I£EH£ »TA0ZZ
Pierre Strozzi ^ fiii de Clamae de Médids et de ce Philippe qui finit ses jours en prison^ après avoir participé quelque tempe aux débauches du duc Alexandre , s'en dégoûta , s'enfuit en France, et, soutenu par la reine Catherine de Médicis et son propre courage, il devint gentilhomme du roi, puis maréchal. U avait emmené avec lui «la plus belle compagnie qu'on eût jar mais vue, de deux cents arquebusiers à cheval, les mieux ea point qu'il fût possible, chacun avec deux bons chevaux , avec d'excellentes armes dorées, et façonnés à la discipline de Jean des Bandes noires (i). » Ces vétérans, ne pouvant plus déployer leur courage au service de la patrie^ en firent usage pour la France dans la guerre de la Bourgogne et du Piémont, puis dans celle contre les Anglais.
: Strozzi intervenait sans cesse dans les affaires de lltalie. Il la parcourut plusieurs fois, travesti, pour enlever tantôt la Corse à Gènes, tantôt Gènes àDoria, tantôt Plaisance aux impériaux, surtout la Toscane aux Médicis, et, en général, l'Italie k Charles- Quint, dessein, disait-il, que le ciel lui avait inspiré. L'occasion parut lui en être offerte quand le roi de France le nomma son général pour défendre Sienne contre Cosme et Charles-Quint. Il déployait une bannière verte avec ces mots de Dante : Liberté vo cercando cftè si cara. Il était appuyé par la flotte que commandait son frère Léon, prieur de l'ordre de Malte, un des plus intrépides hommes de mer, qui, au service de la France, avait commandé l'armée navale pour défendre Marie Stuart contre la reine Elisabeth d'Angleterre. Il s'était fait Témule de Doria. Une fois, arborant la bannière impériale, il chercha, avec vingt-deux galères françaises, à surprendre Barcelone , où il répandit une
(1) Brantôme, dam m vie, écrit : Le seigneur Strozzi quitta tltmlU, et vint trouver le roy au camp de Marole^ avec la pluz belle eompagmie qui fût jamais 'vue, de deux cents arquebusiers à cheval, les mieux dorés, les mieux montés , les mieux en point qu'on eût su voir; car Un y en avait nul qui n'eût deux bons chevaux qu'on nommait cavalins , qui sont de légère taille^ le nujrion doré, les meuieltes de maille, qu'on portait fort alors, la plupart toutes dorées, ou bien la moitié, les arquebuses et fourniments de mime; ils allaient souvent avec Uê chevaux légers et coureurs, de sorte qu'ils fmsoient rage f quelquefois Us se ser» voient de la pique ^ de la bourghiguvte et du corselet doré, qua/tt il eaf assoit besoin ; et qui plus est, céioient tous vieux capitaines et soldats bien aguerris sous les battniires et ordonnances de ce grand capitaine Jeannin de Médicis, qui avaient quasi tous été à lui, tellement que, quand il fatloit mettre pied à terre, on n'avoit besoin de grand commandement pour les ordonner en bataiUê, car d eux-mêmes se rangeaient si bien qi/on n'y t^aumit riemà rêsUrw,^
terreur patti(}!ie ff^i fturàit eu des irêsUltats funestes si Emmanuel-Philibert de Savoie il'avàit pas Improvisé une défense. Léon, s'élant brouillé avëb la France, alla combattre les Turcs. Récondiié itiâinteuant avec bette puissance, il portait sa valeur m Toscane, et osa même assaillir Florence, rivalisant de cruauté tfec Tennemi ; en effet ^ tous alors croyaient que là fin justifie les moyens.
La guerre se fit d'abord au nom de Charles-Quint ; puis Cosme proposa de là conduire tout seul, à la condition que Femperéur lui fournirait des troupes et le dédommagerait des sacrifices qu'il g^mposerait. Cette proposition acceptée , il prit à sa solde vingt-quatre raille hommes. Italiens, Espagnols, Allemands, écrî- *^** vit de sa main les dispositions militaires, et confia le commandement à ce Jean-Jacques Medeghiiio qui avait fait tant de mal dans les guerres de Lombardie. Nommé marquis de Marignan par Cfaarleâ'Quint, il avait, comme tel, prêté un grand appui aux impériaux dans la dernière guerre d'Allemagne, surtout par son habileté à diriger l'artillerie. Il s'empara d'Ajuola , dont il fit pendre presque totis les habitants , et publia qu'il traiterait de ffiéme quiconque attendrait dans une citadelle un coup de canon, et il tint parole. Cette cruauté donnait au patriotisme la fureur du désespoir; chaque bicoque lui coûta des flots de sang, et c'est par le sang qu'il punissait le courage et là loyauté. Strozzi lui proposa sotrvent de respecter réciproquement les femmes et les enÎMits, comme il en donnait l'exemple; Medeghîno promettait et manquait à sa parole, peut-être parce que la plus grande partie des rançons entrait dans sa bourse (i).
Strozzi, obligé de tenir la campagne, demanda au roi un lieutenant, qui fut le Gascon Biaise de Montluc, lequel nous a laissé des mémoires très*curieux. Entré de bonne heureau service, il vint enitaiie àl'àge de dix-sept ans, attiré «par le récit des beaux faits d'armés qui s'y accomplissaient ordinairement »; sur un genêt d'Espagne que son père lui avait donné , il gagne à vingt ans le grade de capitaine, et prend pour devise : Deo duce, ferro comité. Il combat à la Bicoque, reste prisonnier à Pavie, mais est rendis en liberté^ « parce qu'on voyait bien qu'il n'y avait pas grand argeiit à tirer de lui ». En France, il enrôle une compagnie à pied, et vient à Naplés avec Lautrec. A l'assaut de Capistrano, près d'Ascoli , il reçoit une grave blessure; néanmoins, quand le
(4) JMtfÊS dêfrrSàees à princes, û, p* 149*
36 MONTLIIG.
château fut pris, il se fit céder un grand nombre de fenunes qu'il avait fait vœu à Notre-Dame de Lorette de sauver des outrages. Sa blessure ne fut guérie qu'après quelques années; puis il reprit du service , parce que a il n'avait rien tant en horreur que sa maison ». Une fois^ il se jette dans Casale , ville presque sans murailles^ où il improvise des fortifications , auxquelles , dès la pointe du jour, il oblige tout le monde à travailler, depuis le capitaine jusqu'au cordonnier; il dresse des potences pour quiconque refuse^ et il est obéi^ a parce qu'il avait la réputation de faire jouer beaucoup la corde ».
A Naples, il eut en don la Tour de la Nunziata^ et^ bien que son bras fût encore en écharpe, il fit des prouesses étonnantes, quil raconte avec la vanité d'un Gascon. Lorsque les revers for« cèrent les Français à la retraite, il rentra dans son pays désirant mille fois la mort a parce qu'il avait perdu tous ses seigneurs et amis». Aussitôt qu'on eut repris les armes, il combattit en Provence avec François I*% toujours épris de la gloire^ cette idole des Français, a Lorsque je me mettais à lire Tite-Live, il me semblait voir en vie ces braves Scipion^ Caton et César; à Rome, à la vue du Gapitole et au souvenir de ce que j'avais entendu dire (car je lisais peu)^ je me figurais que je devab trouver là ces anciens Romains. »
Dans les conseils, il fait toujours prévaloir le parti le plus audacieux, persuadé qu'on a ne saurait vaincre des soldats français, même alors qu'ils auraient un bras lié^ et s'ils les ont tous les deux libres, que ne feront-ils pas? » 11 ne peut se consoler d'entendre dire : Si nous perdions y si nous perdions, ail n'y a pas de prince au monde qui ait une noblesse plus dévouée que la nôtre ; un léger sourire du maître réchauffe les plus glacés; convertissant volontiers leurs prés, vignes et moulins en armes et chevaux^ ils vont mourir sur ce que nous appelons le lit de l'honneur. »
A Cérisoles, il commandait les arquebusiers; car il savait profiter des armes à feu, bien qu'il les ait souvent en horreur^ et là il fut armé chevalier par le duc d'Enghieu. Il n'aimait pas les distinctions que les supérieurs^ par amour-propre , établissaient entre eux et les soldais; s'il en voyait qui refusaient de manier la pelle et la hache, il s'irritait^ persuadé que toute chose qui est utile à la guerre doit convenir au capitaine aussi bien qu'au soldat. Il prodiguait avec une généreuse libéralité l'argent et le butin; ils lui coûtaient si peu! <( Combien de fois^ à la vue des soldats fatigués^ je descendis de cheval pour marcher avec eux
MONTirc. 37
et faire quelque long trajet ! Combien de fois je bus de l'eau avec eux pour donner Pexernple de la souffrance! » À la vérité, il avoue qu^il a eu le tort de mettre trop souvent Fépée à la main dans ses accès de coière.
Nous nous sommes arrêté sur ce guerrier, parce que ses Mémoires, remplis de digressions sur Tart militaire, étaient appelés par Henri lY le manuel du bon capitaine, et parce qu'il a été fort loué par ceux qui vantent le courage sous quelque forme qu'il se présente, non par ceux qui aiment à le voir associé à la modération, à la justice, à l'humanité. Agé de soixante-quinze ans lorsqu'il écrivit Todyssée de ses exploits, il disait : a Dans notre métier, il faut être sans pitié, et Dieu doit user envers nous de miséricorde pour tout le mal que nous avons fait (1). »
Montluc fut donc nommé lieutenant royal à Sienne, bien que ce poste, dans une république déchirée par les factions, parût requérir une tout autre prudence. Tant que Strozzi resta à la tête de la petite armée, Montluc figura sur le second plan ; mais Léon Strozzi périt bientôt, et Pierre, mollement secondé par la France, trouvant à peine de quoi nourrir ses troupes dans un pays ra- 2jauitt vagé^ fut défait et blessé à Lucignano. a D'après la revue qu'on fit; on trouva qu'il manquait au camp français douze mille hommes, morts ou prisonniers. À la vue de tant de soldats de na« tions diverses qui rentrèrent le soir dans Sienne, dévalisés, blessés, dans un état pitoyable, gémissant, se couchant dans les rues,
(1) A 80B retour, Henri II le retint cinq heures d'horloge pour lui entendre neonter tous les incidents du siège. Il s'étonnait surtout, le sachant si vif et si impétueux, qu'il eût pu s'entendre avec des gens étrangers et susceptibles. Moniluc lui répondit : « J'allai un samedi au marché , où j'achetai un sac et « une corde pour en fermer l'ouverture. Quand je l'eus apporté chez moi, je « fis brûler un fagot, et, prenant le sac, j'y enfermai toute mon ambition, mon « avarice, mes rancunes privées, ma luxure, ma gloutonnerie, ma poltronnerie, < la partialité, l'envie, les caprices et l'humeur particuliers à un Gascon, en un « mot, tout ce qui pouvait me nuire dans le service de Votre Majesté. Ayant « bien lié le sac, je jetai tout au feu. »
II était tellement défiguré par les blessures qu'il avait reçues à Sienne, qu'il portait presque toujours un masque. Pendant le massacre de la Saint-Barthélemy et dans le cours des guerres civiles, il montra tant de férocité qu'on l'appelait le bourreau royal ; au lieu de s'en justifier il s'en vante, comme si de pareilles cruautés étaient inévitables. A l'imitation de ce qu'on avait fait pour l'illustre Trivulce à Milan, on inscrivit sur sa tombe :