DISCOURS
/i faut un vrai courage pour se condamner à parcourir ceux de Léonard Salviati, qui sont noyés par un flux de paroles oiseoses^ de périodes^ de phrases et de membres de phrases. Albert LoUio prétendit cueillir cette palme d'éloquence qui manquait à l'Italie; dans ce but, il composa^ sur des sujets souvent imagioaires, des harangues d^une éloquence glaciale, qu'il assaisonna de figm^es de rhétorique et de lieux communs disposés symétriquement ^ travail où les amateurs de préceptes trouvent de nombreux exemples, mais qui cause aux lecteurs un insupportable ennui. Venise eut de bons orateurs, mais pauvres d'art et de langue incertaine. Cinq discours de Pierre Badoero, qu'on a imprimés^ ont de la force et de vives allures^ et l'on a beaucoup Tante les plaidoiries de Cornelio Frangipane du Frioul.
Nous serions heureux de posséder les discussions dans les* quelles les Florentins et d'autres républicains exprimaient leur opinion sur les mesures à prendre dans l'intérêt de la patrie ; mais les discours que Bembo, Nardi^ Verchi et surtout Guicciardini ont intercalés dans leurs récits sont des exercices d'un art compassé, sans mouvements spontanés^ et gâtés souvent par rimitation. Barthélémy Gavalcanti est plus vrai, et par cela môme plos vigoureux.
Si vous réunissez le discours de Jean-Baptiste Busini au duc de Ferrare en faveur des fugitifs de Florence , poursuivis par Oéonent VIl^ celui de Jacques Nardi à Charles-Quint sur la tyrannie du duc Alexandre, et, si vous le voulez encore^ l'apologie deLorenzinOy vous aurez toute l'éloquence politique de cet âge avant qu'il fût interdit aux Italiens de parier. Et l'absence d'un pand orateur ne fut pas une des moindres causes qui ont privé Iltalie d'une prose nationale, prose aux vives allures ^ commune à tous ^ significative, qui se montre dans tous les écrivains la niênie par le fond y mais de couleur différente selon la matière , b personne et les études; une prose approuvée à la fois par les doctes et accueillie du peuple , de manière qu'il y retrouve ses formes^ ses expressions habituelles, mais représentées avec nol^lesae et disposées avec art. Les Italiens sont donc restés entre une langue savante et morte, consacrée souvent à des matières fntiles, et une autre vivante, mais que l'on ne croyait propre qu'à des sujets frivoles, à des comédies^ à des nouvelles, qui seront ^ours le trésor le plus riche en dictions élégantes, en transitions hardies, en belles phrases.
Les historiens certainement sont les meilleurs écrivains; mais
2Q2 EXPOSITIOIÏ HISTOEIQUE.
ils n'évitent pas non plus les longueurs démesurées et la pro lixité, ni les mots flanqués d'épithètes , et les particules super flues qui détournent Tattention de l'idée, robscqrcissept oi) k rendent inintelligible. Quelques-uns s'occupèrent uniquemen de Tart. comme Pierre Giambuilari, qui retraça les faits génê raux de l'hurope, après le neuvième siècle, avec un beau talent d rhéteur, cher aux écoles qui séparent la pensée de la parole. L'fi rémédiable amplification de Guicciardini , ces périodes qui s'^ longent en enfilades sans fin, qu^un éditeur naguère s'est efTor^ d'arranger d'une certaine façon, font contraste avec l'habitue moderne de faire de courtes phrases, mais elles s'éloigneu beaucoup trop de la rapidité qu'exige le récit (1). £n effets il
(1) Trajano Baccalini, dans ses spirituels Rnggunli del Pamatto^ intr^dait un Spartiate qui, pour avoir dit en trois mots ce qu*il pouvait dire en deux, eit condamné à lire Guicciardini; après en avoir parcouru quelques pages, il vfflit prier qu*on lui inflige les galères plutôt que ce supplice. Voici un exenple 4e cet périodes» choisies parmi les moins longues, et que nous citons pour la belles réflexions exprimées dans un langage magnifique : « Ces choses dittf a substance par le cardinal (de Saint-Pierre es-liens), m^is, selon sa nature, avsc moins d*omements dans les paroles que de mouvements efficaces et de geita impétueux et vifs, émurent tellement Tâmc du roi que, ne prêtant Toreillequ'i ceux qui Tencouragement à la guerre, il partit le même jour de Vienne, accompagné de tous les seigneurs et capitaines du royaume de Pranee, excepté le doc de Bourbon , auquel il confia , eu son lieu et place , radmioistration de tout le royaume, et Tamiral, et quelques autres chargés du gouvernement et de Uftf^ des provinces les plus importantes; et, passant en Italie par le montGepèTit» beaucoup plus facile à franchir que le mont Cenis, et par où passA autrsloUr mais avec des difficultées incroyables , le Carthaginoii: Annibal , il entra dans Asti le 9 septembre 1494, amenant avt'c lui vxï Italie des semences d'innombrables calamités, d*horribles accidents et de mutations de presque toutes h^ choses , parce que son passage produisit non-seulement des changements d v* tats, des subversions de royaumes, des désolations de pays, des ruioM dt cités, des meurtres cruels, mais encore de nouvelles habitudes, de neuvellcf mo'urs, des manières nouvelles et sanglantes de faire la guerre , enûu des mai^ (lies jusqu'alors inconnues , et Ton vit les instruments du repos et de la col^' corde d'Italie se déranger de telle sorte que, n'ayant pu jamais recouvrer le** mouvement régulier, d'autros nations étrangères et des armées de barbares <F^ eu le moyen de la fouler misérablement et de la dévaster; et, pour coml>' de malheur, afin que le courage du vainqueur ne diminuât point notre hont^ l'homme dont la venue fut la cuuse de tant de maux , bien que doté ricbenie^ des biens de la fortune, était privé de presque tous les avantages de la natu^ et de l'cftprit, parce qu'il est cerlaiu que (Jiurles, des l'enfance, fut d'une coi0i plexion très-faible et de corps malsain, petit de taille et d'aspect (si l'on excep^ ia force et la dignité du regard) rebutant, ayant les autres membres dispropo^ tiounés, de manière qu'il reiMmblait à un monstre plutôt qu*à un homme, sa^
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06 s'exerça jamais à écrire; mais sa profonde intelligence et son i)on sens^ auxquels il joint l'expérience et le calcul ^ le recom* mandent beaucoup plus que ses préceptes.
Bernard Davanzati, négociant florentin, indigné contre le goût 1529.80 étranger qui s'introduisait par l'intermédiaire de la coqr et du commerce y cons<^iliait pour remède a de secouer la poussière des livres annens et de faire usage des joyaux italiens qui fêtaient honneur aux écrivains ; » il préférait la langue florentine à ridiomecoimnun d'Italie qui^a semblable au vin m» ndié de porte euporte, ne brille pas dans les pensées fines et piquantes. » Se boriiantaux œuvres de Tacite, d Horace et de Dante, les maîtres dans l'art de graver les idées, lui seul , au milieu de cette verbeuse rhétorique où s'égarait la pensée, entreprit de montrer que la langue italienne peut égaler le latin par sa nerveuse brièveté ; dans sa traduction de Tacite, il reproduisit avec plus de concision encore le plus concis des historiens anciens. Si parfois il tombe dans quelques locutions triviales qui ne conviennent pas à la gravité du narrateur, le plus souvent il comprend à merveille l'original, dont il rend la véritable physionomie; jl saisit le trait et frappe le but avec une vigoureuse simplicité; nous le regardons comme un modèle inimitable de traduction (1).
U reste hors de dpute que les productions les plus estimables de ce siècle sont les œuvres où l'art domine le moins, telles que les lettres de Caro, la vie de Gellini, et celles de Vasari. Les lettrés OQt bien prétendu qu'ils avaient embelli ces dernières, mais
JtQiiéder aucune DOtion des belles-lettres , puisquHI connaissait à peine Içs ca- ''ictères dfi Falphabet; avide de commander, mais plus propre à toute antre ^I^Qse, parce que, toujours entouré des siens, il ne conservait pas avec eux sa di|mté et son autorité , restau^ étranger aux travaux et aux affaires, et, dans ^^«x dont il s*oecupait, pauvre de jugement et de prudence; néanmoins, si une ^we semblait en lai digne de louange , considérée intrinsèquement , eU9 élait plus éloignée de la vertu que du vice; il aimait la gloire, mais la recherchait avec ^pétuoiité plutôt qu*avec sagesse ; il était libéral, mais inconsidérément et sans ^i^ure ni distinction ; parfois il restait inébranlable dans ses résolutions, mais auvent c^était par obstination mal fondée plus que par constance , et ce que ^acoup appelaient bonté mérite mieux le nom de froideur et de faiblesse
d'esprit »
(1) Le Schisme d^ Angleterre y de Davanzati, est une traduction ou plutôt un
'^Suné de Nicolas Saunders , mais il traîne et languit par la suppre^ion de ta
P^ politique; néanmoins le jugement qu'il porte, vers la un, sur Henri VIII|
^I^in4e«iigeiie.
204 Al'TEURS DE NOUVELLES.
l'histoire les dément, alors même qu'elles ne le feraient jMta elles-mêmes.
La clarté, la concision et la vigueur sont les qualités constante du style de Machiavel^ qualités d'autant plus précieuses qu'elle étaient plus rares de son temps ; du reste, il manque d'art. Dac: les périodes, il trébuche assez fréquemment, parce qu'il ne Mtm qu'à la force ; il est riche en idiotismes. Quelques auteurs oai supposé qu'il ignorait le latin; mais^ pour se convaincre du av j traire, il suffit de voir que l'imitation latine l'entraîne dans d^ constructions irrégulières ou vicieuses; malgré ses nombre^ défauts, il mérite d^ôtre loué par quiconque sait non-seulem^i admirer^ mais observer. Comme poête^ outre les comédSi dans lesquelles il montra combien le goût pouvait en érb amélioré, il écrivit les Décennales, mesquine imitation é Dante^ où sont racontés les faits de son temps. Dans VAneéT^^ qui ne rappelle que par le titre l'œuvre spirituelle d'Apulée, i feint de s'être égaré dans uneforôt^ où il est sauvé des monstjrei par une femme^ qui le conduit dans une ménagerie d'animâm allégoriques.
Boccace n'eut que trop d'imitateurs dans le déplorable usage qu'il fit de la langue de Dante et de Villani ; aussi tous hê conteurs italiens {navellteri) portent l'empreinte de cette souillure. £n général, étrangers aux sentiments affectueux^ ib man(|uent d'intérêt^ de couleur locale, se traînent dans uo style languissant^ pâle, et rattachent leurs récits avec un fil encore plus mince que ne le fait leur modèle. Durant la peste de 1374^ des personnes de toutes conditions voyagent de compagnie dans l'Italie, et racontent , pour se distraire , cent cinquante-six nouvelles^ la plupart obscènes, toujours d'un styl^ inculte^ que recueillit le Lucquois Jean Sercambi. L'Arétiii ^ Speron Speroni, Hercule Bentivoglio et d'autres, surpris pa^ la pluie à la pêche, sont supposés avoir raconté les dix-sef^ nouvelles des Passe -temps de Jérôme Parabosco , musicien d^ Plaisance et polygraphe. Cinq hommes et autant de femmes forcés par Torage à se réfugier dans une maison, conten*^ des nouvelles pour chasser l'ennui ; ces nouvelles forment le^ Soupers de Lasca, pharmacien de Florence, dont le style es^ naturel, la période dégagée, Texpression correcte, propre e0 très-variée; il sait même exciter Tintérét tragique, sur leque> il finit par jeter un ridicule dédaigneux. Le même auteur avai^ écrit des badinages pleins de sel, ainsi que des comédies d'ui^
FIRENZUOLA^ BANDELLO. SOo
langage naïf, mais dénuées d'intrigue, et d'une morale détestable.
Le Florentin Agnolo Firenzuola^ au style d'une transpa- \uoz-\5fis rence inimitable, tout fleuri et plein de grâce , fait regretter qu'il l'ait employé seulement à des frivolités et à des bouffonneries. Il était moine de Vallombreuse; passionné pour la beauté matérielle des femmes, il lui consacre un traité parsemé de détails lubriques et de songes cabalistiques. Il met en scène une compagnie qui s'amuse à discourir sur l'amour^ et raconte des nouvelles obscènes devant la reine de son cosur... Me et pudiqtie s'il en fut jamais. Il fait donner même par les animaux des préceptes et des exemples de morale, et compose sur le sujet d'Apulôe un A7te Wor^ approprié à des idées différentes.
La Filena de Nicolas Franco fut mise un moment au-dessus du DécaméroUy puis oubliée. Le Bolonais Jean Sabadino des Arienti composa^ dans un style négligé, soixante-dix nouvelles, sous le nom de Porretane.
Masuccio Salemitano, dans le ISovellino, multiplie des aventares à la honte des moines, et dans un style à la Boccac^.
Jean-François Strapparola de Caravaggio se servit des quatrevingts nouvelles latines, trivialement obscènes, du Napolitain Jérôme Morlino ; divisées en nuits, elles sont entremêlées de nicrveilleux et d'invraisemblable, et, bien qu'elles sentent les inauvais lieux, c^est par de jeunes tilles honnêtes qu'il les fait i^aconter.
Sébastien Erizzo et Giraldi Cintio voulurent se soustraire aux immoralités habituelles : le premier mit au jour û\ Journées de ï^its prolixes; l'autre, dans les £cafomtïï, attribués à des jeunes gens que le sac de Rome a forcés de s'enfuir à Marseille, prétendit enseigner la morale, et ne fut pas lu, bien qu^il ait fourni à Shakspeare le sujet de plusieurs de ses compositions.
Mathieu Bandello de Castelnuovo de Scrivia, général des do- Dûinicains à Milan, se fit remarquer à Naples et à Florence par ^es amours scandaleux et sa souplesse de courtisan : néanmoins obtint de Henri II Pévêché d'Agen. Au milieu de ses occupations, il fit un recueil d'anecdotes plutôt que de véritables nouvelles, sans songer non plus à les rattacher par quelque lien; chacune d'elles est précédée d'une épître dédicatoire pleine d'adulation, unique et misérable originalité qui, du reste, accom- P^e des discours prolixes, un dialogue pitoyable, des détails