RAPHAËL
donte,mais pins de sentiment que dans sa seconde manière^ dont la dispate du Sacrement fut le début. Comme ses Sibylles, dans l'église délia Pace, révèlent l'épouvante divine mêlée à la vague satisfaction de concevoir les vérités futures!
La conversation des érudits, le spectacle des magnifiques débris de Rome^ surtout lorsque Léon X l'eut chargé de la surveillance de toutes les antiquités, en firent l'admirateur passionné da classique. 11 adopta dès lors des formes plus caractéristiques^ un clair-obscur plus vigoureux^ en un mot ce qu'on appelait un faire plus grande ce qui veut dire qu'il se détacha des traditions pour donner plus d'essor à son imagination. Il ne se renferma point dans l'unité du sujet; aux types italiques, aux compositions typiques^ il en substitua d'académiques^ qui ne tiraient ni force ni unité de conceptions élevées et générales. De la volupté an<« tique fcnmer la grâce en la purifiant, parut la perfection à Raphaël. On peut suivre l'amélioration successive de la beauté^ le perfectionnement progressif du même type dans la Vierge des Gonstabili, dans la Vierge au jardin de Paris, dans celle de Gai^ delBno à la Tribune, dans celle du grand-duc, dans la Vierge à b Ckatscj dans la Vierge de Saint-Sixte à Dresde, dans celle de foligno du Vatican. Mais, si elles surpassèrent tout ce qu'on avait j^ais fait, elles n'atteignent pas à cette beauté de tranquille satisfaction qui vient de Dieu et mène à Dieu. Dans le début^ Quelqu'un lui ayant demandé d'où il tirait ses images divines, il l'épondit : D*une certaine idée qui me vient dans l'esprit. Mais plus tard il les puisa dans certaines personnes.
Augustin Chigi de Sienne, riche et voluptueux négociant, l'ao* ^lait de commandes ; il poussait la complaisance au point 9tie, le sachant épris d'une boulangère, il la prit dans sa maison pour que le peintre n'eût pas besoin de sortir. Cette femme, ^nnue sous le nom de la Forharina, devint le modèle de ses ointes, auxquelles il manque souvent de la dignité, tandis qu'il l'imprime aux hommes qui paraissent quelque chose de plus qu'humain. Lorsqu'il fait leurs portraits, îl révèle leur puissance intérieure: affabilité intelligente dans Léon X, vivacité pleine de finesse dans Bibiena, et dans lui-même grâce à la fois douce et chaleureuse. Dans l'histoire de Psyché, il déploya un art païen, et pourtant il ne réussit jamais aussi bien dans le nu (1^.
(1) « Les nus qu'il fit dans la chambre de Torre Borgia, bien qu'ib soient
iOS EAPHAEL.
Ses cartons attestent combien il soignait ses trayatix; dam ceux de Milan^ de Y École d* Athènes , il repassa sept fois sur les lignes qu'un aulre^ à la première^ aurait jugées parfaites. Plus tard^ pressé par les commandes ^ il ébauchait les toiles; puis^ après les avoir fait colorier par Jules Romain, il leur donnait cette tranquille splendeur et ce fini qu^on ne pouvait dépasser; les élèves de Wond ordre les copiaient ensuite^ et Raphaâ se réservait les dernières touches. Voilà pourquoi tant d'ouvrages lui sont attribués, et pourquoi la difficulté de reconnaître les originaux soulève tant de discussions; mais quelle imagination^ quelle promptitude ne fallait- il pas pour concevoir et finir tant de tableaux , et des tableaux de vaste dimension 1 car il faut y ajouter les fêtes à diriger, et les cartons à dessiner pour les tajus que Ton exécutait en Flandre.
Raphaël n'avait pas le défaut de quelques artistes^ qui affectent, comme signe de génie , des manières étranges, des airs sauvages et distraits: d'un naturel doux, il était aimable comme ses peintures. Infatigable pour accroître ses connaissances ^ il attirait à lui, par une espèce de fascination , les intelligences les plus distinguées^ dont il mettait à profit les conseils. Souvent, par inspiration de génie, il devançait les découvertes qui coûtent tant de peine à la science. 11 dirigeait ses élèves avec un soin affeotueux, et jusqu'à cinquante peintres de renom lui faisaient cortège comme à leur maître lorsqu'il se rendait à la cour. Loin de se faire le détracteur de ses rivaux, il cherchait à profiter du mérite de chacun: aussi, recherché de tous, sa vie fut-elle une suite de triomphes; toujours heureux, il le fut môme de mourir avant la perte des illusions. A trente-sept ans, épuisé par les voluptés vers lesquelles Tentrainait son amour du beau , il fut saigné et dut succomber. Son tableau de la Transfiguration y encore sur le chevalet, comme la parole incomplète d'un mourant qui redouble rémotion en laissant deviner, fut la plus magnifique oraison funèbre du grand artiste.
Raphaël peut être inférieur à quelques peintres pour certaines parties; mais aucun ne réunit, comme lui, le dessin, le coloris, la force du ckiir-ol>scur, Teffet de la perspective, l'imagination, la conduite, cette grâce qui est plus charmante que la beauté, et Tharmonie de la vie extérieure avec celle de Tinté-
boni, ne lont pM exe«U«iiU ou tout ; éfalvmeut, oo u wtpas entièrement fatis- UXx de eeux qui %» trouvent à U voûte du p«Uis Chip. » (Yasabi, Vit de Ra-
BAPUAEL. 100
rieur. II est pieux dans les saints^ voluptueux dans les Galatées» magnifique dans les épopées de la sacristie de Sienne et de Tmceiulie de Borgo, pathétique dans le Spasimo, et finit un petit tableau avec une grâce exquise. Son dessin n'offre-t-il pas le degré le plus élevé de la délicatesse et de l'exactitude ? Où trourer des mains et des pieds mieux en relief que dans le saint JeohBaptiste de la tribune , un clair-obscur plus efficace que dans la Délivrance de saint Pierre ? VHéliodore et le Miracle de BoUène sont, pour le coloris^ les meilleures fresques du monde, même auprès de celles de Giorgione et de celles de Titien à Padoœ. Jamais personne n'a saisi la nature comme lui : il exprime admirablement les particularités de la vie morale et physique, c'està-dire l'individualité^ sans nuire à Fensemble; dans ses vastes compositions^ il a su étendre cette individualité aux ftges divers, à tous les sentiments , à tous les caractères^ non dans des situations exagérées, mais dans des gradations variées. Il joint à la profondeur une merveilleuse flexibilité, ne traitant riea à la légère^ mais associant à Tagrément des formes la justesse de la pensée; aussi y comme Apelles pour l'antiquité, il offre le type de la beauté moderne et de Tidéal mystique (1).
n connaissait aussi la sculpture et l'architecture; ses tableaux ont pour fond des compositions d'un goût châtié et non Krvile. A Florence^ le palais Uguccioni, sur la place du Grand- Duc^ et celui des Pandolfini, dans la rue San Gaîlo, furent construits sur ses dessins^ d'un style pur et noble dans l'élévation et ks ornements. A Rome, en face de la Fomesina de Peruzzi, il édifia pour Chigi un petit palais d'une extrême élégance; on adnûre surtout celui qui se trouve auprès de Saint-André de la Valle. Dans la cour du Vatican , il fit construire les loges à trois ^es^ où il représenta cinquante-deux faits sacrés^ avec des ^^nèesques sur lesquelles il greffa des figures humaines et sym-
(1) Le paraUèle entre les peintres anciens et italiens a été fait par beaucoup <i*écrivaii]s, et dernièrement avec plus d'érudition par H. Fortoul {ÉtwUs (Car» ckéelogie et tt histoire, 1854). Dans la première époque, il compare Polygnote *vecGiotto; dans la seconde, ApoUodore avec Masacdo; dans la troisième, ainutation exacte, Aristide et Pamphile avec Léonard de Vinci, Eupompe et l^le licyonienne avec Mantegna et les Vénitiens, Mélanthe avec frère Uarthé- '^)i Àétion avec Corrége, Pausias avec Giorgione ; dans les écoles d'imitation i^^ante, Asclépiodore avec Ghirlaudajo, Kuphranor avec Michel-Ange, Nicias Avec André del Sarto ; dans les écoles d'imitation belle, ApeUes avec Raphaël, '^togèoe avec Francia \ dans la quatrième époque, Néalque, Timomaque et les Aotraimitafeun vont avec les Garraches.
ilO ltIGHEI<-ANG£.
boliques^ mélange inconnu aux chrétiens commef aux Arabei mais qu'on trouva plus tard dans les thermes de Titus ^ et qu' pouvait avoir vu. Ce luxe, adopté pour embellir richement h palais, répandit le goût des ornements très-purs, d'autant pla que la gravure étant alors perfectionnée, Marc^ Antoine employs son burin à reproduire les œuvres de Raphaël , qui pouvaien ainsi être rapidement admirées dans les pays lointains. 1474-1504 Michel-Ange Buonarotti, de Caprese sur le territoire d'ArezEO; procéda par d'autres voies que celles de Tordre et de la correction. A Florence, placé chez Ghirlandajo, le peintre le pins fameux d'alors, il gagne son affection au point de s'en faire par donner les corrections qu'il fait à ses dessins, corrections (ft: portaient sur les contours. Afin de se moquer de ces gens qni 0 savent admirer que ce qui est antique , il feignit d'avoir déco'VveK un Cupidon ; après qu'ils Teurent porté aux nues, il le^ démontra que cette statue était son œuvre, et il avait à peit^ vingt ans. Ses entretiens avec Laurent de Médicis et les homm^ de lettres de cette cour, joints h l'étude de cette galerie si rict3 en chefs-d'œuvre, Tinilièrent aux préceptes de l'école; mais disait que l'artiste qui ne sait pas bien faire par lui-même î0 peut bien se servir du travail des autres.
hc précieux morceaux antiques , exhumés alors, tels que I torse du BeK'édère, l'Hercule et Antée, l'Hercule Famèse, I Laocoon« lui Arent paraltn* dénué d'expression le calme des mc demes. Les arlistos. avant lui^ employaient des inflexions sobre et nMJe5tueu:^e«« re«*her(<hanl dan^ le dessin le décent plus qca le merveilleux, et ne faisaient usage de l'anatomie que pour dofl ner tàhion de« nKmvemenIs: puis., dans rarchilecture, ils vom laieut a$»at)er li forre et la convenance. MkrheK-Aoge, au cofl tnùr^« pensa qu'il fallait ckmner la \i^ aux œmres dans tous 1» nwiubrâk au lieu de la oiMK^nlrer dans la Me: il préfera l nus tM U muàiTulalurt'. Rni\»ura^'e par de ch^eureuses louange ei di^ ivmuiuixlt > iTa»dk>sct<s il s'dVtulura à des hardiesses q^ )e it^i^ie iie^ peiii )u>lifieT ; \vêi une Sîju:e imiULtiîtfi de la natuifl k] |\«nint à rMii)>i3*f*^ Y'fôe^] aniique par ud autre., qui est Tape th^i^i$ie *îe U fi^aw àf" l"ho»mn>e.
l'^fciis )t iîfi>ai . 5tiMi fti>i1*iv lui laisail embrasser Vcsles artsdeôcNii'i; i\ubs 4]iuii}(! û se- \\i retilit'ALc et linttè^ il fut piis sCZ àiùù Xûïit ài^nlù^c^t ivkMA't ài lui-mt'XDe e^ de TarL Jet^ 4ikas i* ^Mift'u^ i<i m c:\im);iiirU£ii que In '^ût ^ ia DitJivtme Comm
meot et d'exaltation 9 que le6 grandes Ames (XHinaissent Jules II Urandit sa confiance en lui-même^ et le chargea d'un mausolée digne du pontife et de l'artiste^ d'une architecture grandiose, et flocompagné de quarante statues, parmi lesquelles devait figuier le Moïse (1). Ses rivaux jetèrent les hauts cris, et cherchèrent à lui enlever l'affection du pape. Jules II l'ayant un jour fait attendre dans Fantichambre , Michel- Ange dit à Thuissier : Quand le pape me demandera , vous lui répondrez que je suis 4Bilé ailleurs. En effet, il partit pour se rendre en Toscane. Le pape expédia en toute hâte des courriers à sa poursuite, lui écrivit des lettres, et adressa môme à la seigneurie des brefs menaçants; tout fut inutile. Il disait avoir l'intention d'aller àGonstantinoirie^ où le Grand Turc l'appelait pour construire un pont entre la ville et Péra. Enfin il revint à Rome, et le monseigneur cjui l'introduisit voulut l'excuser auprès de Jules II de son manque de courtoisie; mais le pape, contraint de lui faire bon visage, fïit heureux de pouvoir décharger sa colère sur quelqu'un, et il maltraita rudement le prélat. Puis il chargea Michel-Ange de faire sa statue pour la ville de Bologne. L'artiste y avait exprimé la majesté^ la force sous un aspect redoutable, à tel point que Jides U lui demanda : Donne-t^lle la bénédiction ou la malé" dicHon ? Mais nous ne la connaissons pas, car les Bolonais révoltés la bristeent, et Alphonse d'Esté en fit un canon.
(1) On ne s^accorde pas dans sa description. Le monument devait avoir <lix-huit coudées de longueur sur douze de large^ et être isolé. Au dehors tourluùt un rang de niches, séparées par des thermes qui soutenaient sur leur tète ^ première corniche, et chacun, dans une bizarre attitude, tenait enchaîné un Fisonnier dont les pieds appuyaient sur le bord du soubassement. Ces prison- ^ers représentaient les provinces réunies au domaine pontifical* D'autres sta- ^, également enchaînées, figuraient les Vertus et les Arts, assujettis à la mort ^mme le pape qui les favorisait. Sur les coins de la première corniche se dses- ^ient quatre grandes statues, la Vie active, la Vie contemplative, saint Paul et ^oîse. L'ouvrage s'élevait en diminuant au-dessus de la corniche, et en déployant une frise de bronze avec des faits historiques, d'autres figures, des enfants ^^ des ornements divers. Au sommet deux statues : l'une, le Ciel, soutenant une hiète sur son dos, en souriant de~ce que l'âme du pape était passée au séjour ^^ gloire ; l'autre, Gybèle, déesse de la terre, soutenant aussi le cercueil, mais pleurint la perte éprouvée. On entrait et on sortait par les bouts de la quadra^ ^^vre du monument, entre les niches ; à l'intérieur se trouvait un temple ovale, ^nt le milieu devait recevoir les restes du pontife.
On accuse les héritiers de Jules II de ne pas l'avoir fait achever ; cependant us étaient convenus avec Michel-Ange qu'il le finirait moyennant 16,000 du- '^b. Yok" les preuves dans Gaye, Correspondance, t. ii.
112 XIGHEL-AIÏOE.
Les cartons de la guerre de Pise , qu'il termina en YÎngt mois k Florence, lui avaient acquis la réputation du pltu grand dessinateur. On prétend que Bramante, pour le mortifier^ iniiniM à Jules de lui faire peindre la chapelle de Sixte IV, eqpérant qu'il resterait inférieur à Raphaël et aux autres artistes dans l'exécution des firesques, dont il n'avait pas Thabitude. Après s'en être vainement dérendu, Michel-Ange se renferma sans rck personne et travailla tout seul. Ne pouvant échapper aux distractions officieuses du pape, tantôt il laissait tomber une planche à ses pieds , tantôt il le couvrait de poussière conmie par acddent. Lorsque le pontife^ impatient^ lui demandait : Quand auras 'tu fini? il répondait : Quand je pourrai. Ce chef-d'œuvre fut terminé en vingt mois. Respectant les formes architectoniques comme propres à donner la vie et la solidité^ œ fut d'après elles qu'il distribua en autant de compartiments l'histoire, depuis la première faute jusqu'aux commencements de la rédemption. Les prophètes et les sibylles, de gigantesques cariatides dans les panaches , semblent soutenir la voûte de la salle non moins que l'édiflce de Tancienne loi : dans leurs attitudes nouvelles^ dans leur physionomie^ dans la manière dont ils sont drapés^ ils révèlent cette vigueur d'esprit qui sait consen-er l'espérance dans un monde perverti ; puis, à travers beaucoup de difficultés d'exécution, le charme du beau est exprimé dans la création^ et le calme dans les scènes patriarcales.
11 avait soixante ans lorsque Paul llf , accompagné de dix car* dinaux, vint le trouver chez lui pour le prier de peindre une paroi de la même chapelle. Il accepta ; mais, étant tombé de l'échafaudage, il se cassa une jambe^ et, pris d'un nouveau découragement, il résolut de se hiisser mourir. Détourné de c& projet, il termina en huit ans le fameux Jugement dernier» Getta symétrie qu'on admire dans les fresques précédentes est ici dis* simulée au point de ressembler à la variété de hi nature ; néanmoins, sans qu'aucun intervalle manifeste une distribution systématique^ la pensée s'élève du premier reflux de la vie^ despreuùères angoisses de l'enfer^des premières aspirations vers le biea suprême^ jusqu'aux denûères luttes de l'espéffince, ou biende^ groupes des bienheuivux jusqu'à raUégresse de la victoire et à la gloire de Celui qui^ d'une façon terrible , fait incliner les sphères sur les maudits. Ainsi ^ dans cette chapelle, il avait retracé les deux points exti>knes de la vie du genre humain. Per^ sonne ne sut mieux ravir à la nature le secret des proportiooi