EXTENSION £T DUREE DE CBS OPINIONS
Les choses étaient bien pires hors de Tltalie. En France, sous le règne de François I«%cent mille personnes furent condamnées pour sortilèges (1)^ et six cents accusées environ ^ en 1609, sons Henri IV. Il faut eu dire autant dû FAngleterre et de rAUetnagoe. Soldam^ qui a traité récemment des procès de sorcellerie i^), nous apprend qu'àNordlingen, petite ville de six mille âmes,OD brûla, de 1590 à 1594^ trente-cinq sorcières. Les mêmes faits se reproduisaient parmi les réformés, qui punissaient encore avec plus de férocité que les catholiques; une plume étrangère, celle de Martin Delrio^ nous a fourni la plus sérieuse démonstration et le recueil le plus complet de ces croyances et de ces procès.
Cette erreur dura tout le seizième et dix-septième siècle (3)) et même une grande partie du dix-huitième; mais les sciences, en progressant, fournissaient Pexplication de beaucoup de phénomènes réputés miraculeux jusqu'alors. La médecine signait les analogies naturelles de bon nombre de cas; la jurisprudence se persuadait que Taveu de Taccusé ne suffisait pas pour autoriser la condamnation. Le fait qui frappait le plus^ c'est-à-dire l'accord des différentes dépositions^ se réduisait aux généralités dont tous avaient entendu parler; du reste, comme les interrogatoires se dirigeaient dans le même sens, il ne restait souvent qu'à répondre oui ou non.
Quelques écrivains attaquèrent avec hardiesse l'opinion populaire, et les principaux furent les jésuites Adam Tanner et Frédéric Spee; leurs travaux laissèrent bien peu de chose à dire à Beccaria, dont l'œuvre exerça plus d'influence parce qu'elle était brève et en langue vulgaire. Les premiers, selon la coutume des doctes, traitaient la question au moyen de textes et de canons, laissant la plèbe couver ses erreurs. Jérôme Tartarotti, de Rovereto, fut le premier qui porta le débat devant le public (I); en niant les sabbats, en réfutant surtout Martin Delrio; néanmoins, non-seulement il accepta, mais il soutint la vérité de U magie; dès lors, puisqu'il admettait la puissance immédiate da
(1) CnKPKT, De odio Satana'f liv. i, dise. 3.
(2) Sliittgard, 18'i3.
(3) Le lî) juillet 1C75, Torriano , évêque de Côme, écrivait à un curédfl territoire de Doriiiio qu'il avait trouvé quamplures tant viros (juamfeminatvt' riis sortilegi'u infeslos y fascinaùoiùhus inciimbere et vere strîgas esse^artefR tenera œtate prelicnso. Dans les quatre années suivantes , trente-cinq personu* furent envoyées au supplice et beaucoup bannies.
(4) Del congresso itolturno clelle lanne^Ws. Ill; flovereto, 1749,
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démon^ comment pouvait-il lui refuser le pouvoir de transporter les sorcières? 11 se bornait donc à conclure que, dans les cas spéciaux^ il répugnait au bon sens de croire aux sorcières et surtout à leur nombre. Et, de sa part, ce n'était point une concession faite aux préjugés de son siècle ; en effet, lorsque Jean-Renaud Garli et Scipion Maffei étendirent cette dénégation à tout art diabolique immédiat, il déclara que, tout en repoussant les sorcières comnie une pure illusion, il n'avait pas entendu révoquer en doute la puissance du démon (1) : tant la raison humaine a besoin de force pour s'affranchir des préjugés de l'éducation! Le père Concina, dans sa vaste théologie publiée après 1750, acceptait les prodiges des sorcières et leurs relations charnelles avec les démons comme opinion générale (2).
Ainsi, les hommes heureux et souriants du seizième siècle étaient placés, d'une part, sous la terreur des puissances malfaisantes; de Tautre, sous Tépée de procès aussi horribles qu'iné- ^tables, qu'on dirigeait encore contre les hérétiques, sans épargner même les enfants. Rategno veut que les fils des hérétiques, quoique bons catholiques, soient privés de l'héritage patonel; qu'on oblige leurs héritiers à remplir la pénitence impo-
(1) Lettere del Pr. G. R. Carli al signer G. Tartarotti intorno aW origine ô fiisità délia dottrina dei maghi e délie streghe ; — Maffei , Arte magica dele- ^«ûte; Vérone, 1750. A ces travaux il fut répondu la même année, Osserva^ «08e sopra Copusculo Arte magica dileguata d'un prêtre de l'Oratoire , pour Montrer que, avant et après le Christ, il y eut toujours des magiciens et des '^ères;en outre, on recueillit des passages des saints Pères qui semblent •"oire aux sorcières. Le Père Zacaria , en annonçant l'ouvrage de Tartarotti, ulàme ceux qui nient la magie : « Dans une ville, il m'arriva d'entendre un méde- ^ ^irituel qui niait les obsessions, et attribuait tout à l'imagination de l'indi- 'wu qui se croit possédé... Mais pourquoi tant d'efforts pour reléguer les démons dans l'enfer.»» {Storia letteraria d'nalia, 1750).
ie me suis étendu longuement sur cette matière dans V Histoire universelle, et «abord dans mon Histoire du diocèse de Corne, liv. vu, p. 97 et suivantes, en stantméme une sentence motivée. Voir dans Mazzoni Toselli, Origini délia '*f^italiana, t. Iii, p. 880, 1043, 1076, 1360.
(2) Communis Catholicorum sententia docet rc ipsa hanc commixtionem dœ^ '*^«iwi mdierumque accidere. (TheoL Christ., t. III.) Le Milanais frère Fran- «^•s-Marie Guacci, dans le Compendium maleficorum, imprimé à Milan en 1608 ^^1626, où les doctrines sont accompagnées de beaucoup de figures, au ch. 12 "^ livre I, écrit : Soient malefici et lamiœ cum dœmonibus, illi quidem succubis, * l'cro incubis , actum venereum exercere : communis est hœc sententia pa» 'y^ , theologornm f doctorum, et omnium fere sœculorum atque nationum expe^ ^^tia eomprobata.
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sec au coupable; qu'on puisse dépouiller de leurs ofBces et dignités les fauteurs^ les (ils^ les liéritiers des hérétiques: a On peut déclarer un individu hérétique après sa mort^ et confisquer les biens ^ parce que le crime d'hérésie ne s'éteint pas même après la mort. Le diocésain n'a rien à prétendre sur les biens confiS' qués; on en donne un tiers a la commune où la condamnatloo est prononcée, et l'autre aux officiers du saint office; le reste est employé pour favoriser la foi et extirper les hérésies, s
Mélange de tant de grandeur et de tant de misère^ de tant de splendeur et de tant d'erreurs^ de tant de civilisation et de tant de férocité^ le seizième siècle offre donc un caractère singulier. Il commença tout et ne finit rien ; cependant il a pour noui oa attrait particulier, car tout y est en mouvement comme aujoa^ d'hui^ et nous pouvons y trouver des exemples^ des consolations, des espérances. L'ancien se mêlait sans cesse au nouveau, de telle sorte qu'on ne jouissait plus des avantages de l'un, sans ressentir encore les bienfaits de l'autre. Les individus tenaient du passé une énergie sauvage, qui^ chaque fois qu'elle se transmet du caractère aux idées , fait gagner en force et en étendue autant que l'on perd en délicatesse et en mesure; mais la foi et la docilité avaient disparu. L'intelligence se dirigeait vers Tavenir^ sans en avoir les formes polies et la régularité. ^ Colomb écrit à Isabelle : Le monde connu esi trop pelUffiii semble que partout la môme réflexion se fait à l'égard du monde moral. Kn effet, dans aucune autre période, jamais la sphère des idées relatives au monde extérieur ne s'était agrandie à ce point, ou bien l'homme n'avait senti un besoin si vif d'interroger la nature; jamais, à aucune autre époque, on n'avait mis en circulation des idées nouvelles avec autant d'abondance et de variété. En Italie^ Ficin, Michel-Ango et Falloppe^ comme an* trefois Platon, Aristote et Phidias en Grèce, concourent à décoa* vrir la nature de l'homme sous le triple aspect intellectuel, a^ tistique, matériel. Presque à la même époque fleurirent sept artistes qui n'ont pas eu d'égaux, Léonard de Vinci, Michel- Ange, Raphaël, frère Barthélémy, Corrége, Titien, André del Sarto. De grands princes brillèrent à la même époque, comiDe Charles-Quint , Léon X , François I«S Henri VIII , André Gritli, André Doria, Soliman IL 11 n'est pas un sentier que Pesprit humain ne parcoure à pas de géant; tous les mérites semblent se donner la main : reclierches sur l'antiquité, passion du nouveau, essor du génie et patience de Térudil, poésie et calcul, et chaque
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faculté humaine est représeulée par d'émineiits personnages.
La magnificence des vêtements, des cours et des solennités était au niveau des autres progrès; l'Occident et TOrient fournis* saient chaque jour de nouvelles délicatesses pour flatter les sens» Aujourd'hui, Brescia entend proclamer dans les rues, à son de trompe , que Tartaglia a découvert un nouveau théorème ma^thématique. Le lendemain, on ne parle que du nouveau chant Ab Roland furieux, lu la veille par TArioste à la cour de Ferrare. Uajour, des allocutions, des sonnets, le son des cloches, une illumination , annoncent qu'on a exhumé le Laocoon , ou que Michel- Ange a ouvert la chapelle Sixtine , ou que Jean de Bologne a exposé la Sabine.
L'esprit aristocratique» qui est dominant, cherche dans les découvertes ce qui peut donner de la gloire à la noblesse, et mm ce qui améliore et enrichit la plèbe. Une politique égoïste qui se fait un mérite de Tastuce plus que de la force , une inca-^ pocité inquiète, des manèges infinis s'unissent, comme con>« traste, à une perversité tantôt hypocrite, tantôt effrontée. N*ou- Uions pas les abus de la force, qui, depuis la grande invasion, n'avait jamais proclamé son omnipotence immorale avec autant d'audace que dans les guerres pour la possession du Mi** lanais et de la Toscane , dans le sac de Rome , aux sièges de Florence et de Sienne. L'acquisition du savoir et de la liberté avait encore pour objet de servir les passions; l'inspiration s'associait aux réminiscences, le génie à la pédanterie^ le paganisme à l'exaltation religieuse, la bigoterie à l'impiété, l'action à la méditation, la moralité au machiavélisme.
Les faits du moyen âge , en contraste bizarre avec les mœurs nouvelles, durent encore. Les républiques, avec leurs éléments divers, se maintiennent auprès de la principauté, qui se consolide, tandis qu'elles sont en décadence ; à côté des secrètes machinations des cabinets apparaissent des élans de générosité chevaleresque. Les condottieri rompent encore Tordonnance de Tinfanterie permanente, et prétendent opposer l'arnaure d'autrefois aux bouches à feu ; des capitaines meurent ^ Ravenne parce qu'ils ont promis à leurs amantes de ne pas se ^Ouvrir; puis, on voit des rois modernes s'aventurer dans les oumois, tandis que la tragédie régulière excite à pleurer sur 6s malheurs supposés des anciens.
Affranchis des entraves du moyen âge, mais sans avoir encore 4içepté le Irein qui impose les convenances > les hommes sui-