‹ Histoire des Italiens, trChapitre 60 sur 176 · DISCUSSIONS SUR LA LANGUE · texte numérisé non relu

DISCUSSIONS SUR LA LANGUE

atHkssus de Trévise, assis au pied des Âlpes> et dont elle fut oûounée souveraine^ avec un revenu de 8,000 ducats; là, elle établi quelques lambeaux de son manteau royal au milieu d'une ooar fastueuse, composée de quatre-vingts serviteurs et de douze damdselles, entourée de mille délices^ auxquelles s'ajoutait la compagnie de lettrés et d'artistes. Tantôt elle était visitée par Théodora d'Aragona, femme d*un Sanseverino; tantôt par le fluurquis de Mautoue^ ou le cardinal Zéno, plus souvent par Pftndolphe Malatesta de Rimini, qui venaient pour se livrer au plaisir de la chasse, delà pèche, des courses^ des bals, ou pour assister au mariage de quelque jeune fille aimée de Catherine.

Bembo> en jeune galant^ fréquentait les réunions de ce château, où il fit les dialogues des Asolans, a pour exhorter les jeunes sens à aimer; » néanmoins il introduit dans cette composition im certain Dardi Giorgi^ pieux solitaire^ qui de Tamour terrestre le ramène à Famour divin. On vante beaucoup sa canzone sur la DAort de son frère^ et l'on donne comme exquis les sonnets sur la mort de la Morosini, mère de ses enfants; mais le cœur ne me le £t pas. £n un mot^ parmi tous ceux qui le louent, combien en estil qui Pont lu ? Quand on jette les yeux sur une de ses œuvres^ os croit que cette grande renommée est duc à toute autre production. Tout son mérite consiste dans une élégance compassée^ à laquelle on peut atteindre à force de travail ; aussi eut-il beaucoiq> d'imitateurs parmi tous ceux qui cherchaient moins ce qu'Us avaient à dire que la manière dont ils devaient le dire.

il ne sera pomt superflu de remarquer que les Italiens^ chaque fob qu'ils souffraient davantage et se voyaient fermer la voie des (Bscussions politiques, se jetèrent sur celles de la langue, comme ime protestation de la nationalité, qu^on voulait leur ravir. (Hambuilari, dans le Gello, entreprend de faire dériver l'italien de l'étrusque, qui est inconnu^ mais auquel on supposait des rapports avec l'hébreu, d'où ses partisans furent appelés Araméens. Selon Celso Cittadini^ il existait au temps de la Rome antique^ et tous s'appuyaient sur de bonnes raisons; car la philologie comparée était si novice^ qu'elle ne faisait pas distinguer la maternité de la fraternité ; son nom souleva des querelles plus vives. LeVicentin Trissino voulait qu'on l'appelât langue italienne; Varchiet Bembo, florentine; Bargagli et Bulgarini, siennoise; Claude Tolomei, toscane. Muzio, réfutant Amaseo, qui la relégTjait dans les carrefours, voulait que la langue fdt tirée de

mST. DE8 ITAL. — T. 1\\\, 13

194 SALTIATI.

chaque ville et province d'Italie^ « comme une salade dlierbei 61 de fliîurft diverses ; o il assurait que a ce n'estaient pas ici fleuves toscans^ mais le ciel, l'art, l'étude et le saint amour qn donnent le souffle et la vie aux noms et aux écrits. » ContoB BarthéleiHyCavalcanti^ qui trouvait le style de Machiavel hust» parablement supérieure celui de Boccace, il soutint que œhii ds poète convient à tous les genres de compositions; il lança coiHie Varchi de faibles raisons avec violence, et^ comme s'il ooooMsait mieux la langue qu^eux^ il critique les modes de RusiBelli> de Dolce^ de Casteivetro, de Machiavel et de Guicciardirii ; Dsate même fut l'objet de ses attaques^ et Cittadini^ à cette occaiioDi le contredit. De là sortirent des livres sans fin, alors qu'il aundt mieux valu, pour résoudre le problème^ employer cette langue à des sujets élevés et dignes.

Salviati (1) se déchaîne contre Muzio, Trissino et les aotM itrangern, lesquels prononcent leur « langue de tnanière qn^bi a ne peut écrire leurs paroles ^ ni les entendre sans rire; Il « se moquent dé notre prononciation ^ et nous fbnt un crime do a mérite qu^ils désespèrent de i)Ouvoir atteindre... A tontes tet (( choses qu'ils ont voulu dire contre notre langue; il aurait luft a de faire cette réponse, c'est qu^ls n'avancent àuctkne propos^ « tion, et n'en cherchent à prouver aucune^ sans citer anécri^ a vain qui ne soit de Florence. Et même , alors qu'il serait pofeâ sible^ quel serait ce nouveau langage^ cette macédoine inoal0j a ce centaure, celte chimère, ce monstre? un mélange de moli a de trente dialectes divers. Où et quand a-t-on jamais \'a diBi â écrits faits de la sorte^ et comment pourrai t-rm qualifiei* cela a de langue, puisque toute langue digne de ce nom doit ét)« a parlée par un peuple, ou bien avoir été parlée quelqu(> tempt a par un jpeuple? Quel est celui qui pourrait la comprendre, à même médiocrement? Qui servirait de guide, à qui recourir a pour la propriété des termes? Comment nos illustres prédéh cesseUrs purent-ils, durant tout le cours de leur vie, parcourir a l'Italie entière, afin de prendre cent mots à la Romagne, trois a cents à touUs h^s villes de Lombardie, autant à Naph*s et à tout « le royaume, enfin dix à telle contrée et quatre à tel châteaut il Quelles fatigues, que de peines! Combien on devait être mala heureux dans leur temps ! » En résumé, il voudrait que l'écrivain fût né à Florence, puis qu'il étudiât Dante, Pétrarque, Boo-

(1) Avvertimenti délia lingue fit, 21.

ORTHOGRAPHE. i&5

caceet les auteurs du quatorzième siècle, afin d'apprendre Tarnuigement des mots et le style; dès lors, il devint très-dlfBcile de bien écrire., puisqu'il fallait joindre à l'imitation des anciens Tunitation des modernes.

Ces controverses, qui se renouvellent de temps à autre^ font croire aux étrangers, comme aux indigènes^ que les Italiens (bcntent eûcore sur les mots^ au lieu de s'occuper de choses^ qu'ils mélangent les couleurs de la palette^ au lieu de peindre. ÉDoutre^ P4r une sorte de fatalité, depuis cette époque jusqu'à 006 jours^ les contradicteurs et les panégyristes ont regardé les nyures comme des raisons^ sans s'élever jamais à la nature des langues et à la comparaison de ce qui arrive dans les autres pays; puis, sous rinfluence d*un étroit municipalisme, ceux-là même qui se parent de la forme élégante de l'idiome toscan pour se bote beaux écrivains, contestent la prééminence aux Toscans, repoussant ainsi , au moins en théorie, cette unité de la langue lia mène aux autres unités et en est le sceau.

tolomei avait déjà proposé d'enlever le h aux mots hora , Hshonare, havea ; mais Trissino, avec plus de raison, voulait que l'on distinguât Vi Auj, Vu du v; qu^on remplaçât le ph par Vf, le ^ par le j8 , et qu^on employât I't] et Te , To et Yta grecs pour distinguer le son bref ou long de ces deux voyelles. Malheureusement , il fit l'essai de cette orthographe dans un poëme dénué de mérite; puis, comme il n'était pas toscan, il commit des erreurs dans Tapplication, ce qui lui valut des railleries, surtout de la part de Firenzuola : genre de critique qui fait toujours obstacle aux bonnes choses. Néanmoins quelques-unes de ces innovations prévalurent , et les autres sont encore à désirer.

Lwsque la liberté de Florence eut succombé, c'est-à-dire quand les grands écrivains cessèrent, l'attention se dirigea parficulièremeot sur les règles du langage; une chaire d'italien fut oiâme instituée pour Dlodème Borghèse, qui prétendait avoir acquis, par quarante années d'étude, le titre d'arbitre et de régulateur de l'idiome toscan.

Les mécontents^ sous les Médicis , pour avoir un prétexte de ae réunir, se proposèrent de corriger le Décaméton , gâté par les dîtlâ^s impressions ; l'édition, faite par Giunti eu 4527, est reoherchée comme une œuvre de parti. Or, comme on voyait dans leDécaméron le livre le plus utile, mais en même temps le plus langereux pour les bonnes mœurs, Salviati fut chargé d'en pré-

Page 1