attiré en France des juifs, des magiciens, des astrologues et fait des talismans pour subjuguer la reine, fut soumise à un procès encore plus lâche qu'imbécile. — Le philtre que j'ai employé est l'ascendant que tout esprit supérieur acquiert sur un esprit faible^ répondit la Galigaï, qui supporta dignement les stnpides accusations et la mort ignomii)ieuse (1).

Marie, objet de la compassion alors qu'elle gémit dans une prison^ et abhorrée quand elle fut à la tête du gouvernement^ devina les mérites de Richelieu et le fit nommer cardinal et ministre; inais elle en éprouva l'ingratitude et dut s'exiler, occupée sans cesse de brigues et de menées jusqu'à ses derniers jours : durant sa vie et même après sa mort, elle fut jugée par le côté le plus 1042. vulgaire»

Les mauvais traitements que Louis XIII fit subir à sa mère^ et l'assassinat du maréchal d'Ancre brouillèrent le grand-duc et la France. Le parlement de Paris comprit dans la confiscation des biens deConcini deux cent mille écus qu'il.avait au mont-de-piété de

(1) GoiiYo Beniivoglio, homme de lettres et prêtre, raconte la mort dn maréchal d'Ancre^ bien qu'il ne lui soit pas hostile, avec l'indifférence de Machiavel. Lettres diplomfitiques.

i86 OATHEEINE DS BCtolGIg.

rien, ou plutôt dix mille écus>de dettes. Dans le gouvernement, elle déploya une habileté remarquable^ puisée dans ee sentiment d'une grande responsabilité qui s'élève au-dessus des considérations secondaires et des calomnies des partis; alors qu'elle avait le cœur rongé d'amertume^ elle savait dire de douces paroles ; en voulant se maintenir au pouvoir, elle conserva la France, qui menaçait de tomber dans la tyrannie ou d'être morcelée, et se montra plus Française que les Français eux-mêmes. Henri IV disait au président de Groulard : «Pardieulque pouvait faire une pauc( vre femme resiée avec cinq enfants sur les bras, et devant les c( deux familles de Navarre et de Guise , avides d'usurper la coua ronne? Me devait -elle pas jouer d'étranges rôles pour tromper les a uns et les autres, et sauver néanmoins, comme elle fit, les princes (( ses fils, qui régnèrent successivement grâce' à la sage conduite « d'une femme aussi habile ? Je m'étonne qu'elle n'ait pas fait a pire (1 ). » Il est vrai que la politique peut excuser des faits que la morale condamne sans rémission, et la politique de Catherine ne valait pas mieux que celle de Machiavel.

Henri IV, plusieurs fois, avait eu recours, pour de l'argent, au grand-duc Ferdinand P*", qui lui prêta beaucoup en exigeant, outre l'intérêt, une garantie; à cet effet, il s'était emparé des îles d'If et de Pomègue en face de Marseille ; pour les recouvrer, Henri envoya à Florence Arnaud d'Ossat, cardinal ensuite, qui reconnut au grand-duc, après de longs débats, une créance d'un million cent soixante quatorze mille cent quatre-vingt-sept louis d*or payable en douze ans. Henri, pour éteindre celte dette, lui demanda en mariage' sa nièce Marie, qu'il obtint avec un surplus de six cent mille écus de dot. L'épouse, en 1600, partit de Livouroe pour Marseille sur des navires étrangers, la France n'en ayant pas, et de cette ville elle se dirigea sur Paris au milieu de fêtes continuelles qu'on lui offrait à Tenvi. Dans Avignon, alors cité papale, elle entra sur un char tiré par deux éléphants, avec un cortège dedeux mille cavaliers ; il y eut sept arcs de triomphe et sept théâtres, car les Avignonnais se vantaient que leur ville avait tout cm nombre de sept, sept paroisses , sept palais, sept couvents vieux, sept monastères, sept hôpitaux, sept collèges, sept portes; outre les harangues et les vers, on lui offrit un grand nombre de médailles en or avec son effigie et celle de la viile. A Lyon, elle

(1) Mémoires de Groulard, dans le second volume de la collection de Petitot, p. 384.

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