TOT AGE DE MONTAIONE
« Tout père de famille qui avait les moyens de le faire , tenait chez lui un prêtre pour instruire ses fils et les accompagner dehors; il y avait pour cela des sujets remarquables par le savoir et les bonnes qualités. Quant à ceux qui ne pouvaient avoir le maître chez eux , ils trouvaient différentes écoles publiques, où ils envoyaient leurs enfants avec un serviteur ou d'autres personnes. Les écoles tenues par les jésuites ayant acquis de la réputation ^ chacun leur a confié ses enfants pour ne rien dépenser^ et Pon a renoncé aux écoles publiques; ce qui est pire^ personne n'étudie, ou c'est le petit nombre , pour exercer la profession de mattre , parce qu'elle a perdu toute importance; mais la plupart se contentent d'apprendre ce qu'il faut pour subir l'examen et devenir prêtres, h
Le nombre des personnes qui, de toutes les parties du monde, accouraient à Rome pour chercher fortune, avait beaucoup diminué depuis la réforme religieuse ; en outre, les pèlerins de la science, de l'art et de la civilisation ne considéraient plus comme d'une importance suprême Venise, Florence et les autres cités italiennes, alors que grandissaient Madrid, Londres, Amsterdam, Paris; on vit des artistes égaler et même surpasser les grands maîtres de l'Italie, bien qu'ils suivissent leurs traces.
Néanmoins, quoiqu'on cessât de regarder l'Italie comme l'institutrice commune, on continuait de la visiter par respect traditionnel; sans parler des artistes, presque tous formés dans la Péninsule, nous citerons, parmi les nombreux voyageurs, l'ingénieux Michel Montaigne. Habitué à observer les hommes et les choses, à comparer l'ancien avec le moderne, il devrait nous offrir de fins jugements; mais préoccupé de sa santé, il parle continuellement de lui-même, au point d'inspirer le dégoût, si Ton Ignorait qu'il ne destinait point à la publicité ce journal, dont il écrivit une partie en italien (i). Arrivé, en 1580, par le Tyrol, il est surpris à Vérone du maintien peu religieux qu'il observe dans les églises, où chacun tourne le dos à l'autel, le chapeau sur la tête, et ne songe à la messe qu'au moment de l'élévation. Que les auberges fussent très-inférieures à celles de France et d'Allemagne, c'est une plainte répétée par tous les voyageurs, bien que plus tard le président de Brosse la déclarât injuste. En général, il trouve qu'on mange dans des vases de terre, au lieu de se servir de mé-
(i) Il commence ainsi : Essayons de parler un pen cette antre langue, étant Burtoot dans cette contrée (Lucques) où il me semble entemire le parler le plus parrait de la Toscane. «
YOTAGE DE MONTAIGNE. 2^11
tal et d'étain ; il met la cuisine italienne bien au-dessous de celle de France. Les cabaretiers font jusqu'à sept et huit railles pour allerau-devant des voyageurs, qu'ils s'efforcent d'attirer chez eux par l'offre de bonnes conditions; les maisons sont misérables avec leurs grandes fenêtres, de grossiers contrevents^ des lits durs sans rideaux^ et jamais de poêle ; les visites et les douaniers le tourmentent sans cesse; à chaque instant il voit écrit : Souvenezvous des billets de santé, que l'on exigeait pour cause de salubrité.
Padoue tire son existence des étudiants ; mais les gentilshommes français qui accourent à cette université sont en si grand nombre que, vivant entre eux, ils n'apprennent pas les coutumes étrangères ; beaucoup de familles même vont l'habiter à cause du bon marché. Quant à Venise, il en parle comme les autres; il compte dans cette ville cent cinquante prostituées, qui faisaient de grandes dépenses en meubles et vêtements, et la noblesse en entretenait publiquement; l'existence était peu coûteuse, parce qu'on n'avait besoin ni de chevaux, ni de serviteurs dispendieux. Les jeunes nobles (d'autres ont fait cette remarque (i)) vont au théâtre pour rire des bouffonneries et des acteurs, non moins que pour attirer eux-mêmes les regards; ils mènent des courtisanes dans les loges, font un bruit et des choses incroyables ; nonseulement ils s'amusent à cracher sur le parterre, mais à y jeter la mouchure des chandelles, principalement sur les galants, et, pour le faire impunément, ils ont à la porte des bravi masqués. Florence, au contraire, était la ville la plus coûteuse; les femmes avaient bonne mine avec des souliers blancs et le chapeau de paille, qui se vendait quinze sous, tandis qu'en France il aurait coûté quinze livres; il vante la beauté des prostituées, réunies toutes dans un même lieu; on laissait dix et quinze jours le blé sur la terre sans aucune peur du voisin ; les paysannes elles-mêmes parlaient de l'Arioste.
A Sienne, sur la place la plus belle du monde, on disait la messe tous les jours, de manière que les artisans l'entendaient sans quitter leurs occupations. Le pays a pour ornement les portiques, sous lesquels, àLucques, les seigneurs dînent dans l'été, et là, on joue beaucoup au ballon. Les logements étaient fort chers, parce que
(1) La ville et la république de Venise ; Paris, 16S0 : oavrage anonyme dédié au comte d'ATaux, ambassadeur de France à Venise. Le Voyage en Italie da célèbre Bumet, é?êque de Sallsbury, mérite également d^étre iu.
IIJST. DBS ITAL. — T. IX. 16
2i2 yOTAGE DE MORTiOiaiqs.
cette ville recevait peu d'étrangers; mais on ^équeqtaitbeau-i coup les bains, sur lesquels Montaigne s'étend longuement. A Pise, chacun était occupé à travailler.. .Chez les nations libre^^^^^itrU) on ne fait aucune distinction, eptre les personnes; 1^ gcQs (n^me de basse condition ont dans les manières quelque chose dç. noble» et> quand ils demandent Taumône, ils ajoutent toujours quelques noQts impérieux : a Faites -moi Taumône, si vous voulez; faite^-oioi la charité, si vous savez-.,» Â Romq,^ un mendiant disait : « Faites-moi du bien pour le salut de votre âme. »
A Rome, après une visite rigoureuse de ses malles^ surtout à cause des livres, comme il avait encore quelque crainte> il loge è l'Ours. : i9fl.((Jîne à deux heures et l'on soupe à neuf; on y voit nioins d^ cloçbe^ que,dQiis< un .v'\lHig^de Fraiice, et pci& d'i^iages ; lesj^glis^s sont moioii .bfJ(les qui^^ct^os I^e r^st^-d^ rûalie et qu'en Franci3j.Les habitations offrent si peu, de's^rilé^.qijiç.ceiui qui a de i'argen|; jiç confie .au^ banquipivj. JJci prédiQftt.eu.r fut arïôlé pour avoir «prêché contre le luxe des piréIat^.rJPendant )e ^krr naval, il y avait des courses d'epfànts, SQit.<ji9 vieillards nM$« fioit encore de juifs ou de chevaux avec des valets, pu 4'ânes, o^u de buffles ; les gentilshommes et les dames couraient le quiptan, est se livraient à d'autres exercices chevaleresques, dans lesquels ils déployaient une grande habileté; les femmes se montraient sans masque. Le menu peuple a beaucoup plus de dévotion qu'en France ; mais il n'en est pas de même des courtisans et des riches ^ les démoniaques et les po^ssédés y abondent. A i^ procession du saint Visage, on alluma peut-être douze jnaiUe^^torcbes, et (les files de Battus se flagellaient, tandis que d'autres, .venaient i^es rérr conforter avec du vin et des dragées, et laver a^^du vin le bou); de leurs lanières.
La ville était pleine d'étraqgers, de manière qu'on ne s'étonnait pas de la variété des costumes et des usagjes^JU y vit ai^river un ambassadeur du roi de Moscovie, avec des lettres adressée^ au grand gouverneur de la Seigneui*ie de Venise», dans la persufi$ion que cette ville se trouvait sous la dépendance du pape ; ini^ilé à une cavalcade qui fut de cent einquaate à deux cents .cbevau)(i cet ambassadeur sourit, .en disant que dans son pays .on les faisait de vingt-cinq ou de trente mille.
Le spectacle de tant de choses, les prédicateurs, les causeries des courtisanes qui faisaient même payer leur conversation, chassaient la mélancolie de Montaigne, lequel rechercha et obtint à grand'peine le titre de citoyen romain. Âpres quelque temps de
imifSDïies; lOHtefois, ,U n!en voyait pas aiit^ïiii det laides qw'em France ; leur tête et la partie du corps depuis la ceinture jusqu^ei^. bas lui paraissaient d'une forme plus exquise ; jitteiMr l^ouvAlt m^core {dus de majesté dans le maintien^ des, o}oav€^ents plus àirl gnes et plus suaves, plus de richesse dan^;^ ciQstUi9ie> toMt brillant de perles et depierreries; beaucoupîjçt'entre^tes/app^çj^isiseï^enJ public, mais séparées des hommes excepté dans Jea^b^ls^ oùqUesse. comportent. avec Mpejgrande liberté., Les,. hommes font} usage dei vêtement» modestes^ qn noir et^eserge deiFloyeDC^;;ils pntle&l dehors un peu vulgaires^ mais sont polis et gracieux^ quoiqua lesi) Français j[kp veuillent pas reconnaître ces qualités dîins Içs ||ommej$, qui ne supportant par leurs impertinences. ^^< Bif^nque; (i^Joute^t^ il ) nous fassions tout pour nous discréditer, les Italiens iont pour* la France une vieille affection et du respect, de manière qu'ils traitent avfîo égard tpus ceux qui te fùérif^i;i\>ix s'ahstâènhentidé: les offen$i|r. » ' , -. -.t. .■'.!.„ ,..i ... -ci'j • i -J'.- , =.
De Boo^e^: Milfjn, leijaîuletiers» employaient ivingt jouïnées,. etronipayiaitj(i(eu;X.baJ.oi(ue$.par.livre le transport des marchào* di/ses. Toute la côte était bordée.de .toiirs jiavr repousser. les pi<^' rdtes, dopt J'approche était sighalée/etr une heure de l'extrémité de:r{tali6.à;Yeni8ie. Lesd^ots.afiftuaiènt àiyGffète^'isehi^liè d'^ap»; ^^o,et 4$ mipcles.! A Piavie/r«ilbei!^4ii i^ati(«on.lm La plû&
déi^fttaj^le pQ$sjb|e:( daasrcette YiUè eomoièi S Miiaa^. ibtitMiveii»' bois à bfftler fort çhe^, et te)B o^i^ilelasTaitfesaiMiliEm^.Ml èité ta^^pIVus: peuplée dé TUalfe, pleine dé toutes sortes d'artisans et de marchandise^^ rassemble à une ville française. Turin, petit, situé d^s un lieu fort humide, est mal construit et désagréable (d), bien qu'un ruisseau coule au milieu de Ui rue^tAJa netteté; la langue du peuple n'a presque d'italiéiff que la proitoheiïition^ et les mots sont français (2).-^ '• ■ ■^-^-^^ ^--^ *'"v-^-^'v^,-.,. -
(1) Cette ville ne devait pas apparattre. bov», cet «i^pe^ an Milanais Pierre Paul Giieto, qai fit nn poëme, TorinQ inoffni patt^ emmvfhHe.; Milan, Maiatesta, 1669. Le même autewéciivit iid itutr^xpoëin^t'^ quator^ze chants en octaves rimées, itfon^fa/ia |)o^i/i^(i^t$o»ti)0r^^4iv4¥Aa^4l»«i^^to^<2> adressé à Charles Emmanuel II.. ., ., ;>s. , . ... i, ^v.w.s &*>» -a-..
(2) Journal du voyage de Michel Montaigne eu Uaiie, tn, 1580-1581 ; Rome, 1774. A Christophe Leuschner, qui venait en llalief, ,<siiBorge Fabrizio adressait ces conseils r .
Œnotri fugias ardentia munera Bacchi :
SobrUi ÀnUnmim temperet unda memm\..
244 AVENTURES PAKTlGULliRES.
Parmi d'autres^ le président Misson écrivit encore un Voyage en Italie (La Haye 1702), dans lequel abondent les railleries et les reproches contre les superstitions romaines ; cependant, lui-même remplit son Théâtre sacré des Cévennes de miracles, opérés en rhonneur des protestants qui avaient péri dans cette contrée.
Les puissantes individualités qui avaient paru à Tépoque de la Renaissance s'efTaçaient dans une régulière uniformité, rompue seulement par le désordre ou le méfait, par les bravi ou les artistes, dont Texistence fut souvent encore bizarre et agitée. Chiabrera tue un gentilhomme romain, Davila un autre, et lui-même est assassiné en voyage; Torquato Tasso donne des coups de poignard ; Murtola et Marini se font la guerre soit à coups de fusil ou par l'espionnage; Boccalini est tué à coups de petits sacs remplis de sable ; Annibal Bimbioli, professeur de médecine à Padoue, aie corps traversé, dans le palais épiscopal, par un Padouan de la maison Trivigiani ; Joseph Ortale, poète sicilien, était appelé le chevalier sanguinaire pour son adresse dans l'escrime. Alexandre Stradella, fameux compositeur napolitain, séduisit la maîtresse d'un seigneur vénitien, qui mit à sa poursuite des sicaires avec ordre de le chercher partout ; ils Fassaillirent plusieurs fois, le poignardèrent à Turin, et, à peine guéri, Tassassinèrent à Gênes. Laurent Lorenzini, qui servait les amours de Louise d'Orléans avec le princeFerdinand, fut tenu par CosmellI vingt ans dans une^ forteresse de Yolterra, où il étudia les mathématiques et fit le dixième livre des Sections coniques. M uzio Oddi, convaincu de communiquer à la duchesse les secrets du conseil, expia ce délit ; le duc d'Urbin l'enferma pour sept ans dans une
Âdriacœ blandâB sunt vultu et voce pueltœ:
His si credideris, postea nullus eris, Nec Daphnea tibi circumibit tempora taurus.
Ni vites cupidx furta proterva Dex, Non colit illa Gnidum, non amplius illa Panormum ;
Tota habitat veneta mollis in urbe Venus.
Banc quoque dum viias, alias vitare mémento:
Serpit enim ex illa latins urbe malum.
Uni etiam et noto tua pectora crede sodali :
Nec cote multipliées cautus amicitias. , .
Non inimicitias cum quoquam suspice ; lauda
Quod potes y et tadta cetera mente preme, Nec studia illorum studiis tua prxfer : in illi$
Non vult ingenio cedere nemo locis.
Erga omnes/acilis sis verbis; credito paucis;
Deque bonis studiis sit tibi sermo frequens.
AYENTURES PARTICULIERES. 245
prison, où, après avoir fabriqué de l'encre et du papier, il écrivit sur les mathématiques; délivré en 1609, il fut beaucoup employé comme ingénieur militaire.
Les attaques, les coups d'arquebuse et de poignard se rencontrent même dans la vie de l'homme le plus tranquille. A Venise, où il était défendu de porter des armes^ il fut permis à frère Paul Sarpi de se faire accompagner par un moine laïque avec l'arquebuse. Elisabeth, fille du peintre André Sirani, formée par Guido et renommée par le nombre et le mérite denses peintures et de ses gravures à l'eau-forte, fut empoisonnée à vingt-six ans. Jacques Torelli de Fano, mécanicien architecte , assailli un soir à Venise, perdit quelques doigts en se défendant.
Panigarola, fameux prédicateur milanais d'une mémoire prodigieuse, fut envoyé à Pavie, dès l'âge de treize ans, pour étudier les lois ; il est curieux de l'entendre parler de la dissipation des étudiants d'alors : a Au bout de quelque temps (raconte-t-il a lui-même) il devint si déréglé, qu'il n'y avait ni querelle ni a rixe où il n'intervînt, et que chaque nuit il ne sortît armé a de chez lui. En outre, il^ accepta d'être chevalier et chef a de sa nation , office fort orageux, et après s'être lié avec des a factieux de Pavie, il ressemblait plus désormais à un soldat qu^à a un écolier. Toutefois, il ne manquait point d'entendre certains a jours ses maîtres... dont il suivait les leçons, bien qu'il lesétu- « diât peu, avec le bonheur de l'intelligence, et les écrivait. Lorsor qu'il allait à Milan, il rendait si bon compte à son père de ses a travaux qu'il enlevait tout crédit aux paroles de ceux qui Taa valent dépeint comme déréglé. Dans Pavie, à cause de ces quea relies, il se trouva plusieurs fois en grand danger de perdre la a vie; entre autres, un jour que, près de Saint- François, il était a mêlé à une rixe entre des Placentins et des Milanais, dans a laquelle périt un frère du cardinal Délia Chiesa, il n'échappa a à plusieurs coups d'arquebuse qu'en s'abritant derrière une a colonne , où l'on voit encore l'empreinte des balles. »
Dominique Moni de Ferrare, après s'être arraché à la vie austère des cisterciens, épousa une jeune fille qu'il aimait, et s'adonna à la philosophie. Comme il n'en retirait pas de quoi vivre, il se fit médecin; mais (dit-il lui-même) les pauvres vérités de la philosophie lui déplurent autant que la riche imposture de la médecine. Il s'appliqua aux lois, qui l'abreuvèrent encore de dégoûts; enfin, étant allé voir Bastarolo, qui peignait, il s'attacha entièrement à cet art, dans lequel il fut un
des plus ftconds' et non des plus médiocres ; en peu de jours il coricevàit et terminait ses tableaux , qui se trouvent répandus dans tout le Ferrarais. La mort de sa Asmme lui laissa un violent "chaèriH ; Sous' Pténmîre de sa mélancolie, il perça d'outre en outi*e tjYî' abbé roiYmîh ((ui Pavait Tieurté par Èasard , ^t s'enfuit ^uptèsdiiducdeModène. '*
"' Barthélémy 'Dott! de la Valcamomca étant venu à Milan pour llh prpôès, fut arrêté sur les ordres du sénat , qui fit brûler par îé's niaitfe du bburreau quelques-uns de ses écrits, dans lesquels il isalirisait' les membres de -ce corps; il parvint à* s'éctapper du thâteaii dé Tortoriè, s'enfuit à VéWse^ où il prit dû service, obtint le titre de chtevalier , et finit pa^ s'élablirdàns cette Ville cbrri nie agent de 'sa vallée natsild. Caressé pour ses raîlleHes^ mais craint et odieiix en même temps, un soir que, en pantoufles et en robe de chambre, il revenait de chez un voisin, il fut assassiné. ' . ' ' '
Le comte Maïolrno Bisaccioni, de Perrare, eut égalemeiit une existence fort aventureuse}; se trouvant à Ta soldé de Venise, il 'eut' une affaire d'honneur avec un capitaine, puis une autre avec Alexandre Gonzagùe', sous lequel il avait combattu en Hongrie. Il abandonna la carriëré des èfrmés, et fut podestat dans le Modénais; accusé d'ivoiritiré un coup d'arquebuse à u*i adversaire, il se justifia; le prince de Correggio ie fit administrateur civil et militaire de, son pays, et le dédommagea' par les honneurs d'un nouvel emprisonnement encouru pour des soupçons qu'il dissipa: il voulut l'avoir à sa table, dans son carrosse, et pour adversaire dans un tournoi. ReVenu àjla pmfessiori des armes, il défendit Vienne au siège de d6i8 ; puis il fut employé dans des aîfTaires importantes par Victor-Amédée'de Savoie, juà'qu'au- moment où un nouveau duel lui valut dMut+es disgrâceè. Enfin, retiré à Venise;, il obtint du roi dé France des titres et dés honneurs, qui ne l'arrachèrent point à l'indigence; îl^'écrivit des nouvelles et des drames, un traité sur les appareils scéniques, un autre.' sur l'art de la guerre, quelques opuscules historiques, et une lettre violente à un certain Futvîo Testiy qui l^avait attaqué par un libelle infâme. « > ^' • • ,. ; (
.Si' nous voulohs encore continuer la revite de'ôes' esprits hétéroclites, *nou's'p6uV0ri^ citer Paul Béni, littérateur rënoiiitné, .maïs qui' se mêlait^^à toutes les querrelles de ce temfps; il défeli- '3ïtr^"'Jiif se; et croyait en général la langue moderne supérieure a râricienhe^ et mieux ^otdontiée; dans' cette persuasion,' il
ESPRITS BIZAKRES. GARZONI. 247
lança de sévères critiques à la Crusca, sans épargner Dante^ Pétrarque, Boccace, et bien moins encore les vivants, qui lui répliquèrent fort durement. Paul (îuidotto Borghesi, deLucques, fut peintre^ sculpteur, honime de lettres, astrologue, joueur d'instruments, mtisicien, architecte, mathématicien.; en un mot, il posséda quatoi-ze arts, chacun desquels aurait suffi pour l'enrichir, et qui tous ensemble né le tirèrent pas de la misère. Il voulut essayer de voler, mais il fit une grave chute; il exécutait des groupes de plusieurs figurés , loués par Marini et d'aulres contemporains ; rivalisant avec le Tasse, il lui opposa \sl Jérusalem ruinée et détritite^n autant d'octaves.
'Antoine Oliva de Reggiben Calabre, théologien du cardinal Barberini, qui l'expulsa pour cause d'immoralité, se met à la tête de brigands, et se voit bientôt arrêté; sorti de prison , il devient professeur de rtiédecine à Pise, et , à la( première leçon, débité m discout*$ de Mureto comme sien; la supercherie découverte, il répond : a Je ne voulais pas mal dire, et je n'aurais su dire ^îeri-de mieux que \èk paroles de ce latiniste. » Néanmoins, il entr^ si avant dans tes bonnes grâces du grand-duc, qu'il fut nommé un' des neuf membres de l'académie du Gimento, dans laquelle toutefois nous he trouvons de lui aucune œuvre importante ; en effet, à l'exemple des charlatans, qui ne produisent rien, il n'avait que l'art de se faire croire un grand génie. Bientôt , de scandaleuses aventures le contraignirent de se réfugier à Rome , où, comme médecin, il eut accès auprès des cardinaux et des pontifes; enfin, reconnu comme l'un des fondateurs d'une société des Blancs^ accusée de réunions obscènes, il fut arrêté par les ordres d'Alexandre VIIÏ; soumis à une enquête et craignant un châtiment sévèfre, il se précipita d'une fenêtre.
Parmi les écrivains bizarres, nous distinguerons Thomas Garzoni de Bagnacavallo qui, à l'âge de onze ans, composa un poème en octaves sur les amusements de l'enfance; puis, nommé chanoine de Latran, il acquit de plus grandes connaissances. Dans son Théâtre des divers cerveai/x mondains (i583), il passe en revue les cervelliy les cervellini, les cervelluzziy les cervelletti, les cervelloniy lies c'&rvellaizt (esprits ordinaires, évaporés, bizarres, remarquables, extraoi^dinaires), subdivisant chaque espèce de manière à trouver le sujet de cent cinquante-cinq discoui-s, où l'esprit est aussi fade que l'érudition indigesfe et confuse; Dans \2l Place de foutes les professions du monde, il traite dé cent cinquante-cinq professions, depuis le roi jusqu'aux savants.
248 DE Lk GEOGE, RATMONI).
aux enchanteurs , aux artisans , ajoutant pour chacun ce qui lui vient à la mémoire. Dans V Hôpital des fous incurablexy il examine les diverses folies dans trente-trois discours , chacun desquels est terminé par une prière à quelque divinité pour la guérison de l'espèce des fous dont il a parlé. La Synagogue des ignorants offre Is, même contexture; il définit l'ignorance, ses signes, les causes qui la développent et la maintiennent, les fonctions des ignorants, dont la principale est de censurer les hommes instruits, de les calomnier auprès des grands ou du monde. Dans la Merveilleuse corne d'abondance consolatoire, il fait Téloge des cornes pour la consolation d'un mari infortuné. Dans la Ménagerie des choses étonnantes du monde , il distribuait en dix appartements les divers objets extraordinaires, monstres, prestiges, oracles, songes, et tout ce qu'il avait puisé dans ses lectures indigestes. Ces ouvrages acquirent de la renommée et furent traduits en français; mais personne aujourd'hui n'eii supporterait la lecture.
N'oublions pas Jules-César de la Croce, né à Persiceto dans le Bolonais; pauvre orphelin élevé par un oncle maréchal^ il ouvrit une boutique à Bologne; la passion d'écrire l'ayant envahi, il composa beaucoup d'ouvrages fort grossiers, parmi lesquels le Berloldo survivra à toutes les œuvres italiennes du même genre. Malgré les nombreuses éditions de ses livres, il ne renonça point à sa profession de maréchal, et ce ne fut que dans sa vieillesse qu'il accepta une pension'des seigneurs de Bologne.
Le Vénitien Vincent Bianchi demande l'autorisation de commenter gratuitement, dans l'université de Padoue, les Dialogues de Platon ; mais les réformateurs lui répondent que la loi exige qu'aucun professeur n'enseigne sans traitement. Le célèbre Du Fresne, alors ambassadeur de France à Venise, l'ayant recommandé aux ministres et au roi, il passe en France ; accueilli magnifiquement, il obtient la faculté de donner des leçons dans le collège des professeurs royaux et de traiter dans sa chaire des matières qui seraient le plus de son goût : distinction qui déplut aux Français. Il écrivit beaucoup de choses, et fut en correspondance avec Kepler; mais il croyait fermement à la prédiction des astres^ et se vantait d'une grande naissance, relevée par de grands titres; à l'entendre, il était comte et descendait des Comnènes impériaux, tandis qu'il avait pour père un comptable.
L'étrange érudit Théophile Raynaud de Sospello , jésuite, refusa l'évêché de Genève; à Ghambéry, étant entré en correspon*
MAGLIÂBEGGHI. 249
dance avec le père Monod, alors enfernié dans le château de Montmeillant par les ordres de Richelieu^ il s'attira la colère de ce ministre, qui le fit arrêter et juger. Son innocence fut reconnue; maiscomme les puissants ontrhabitudede persister dans leur opinion, pour ne pas avouer qu'ils ont eu tort, on Temprisonna de nouveau ; remis en liberté, il gagna les bonnes grâces du légat pontifical, et fut employé dans beaucoup de négociations. Il écrivit du premier jet, sans les polir, quatre vingt-treize ouvrages, et son intelligence satirique s'exerça contre les jansénistes ; son immense érudition, il l'éparpillait à Taventure, de manière que le titre ne correspond jamais à la matière qu'il traite : par exemple dans le traité de la Rose bénite, il parle du carême.
Nous remarquons la même extravagance dans Antoine Maglia* I6sa.i7i4. becchi de Florence. Sa famille lui fit apprendre la profession de bijoutier ; mais sa passion pour les livres lui attacha le cardinal de Médicis , et Gosme III lui confia la bibliothèque qu'il avait fondée. Dévorant les livres, il les examinait comme font les journalistes , c*est-à-dire en lisant le frontispice, la table des matières, la dédicace , la préface , jetait tout au plus un coup d'œil sur chaque division , et cela lui suffisait pour dire ce qu'ils valaient. Sa mémoire de fer retenait tout ce qu'il lisait; il se souvenait de la place que chaque livre occupait dans les tas, et, lorsqu'il cherchait, il trouvait aussitôt celui dont il avait besoin. Aussi, les savants recourbent à lui comme à une bibliothèque vivante, et Magliabecchi répondait d'une manière exacte et complète, au point de citer les mots et les pages : a Je n'ai jaa mais pris note (écrit-il à Fontanini en 1698) des choses que a j'ai lues, ce dont m'ont blâmé les princes sérénissimes euza mêmes. J'ai dans l'esprit diverses choses ; mais je ne puis me a fier à ma mémoire, et il me devient presque impossible de les a trouver, parce que tous mes livres sont entassés confusément ... « pour en trouver un, il faut donc en remuer deux cents. Le a très-noble seigneur Rostgaard pourra l'attester ; en effet, comme et il avait besoin du second volume de Libanius, je lui dis aussia tôt où je l'avais ; mais il dut enlever d'abord environ cinq cents a livres in-folio , sous lesquels il était; Les renseignements que « vous désirez, je les ai dans l'esprit sans avoir besoin de les a chercher ; mais , en aucune manière , je ne me fierais à ma a mémoire sans consulter les livres ou je les ai lus. x>
Répondant à tous, il courait avidement après la renommée, et celle qu'il obtint fut très- grande; il donnait pour recevoir da-
SSO HA^LUBICOII. £UET.
vantage, louait en face, puis critiquait derrière; bien {tins, il écrivart au grand-duc des lettrés dans lesquelles il couvrait d'insultes el d'infamie les nos et les autres, en le priant de les briller par les cntfailles de Jésits-Christ. Autant il ^tait poli avec les étrangers, autant il se montrait bourru et dédaigneux envers ses compatriotes, dont il excitait la jalousie , heureux de les Voir se rabaisser tintre eux. IltraitaitViviani d'àne, et satirieait ïtedi, M«t golotti, Coccapani et d'autres; mais il trouva qui le mordit à son tour. Son plus long voyage fut jusqu'à Prato a&n de reconnaître un manuscrit. Difforme, grossier, étranger i toute manière graveuse, toujours solitaire sans même avoir' un serviteur, coifvvrt d'un habit sale et déchiré, ne changeantde chemise que torfrqu'elle tombait en lalnibeaux, il était cloué la journée' entière sur son fauteuil, où il dormait et mangeait sans interrompre sa lecture ; les restes de ses repas hit servaient h marquer Certains passages, ou pourrissaient parmi les rtionceaux confus] de ses livres, l'unique mobilier de sa maison. Il portait ime chaufferette' pour les mains, qu'il'ue laissait pas môme quand il allait voir le grandduc ; un jour, celui-ci ayant mis le feu h ses habits, Magliabecchi ne s'en aperçut que lorsqu'il sentit ses maiiis brûler. Il n'écrivit rien ; pour nous, qui^ ne voulons mesurer la puissance que d'après tes faits , nous croyons devoir le placer au nombre àf. ceux qui ■, pour conserver teur réputation, ont besoin de ne pus piAtlier lefrchoses qu'ils promettent.
Ferdinand Stocchi de Gosenza se vantait d'être astrologue, et de découvrir, eu moyen de la cabale, les voleiirs, les trésors cachés, les remèdes conire des maladies invétérées. A CharlesGalà, avocat qui avait gagné assez de richesses par son talent pour devenir duc de DianoKt marquis de ViHanova, il fit croire quM avait découvert les fastes d'un de ses aïeux, desccndanti'd'un'FOi et mort «aint; outre des reliques que l'un plaça sur les autels, il inv(>nta des documents qui furent exposés dans une Histoire des SouQbes el de la conquête des royaumes de Plaples et de Sicile par l'etn- ■pereur Henri VI, avec la vie du bienheureux Jean Cala, Çwf fut capitaine général dudit empereur {S&pies, 1660); mais un de ses complices dénortÇa la fraude en mourant, et l'on découvrit que ossements étaient ceux; d'un âne.
'armi ces types bigarres qui semblent nés tout exprès pour les ginalions romanesques, nous n'oublierons pas le Ludi^ois Zat, qui, s'étant rendu en Fiance sous la protection de Catherine Médicis; fut ;}t(aché àHënn lUeomme grand tna^tre de la
lÂllET. TONTI. âSi
'gft¥de*robè ; il plut par ses bons mots, et montra ubê-si grande habileté dans rintrigue> qu-il accuniula bientôt des richesses,.et devint Vami de Mayenne, de Henri IV, de Marie de Mëdîcis. :&'ëtant appliqué aux opérations financières, U prit une grosse part dans lès fermes, fit construire et orner un riche palais, et donna ^es banqueIssomptueuKi Employé souvent comme négociateur dans les tumultes de la Ligue , il travailla également à la conversion de Henri ÎV, qui l'employait ensuite quand il voulait déposer la majesté royale, peur s'entretenir en particulier avec Gabriell^ on toute autre femme ; ce roi avait même recours à sa bours^e doit pour acheter des amis ou des amies; soît pour payer les groi^ses soi^mes qu'il perdait au jeu.
Les ^gnèurs prlnclpaui se servaient encore rfeZâmét; ce fut dans sa maison que Ton agita la question de savoir si Ton accepterait le concile de Trente; les menées de Charles Emmanuel à Paris se firent avec son concours, et Marie deMédicis, lorsqu'elle arriva comme épouse du roi, mit pied à terre chez lui ; après la moH de Henri IV, il s'efforça de détruire la funeste influence de Concini sur la régente, dont il obtint la confiance, au point qu'elle allait souveni lui démander à dîner, et recevait les grands dans sa WMkiôon. Il obtenait des postes lucratifs, et savait^ à force d'argent, se faire pardonner ses abus. Les grands et les femmes lui accordaient leurs faveurs; il fut seigneur, baron, (Conseiller, capitaine, surintendant des bâtiments de Fontainebleau et de la maisori dé la reine , en un mot ce qu'il voulut ; lorsqu'on rédigeait le contrat de mariage de son fils, le notaire lui ayant demandé ses titres, il lui dit : « Qualitïez-moî seigneur d'un million et sept cent mille écus. » Ses descendants figurèrent parmi lés maisons illustres de Fralicé.
' Ge pays dut encore au banquier italien Tonti, en i653, l'institution des placements -à rentes viagères, dits Tûntines de son nom. Le chevalier Tonti, son fils, entra dans la carrière des armes ; ayant perdu une main dans un combat en Sicile , il concourut grandement, avec Lassalle, à la découverte du Mississipi; après la mort de celui-d (i6B7), il resta dans ces contrées pour consolider les nouvelles p(»sessions de la France, et les cantons qu'il peupla sur les rives du grand fleuve furent appelés Petites et Grandes Tontines.
; Un rôle bien pins important fut joué par la famille que le cardinal Mazarîn fit venir en France, dès qu'il se trouva à la tête de ce royaAmej'eti effet, it eut besoin de se former un cerclé d'amis
3H2 LUGILIO YANINI.
et de parents riches dans un pays où il était méprisé comme homme nouveau par une noblesse qui n'estimait rien le mérite personnel. Deux de ses nièces auraient pu devenir reines de France, s'il n'avait pas su mettre un frein à la bienveillance des rois : une, comme régente du duché de Hodène, ne montra pas moins d'habileté qu'une femme quelconque de haute naissance; une autre devina le talent de La Fontaine, et Tencouragea dans la voie où il ne devait pas rencontrer de rivaux; une troisième devint la mère du prince Eugène de Savoie. Et si les' prestiges de leur gr&ce enchanteresse ont fourni trop, de sujets à la chronique, il faut reconnaître que^ au lieu de bas instincts et d*un cœur dépravé, elles déployèrent de brillantes facultés, quoiqu'elles manquassent de direction, et ne souffrissent aucun frein dans leur impérieux besoin d'action.
1589-1619. Lucilio Vanini^ prêtre napolitain, parcourut l'Europe sous divers noms et suivi de quelques compagnons ; préchant toute autre chose que^l'Ëvangile, il se proclamait le disciple de Pomponace^ de Cardan, d'Averroès, d*Aristote^ dieu des philosophes, dictateur de la sagesse humaine^ pontife suprême des sages; il disait encore que le diable est plus fort que Dieu, puisque chaque jour il arrive des choses que Dieu ne peut vouloir. Il met dans la bouche de divers interlocuteurs les critiques du christianisme, et feint de les entendre avec horreur, comme il feint encore de louer les jésuites, de se faire Tapologiste du concile de Trente et d'être Tennemi acharné de Luther ; et cependant, tour à tour panthéiste et matérialiste, il fait la guerre au christianisme^ d'abord en phi* losophe dans VAmphiteatrum œternx ProvidentiXy puis en physicien dans les soixante dialogues sur les Areana naturx. Dans le premier ouvrage^ expliquant ce qu'est Dieu, il agite le problème de la providence et de la fatalité, el^ bien qu'il affecte de combattre Cardan et les athées, il met en relief leurs arguments; les preuves de la providence , il les réduit aux oracles^ aux sibylles, aux miracles, qu'il décrit par leur côté faible avec un air de bonne foi qui ne peut faire illusion. Physiquement, il fait dériver l'homme de la putréfaction et du perfectionnement successif de l'espèce ; en force même, dit-il, les animaux le surpassent parfois; on ne saurait donc affirmer qu'il leur est supérieur par destination, et le mieux que l'on puisse faire, c'est de vivre et de jouir. « Le temps que l'on passe à ne point aimer est iin temps perdu; n la morale^ selon lui, n'a de fondement que dans les lois. Après avoir traversé l'Allemagne^ il entra dans la Bohême,
FERRANT FALLAYICINO. 2S3
pépinière des doctrines qui occasionnaient la guerre de Trente ans; là, il eut une controverse avec un anabaptiste, étonné de voir les chrétiens s'égarer dans des discussions subtiles; à Amsterdam, il discuta avec un athée; à Genève, avec les réformés, et, comme il craignait pour sa sûreté, il se rendit à Lyon. La peur du bûcher le fil sortir de cette ville pour aller à Londres, où a il s'attira la persécution des protestants, et fut emprisonné pendant quarante jours , préparé à recevoir la couronne du martyre, à laquelle il aspirait avec une ardeur indicible (i). » Remis en liberté^ il vient en Italie, et ouvre à Gènes une école très-fréquentée ; mais ses doctrines soulèvent bientôt un tel scandale, qu'il est contraint de se réfugier à Lyon; puis, il se fait moine en Gascogne, édifie par les prédications, la confession, la dévotion, jusqu'au moment où, reconnu vicieux, il est expulsé.
A Paris, il trouva un asile dans la maison du nonce Robert Ubaldini, qui lui ouvrit sa riche bibliothèque, d'où Yanini tirait ce qu'il y avait de pire, afin de le répandre parmi les jeunes médecins et poètes; aussi, dit le père Mersenne, son adversaire déclaré, on comptait à Paris cinquante mille athées. La Sorbonne condamna ses Dialogues sur la nature^ et Yanini alla s'établir à Toulouse, où il tenait des réunions secrètes et cherchait à faire des prosélytes parmi les jeunes gens; or, comme la fermentation des guerres de religion ajoutait au danger de ces doctrines^ il fut dénoncé au parlement ; un gros crapaud qu'on lui trouva dans un bocal fournit un nouveau motif de grave suspicion, et, condamné comme magicien et athée, il eut la langue coupée et périt dans un bûcher : double accusation que la raison ne saurait accepter. Durant le procès, il avait professé les meilleures croyances; condamné^ il se déclara impie, refusa les consolations de la religion, et se vanta d'être plus intrépide que le Christ^ qui avait sué d'angoisse.
Ferrant Pallavicino, fils aîné d'une illustre maison de Modène, w*» ^' chanoine régulier à Milan, vanté pour son savoir, se livrait à de vulgaires amours, prodiguait l'argent, écrivassait; s'étant retiré à Yenise, il adressait à ses amis des lettres comme venant de Lyon, de Paris, d'ailleurs, racontant des voyages supposés : a Gomme « on me voit occupé de toute autre récréation que celle d'écrire, c chacun est saisi de surprise, d'autant plus que je publie un a grand nombre d'ouvrages. Cet étonnement me dédommage
(1) Amphiteatrum, p. US.
a surabondartiment (1). »Ënieffat^ ii labriquaiiitiieibttlë de Uiriifs, histoires sacrées et profanes^. Douvelles^ panégyinqueS7.;épithala-. mes, parfois ascétique, toujours ampoulé, ^ coafiiS) obscur et se plaUant aux descriptions lascives; pair éîlemple^ dans \es BêàtUék de l'âme j traité spirituel, au chapitire Xlli^ .il discourt sur la beauté des gorges. Les mêmes taches se i^trouVent dans la Su*. zanne,l^ Joseph, le SamsonsisiBethsabée. . '^ i
IL paria des Espagnols avee un mépris violent^ ettles grands: en général avec arroganl:^; ce qui lui valut la réputation de libéral.- En Allemagne^ il vit attaché à la roue iin calviniste, aveclequel il' se mit à discuter sur les choses de Tàme; convaincu par cet adversaire, désormais il couvrit d'outrages ies choses et léspersonqes sacrées. Son Divorce céleste amené par les dissolutions de F épouse] romaine, et consacré à la simplicité des gens scrupuleux ( 4643 ), fut traduit en plusieurs langues par les protestants ; Grégoire Leti le continuai prcJbablemen^^ pfoui' le diviser en trois Jivjrés r^es Méuri dissotuesde l'ûdiUtèriS',^\BiPrûaès.dèsMta^dsdeeeihf'ei:t té Concours de diverses Églises au))c épovsailiés 4u €hfi8i'i'{iQ19j, Dan& le . Courrier dévàUsé, il. vomit toutes sorteâ dé Jcalomniesi contre) le piape> les. cardinaux, les jéâuite$,\ tous le8:|^n\^rnements^.ikisj gens! de lettres!, avjec dés loteoénités: et dé fiétides saillies. Ilvla'fiT impHnoereasecret^ etla/Seigneuriefé&Y'eiiijB&il^einprîebnndv^ fe« mis èa, liioerté , il se déchaîna pins^que jamais dontvè les<pvmcad,^ le pape Urbain VIU et les bonnes moeurs; entre autres choses^ il>
composa la Rhétorique des p , dédiée à VwUversité des co^ur^
tisanes les plus célèbres. Un certain de Brèche, de Paris, soudoyé par les Barberini/feignantd^étre son ami, lui persuada de se rendre en France, où il pourrait, lui disait-il,, faire icfiprimerjl- autres livrent irréligieux; conduit ainsi à Avignon, ville dû pape, il fut arrêté, Jugé et décapité quatorze mois aprèsj à, l'ôge de vingt-six ans. Aussitôt parurent deux dialogues intitulés l'Ame de Ferrait Pallàvieino, œuvre peut-être de Jéan*Pra«çbis Loifedano, où Ton foule aux pieds lepape, les prélats; ^les^ gens de lettres et les^ bonnes inœiirè.
Le Milanais Grégoire Leti fut encore un adversaire de»' doC'^ trines catholiques ; après avoir dissipé Isa fortune en Voyages, et s'être imbu des principes de la réforrhe, il professa lé calvinisme à Lausanne, puis enseigna à Genève^ où il obtint le droit débité en écrivant contre TÉglise catholique. Ses mëdfeances soulevèrent
(I) Préface du Prince hermaphrodite, . '
bientôt contre lui de vives animosités ;- a une inqgjsitioû plus horril)le quç pelle de Rooie » fit brûler le Niveau poUiiqne^ Vlii^ nércUre, le Vaticm languissant^ comme renfermaut des propositions contrair<^s h la foi, aux boones mœur$^ à l'État^ et son titre de citoyen lui fut enlevé. A Paris* afin d'obtenir la faveur de Louis, XIV^ il publia 80â< panégyrique .aa4)0ulé Jm renommée fa-^ lau^e de ia fortune. IlserenditenÂngleterife, où, âit-il, du schisme de Henri YIII :« sont nées tant de calamités pour cette île et ces populations, que Ton jp^ut dire que, depuis cette époque, les lY>urreaux n'ioni pas eu ua moment de i:epos; c'^st un m^acle si Ton traverse la Tamise sur de Teau et non sur du sadg (1). » Il obtint de Charles II bon accueil et mille écus< pour écrire V Histoire de la Grande-Bretagne ; mais il le fit de telle façon , qu'il d ut encore a'éloigner9.etdès lors il injuria ceux qu'il avait fiattés auparavant. Enilolhinde,. lierait Le, Cte»Cy éprig ide $^ iftOe^ Je fit nomm**r hisr toHograpbe de la ville d'Amsterdam,,'Qù.il «iQttrqtgubiteniî^nr. ' Nouvel Arétàih «vivant du trafic, de,te:JpuaRge et de ta satire, il laissa peut-être. cent volumes d'bistoiii'es, noaméditées et .prolixes, sui* là France; la Belgique^ TAnglciterre ^ TSspagae, Charles*- Quint, Philippe.; II,. le. duc d'iSsauî^ai, te: président hrm: fouillis de balivernes, x)& la haine alterne: avec l'adalattioa. U.se vantait d'avoir toujours en même temps trois ouvrages sur le métier, et lorsque les matériaux lui manquaient pour l'un, il s'occupait de l'autre; mais, comme dit Bayle, il ne songeait qu'à entasser des volumes et à multipher les dédicaces : rapsode sans une ombre de critique, et d'une telle irréflexion que, bien qu'il habitât la Hollande, il dit que TEscaut et le Rhin passent par Rotterdam. La Dauphine lui ^yant demandé si les nombreuses méchancetés qu'il avait éoritesde Sixte-Quint, de Philippe II, d'Elisabeth, étaient vraies^ il répondit qu'une chose bien imaginée plaît autant et phis que la vérité. Mais il ne ^ut pa^ même donner au mensonge la parure de l'esprit et du style; écrivain toujours négligé et ennuyeux, ridiculement prétentieux, gcotesquement hyperbolique, mou, prolixe, personne ne le lirait jamais, s'il n'était recherché pour les indécentes diatribes dont il salit ses œuvres, surtout contre Rome. Ses Précipices du siège apostolique, le Massacre des protestants innocents , la Vie de dame Olympie Maldachini^ YExa¥nende là vie d* Alexandre Vif avec son vàyage dans l* autre nionde^ Rome pleurante, le Népotisme, \e P mé romain, r^/n-
(l) Vie de Sixle-Quint, livre l«^
2S6 FRANÇOIS BOKllI.
bassade de Romulus aux Romains furent répandus et traduits par un sentiment de malveillance; un libéralisme fangeiix, insultant au bon sens et comptant sur le grand nombre de lecteurs qui en manquent, a pu seul naguère louer et reproduire ses œuvres, parce qu^il injurie lâchement des papes et des prêtres dans de secondes éditions de livres, où il les avait d'abord lâchement adulés (1). 1617-85. Le Milanais Joseph-François Borri entra dans la cour du pape comme chimiste et médecin ; sali des pires turpitudes, il n'évite le châtiment qu'en feignant d'être corrigé; Alors^ il commence à se dire inspiré par le ciel pour réformer le monde, rétablir la pureté dans la foi et les mœurs^ faire entrer tous les hommes dans un seul bercail ; l'armée pontificale, dont il serait le capitaine avec une épée que lui avait donnée saint Michel, exterminerait, disait-il, tous ceux qui refuseraient d'obéir. Selon une étrange religion qu'il imagine, la Vierge Marie était de nature divine, présente elle aussi dans le saint sacrement, fille du Père, égale en tout au Fils et incarnation du Saint-Esprit, lequel et le Fils sont inférieure au Père. Lucifer entraîna dans sa chute beaucoup d'anges, qui voltigent dans les régions de l'air, et, par leur intermédiaire. Dieu créa la matière et les animaux brutes ; les hommes, au contraire, ont une âme inspirée et divine. La création ne fut point un acte !
de libre volonté; mais Dieu s'y trouva contraint. Les fils conçus i
dans le péché, en conservent la souillure.
Après avoir fondé une Église, il exigeait de ses disciples, qu'il appelait Raisonnables ou Évangéliques, des vœux d'union fra-
(1) « L'hi?er, je crois qu'il fait froid, parce que, dans ces temps, je n*ai jamais senti de chaleur qu'auprès du feu...», page lat de la Vie d*Aresi. W appelle Louis XIV « rinvincible parmi les guerriers, le héros parmi les Césars, Tauguste parmi les monarques, le prudent parmi les politiques ; » et il 8*écrie : « Louis ! ô planète qui éclaire Tunivers, 6 brillant horizon de la religion chrétienne, et qui pourra jamais fixer les regards, s*il n'a ceux de Paigle, sur un soleil aussi élevé, sur un mérite qui ne s'éclipfte jamais, sur un Jupiter terrestre aussi majestueux ? » La Renommée jalouse de la fortune, 1680.
Dans la préface de la Vie de Cromtvelly écrite par Leti lui-même, on lit : « On peut dire que les œuvres publiées par le seigneur Leti jusqu'à cette année
1692, sont au nombre de quatre-vingts, sans y comprendre le P me moderne^
le Conclave des P , le P me de Roms, le Parloir des religieuses, le
Birf... du bossu de Rialto; on attribue ces ouvrages au seigneur Leti, qui pourtant ne s'en reconnaît pas l'auteur, et lorsque ses amis l'interrogent sur cette matière, il répond : Delicta juventutis mex et ignorantias meas ne msmine-^ ris. Domine,,, 11 a fait encore imprimer en italien beaucoup d'épithalames, comme le Lit fleuri, le Transport d'amour, la Citadelle assiégée, le Voisin avoisiné, V Horloge sonore et autres vers. »