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HIST. DES ITAL. — T. VIII

226 boiaudo.

téréi; et mèïùe de faire croire à ses récits; la plaisanterie domine tout^ les exploits comme la manière de les raconter; du pathétique^ il tombé dans le bouffon^ entremêle follement des trivialités à la scletoce^ et met dans la bouche de diables balourds dlntefminables discussions sur ce que la théologie et la philosôj;)hié offrent de plus abstrus; il invoque les saints au commencement de chants dans lef^queis il foule aux pieds les choses sacrées. Comme ce devait être i^usage des cantattorief poStes qui déclamaient ces exploits dans les rues et les salons, il se tourne vers Tauditoire et le congédie quand il à terminé. D est probablement le premier qui ait travesti Cbarlemagbe, au caractère épique, en personnage d^une niaise crédulité. Si on lui demande comment il fut assez simple pour se laisser tromper parGano, dont les fourberies constituent la partie importante da poème, il répond que c'était une fatalité (1). LorsquMl lui arme de débiter des sottises trop fortes, il les rejette sur le compte de Turpin. On se demande parfois s'il raille ou parle sérieusement; puis, à la fin, on ne sait ce qu'il a voulu avec ces inventions incohérentes, avec ce délire d'imagination ; pourtant on lit avec plaisir son poëme à cause de cette naïveté de langage quil devait au sol natal, et qui ne fut pas altérée chez lui par l'étude.

1403-94 Mathieu Boiardo, comte de Scandiano, qui composa en latin et en grec des poésies lyriques, <ivec des pensées et des modes étrangers, manqua de cette naïveté. Turpin, la source ordinaii«i lui fournit le sujet de Holand amoureux ; mais il voulut concentrer le cycle romanesque dans un grand tout autour de Roland, avec la prétention lie soumettre à Tenr halnement des antiques épopées ces légendes, interminables et bizarres de leur nature* Il fut donc trop varié pour le genre classique, trop grave pour le romanesque ; néanmoins il caractérise ses personnages, expose avec fbrce, et remporte sur PArioste par l'imagination : mais, sans élégance ni harmonie, prolixe, il n'a point ce charme de style qui peut seul assurer limmortalité aux œuvres d'imagination. On a prétendu trouver dans son poème de fines allusions de morale et de politique, outre des censures contre la corruption de l'Église; mais, comme les autres écrivains de son temps, il ne

(I) lo ti rispondo : era cosl permcsso,

Era nato costui per iogaonarlo, E convenit cbe gli credttse Carlo.

Caf. xiviii, 15.

ARIOSTE. 22' i

voulait qu'une chose, s'amuser et amuser. 11 place dans les différents lieux de son fief les aventures de ses héros, auxquels il doboe les noms sonores de ses paysans^ de sorte que les RodomoM et les Màhdricard sont appelés à vivre éternellement à côté desgraiïds Wmmesqui avaient réellement souffert ou fait soufirir. Ëlhmges caprices de la gloire !

Son poème devait avoir une centaine de chants, dont il ne teriÉm que quatre-vingt-six^ laissant ainsi interrompu le récit de sésifables; mais il acquit une telle renommée, que plusieurs éâivains entreprirent de le perfectionner et de le continuer.

be ce nombre Fut Ludovic Arioste, de Reggio ; reconnu poète i^Tft-isss parles autres d'après le mérite de ses premiers chants^ et persuadé lui-môme qu^il l'est^ il poursuit son œuvre dont il forme im poemé, auquel la postérité a conservé le titre de divin. Une pir(^qùe existence dans des emplois infimes, de petites ambassades, àti milieu de services de cour, émoussa sans doute ce grand esprit, que les contradictions et le malheur auraient élevé ail plus Wût degré. Déshabitué de toute activité intérieure^ hissant faire et vivant sans souci du lendemain, d'une mobilité qui se isiahifeste non -seulement en amour, mais dans les senti- Qients (1) , il ne dirigea son incomparable instinct poétique vers ^ucùnbut, ou plutôt il n'en eut qu'un seul, l'adulation; mais si te œuvres des auteurs médiocres, courtisans des Ptolémées et <|es Latins de la décadence, furent déparées par ces louanges que Jetait le besoin de mendier^ les grands écrivains n'avaient pas ^boire donné l'exemple d'une semblable prostitution. Virgile <ihante les héros par lesquels Rome grandit et se maintint; c'est d'eux qu'il fait descendre la famille Julia^ mais les louanges qu'il l^iir donne sont des louanges à Tadresse de Rome. 11 n'invente Ito d'aïeux au nouvel Auguste, et bien qu'il se prosterne devant ^ autel pour le remercier de lui avoir rendu son petit héritage^ U dépeint l'aspect lugubre des terres données par lui au vétéran, ^s oublier le guerrier qui usurpe les guérets cultivés et chasse ^e possesseur des champs paternels. Horace célèbre Auguste, ^is parce qu'il rétablit l'ordre et rend la paix à la patrie; d'ailleurs il n'oublie ni l'intrépide Régulus, ni l'âme indomptable de

(1) Hoc olim ingénia vitales hausimus auras^

MuUa cilo ut placcant, displicitura brevi, Nûn in Kmorc modo mens ttœc^ ned in ofàhiùuè impar Ipsasibi, louganon rctinaittamora.

Carmin A, llb* u.

228 ARIOSTK.

CaiOD. Lucain lui-même^ sous Néron^ exalte les vertus répoUi caines. Mais Arioste ne loue que la maison d^ie^ a semeoa féconde qui doit honorer lltalie et le monde entier ; la fleur^ k joyau de tout lignage que le ciel ait jamais vu. » Or Fhistoin! nous dit ce que furent ces ducs^ Alphonse le Juste, Hippolyte k Bienfaisant, et Lucrèce Borgia, qu^il place au-dessus de la Lucrèce romaine.

Trois faits principaux et distincts marchent de front dans son Roland /t^r/^tiâ?; Charlemagne assiégé dans Paris; la folie de Roland; les amours de Bradamaute et de Roger. Mais le premia semble plutôt un fond destiné à recevoir les figures du tableao; le second est unépisode^ qui commence lorsque le poème eil déjà avancé, pour finir avant lui. Reste conmie fait capital Pamour des deux derniers personnages, inventé pour glorifier 11 maison d'Esté^ dont ce couple devait être la souche. Le sujet et! donc la flatterie^ basse flatterie envers des princes indignes, qui lui fait inventer ces Henri^ ces Azzi^ ces Hugues qui peut^ n^oài jamais existé que dans les élucubrations de quelque f^ néalogiste.

La malheureuse Italie agonisait sous les pieds de l'étranger; la trahison était un droite le manteau de saint Pierre déchiré^ )» Turcs menaçants, les mœurs perverties. Quelle noble carrièN pour un poète qui eût entrepris de relever la conscience natiO' nale^ et^ planant dans les tranquilles régions de Tétemelle beauté, aurait exprimé le côté sérieux de la vie^ les élans impétueux dt cœur, la grandeur morale de lliomme et du pays^ célébré lei vertus bienfaisantes, Pemploi légitime de la valeur I

Roland, qui ne donne son nom au poëme que pour faire f&^ dant à celui de Boiardo, commence par de fort belles plaintes mais dans le style d'un jeune dameret; il abandonne Cbarlei alors qu^il aurait le plus besoin de son bras; ses folies le rendeo un fléau pour la France^ et la victoire se remporte sans lui. Il R' recouvre la raison que pour détruire les restes de l'ennemi e tuer Agramant, roi qui s'enfuit sans armée ni royaume^ et qu* Brandimarte a déjà maltraité. Du reste ^ il ne dirige aucune ba taille^ aucun assaut, et se bonie à conseiller Astolphe dans V^^ pédition d'Afrique, expédition facile contre un royaume sansde fense et avec une armée créée par miracle; eiv effet, le courag (les paladins reste impuissant s'il n'est soutenu par des miracle continuels^ des secours arrivés sous la conduite d'anges, de pierres converties en chevaux^ des feuilles en navires.

A Texcepiion du nom de CbarlemagDC , tout est fabuleux dans le poème. Charles lui-môme ne fut empereur qu'après sa descente en Italie (1) ; dans TArioste, il ressemble à Tun de ces rejetons de races vieillies^ dépourvu de caractère propre, aimant à ne rien faire. Un fourbe le trompe grossièrement, un guerrier Hnsulte impunément^ et il abandonne son sceptre et son épée à qui sait les prendre; il donne des ordres auxquels on n'obéit pas, trouve la discorde parmi ses paladins, et ne sait pas rétablir la paix entre eux; bien qu'il ait un grand besoin de leurs bras^ ils vident leurs querelles particulières, au lieu d'accourir à son 9fif(A; enfin^ il ne recouvre sa puissance compromise qu'en sacrifiant sa dignité. Malgré tous les doctes personnages qui brillaient à la cour de Charlemagne , l'Arioste ne sait mentionner qa'on Alphée endormi dans le camp, on ne sait pourquoi. S'il leat imiter le Nisus et l'Euryale de Virgile, il les transporte parmi des Maures, chez lesquels l'amitié de Cloridan et de Médor n'est pas moins déplacée que la liberté avec laquelle Angélique etHarphise, fenmies de l'Orient, errent à travers champs. Paris était alors une ville peu importante, et les Maures ne l'assiégèrent jamais. Jérusalem ne se trouvait pas au pouvoir des Maures, et le royaume de Hongrie n'était point encore fondé. Non- seulement tous ces rois maures n'ont jamais existé, mais l'empereur grec Constantin et son fils Léon, qui ont pour enseigne l'aigle d'or à deux têtes, et combattent pour recouvrer Belgrade sur les Bulgares, ne sont que des personnages de fantaisie.

Au milieu de toute la splendeur des beaux-arts et des sciences, il se fourvoie quand il parle des unes, et montre qu'il ignore les autres en théorie conmie en pratique. Ses palais sont de bizarres monstruosités, et les peintures représentent des actions successives (2). En concluisant Astolphedans la lune, il se trompe sur les notions élémentaires de la cosmogonie; il croit que cet astre est égal en volume à celui de la terre, ou peu s'en faut, comme il $e figure qu'il brille par lui-même, puisqu'il dit que

(t) Dans le'ch. m, 25, Blélisse prédit qu'il naîtra de Roger un fikqiii vien- <lra eo aide à Charlemagne contre les Lombards.

(2) n y a une fontaine brlie et bien entendue, fiiite en pavillon octogone, couverte d'un ciel d'or, coloré d'émaux, et soutenu par le bras gauche de huit statues, dont chacune a dans la main droite une corne d'Amalthée qui verse de *ttu; puig viennent des pilastres en forme de femmes, qui appuient chacune le pied sur les épaules de deux images, la bouche ouverte, avec de longs et larges ^tsàlamain.

l'on pouvait à peine distinguer la terre de là, parce yuWfen'a pas de lumière. D'auttes voyageurs, laissant PtDl'émaïSy Bérénice et toute l'Afrique derrière eux y puis l^Égypte, P Arabie déserte et V Arabie heureuse, poursuivaient leur route sur ta mer Éryrhrée (i*' des cinq chants).

De son temps, on voyait encore des scènes sérieuses de cher vaîerie, comme les défis de Charles-Quint et de François F*, et le tournoi où fut tué Henri II de France; une année à peine avant que son poème s^mprimât, Bayard armait chevalier lé roi François en disant : QuHl vienne comme sHl était Roland ou Otivier, Godefroy ou Baudouin, H ne pouvait donc se proposer de la mettre en discrédit; du reste, lorsqu^il la bafoue dans un cbaot, il en parle sérieusement dans un autre. Toutes tes fois qnH nous enivre de sang et peint le massacre de millters d'hommes désarmés, il soulève notre indignation contre tes héros et confire le poète qui a le courage de rire au miliett (f un carnage de quatre-vingt ou cent mille victimes égorgées dans un jour : férifoble boucherie où périssent une foule de chrétiens et presque tous les héros musulmans^ et qui va si loîn^ que te poète seoibie se lasser lui-même^ et s'écrie : Pour Dieu^ seigneur, cessons désormais de parler de haine et de chanter de mort (ch. xvii) ; B ne le fait néamnoins que pour chanter d^autres haines et d^antres meurtres.

On loue dans l'Arioste le mérite de Fimaginatlon ; maiS; dans les poèmes précédents, surtout dans cehii de Boiardo^ se troovent ourdies les fables qu'il a tissées ^ et que parfois^ il est vrai^ il conduit à leur dénoùment d'une manière admirable; excepté dans les aventures de Roger avec Alcine^ il abandonne Tallégorie dont Boiardo avait cru devoir appuyer son imagination. Il commence par des vers de Dante, et finit par des versde Virgile ; il imite de ses prédécesseurs les passages rapides et crus, le défaut de liaison , outre qu'à leur exemple il n'a ni commencement ni dénoùment.

D'autre part, y a-t-il rien de plus facile que les inventions fantastiques^ lorsqu'elles ne doivent pas être contrôlées par 1^ raison? Avec l'Arioste, on se trouve jeté dans un monde perpétuellement faux, au milieu de héros qui se portent des coups terribles sans jamais se blesser, ([ui errent dans les forêts sauvages et conservent la polile.^se ratfiuee du seizième siècle; &u milieu de femmes qui font tour à tour l'amour et la guerre; 9M milieu de mages et d'anges qui bouleversent allemaliveitient

ordre de la nature, de telle sorte que^ dans ces créations inraisemblables^ le fantastique se détruit lui-même. Des héros liés dans un chant reparaissent dans les suivants pour égorger leur tour; Angélique, cause de tant de querelles, disparaît u milieu du poème. Belle et sans armes, elle va de Paris à i Chine aussi tranquillement que le poète de Modène à Reggio, )rsque, par distraction^ il fit ce trajet en pantoufles. On dirait ull fait passer l'esprit de merveille en merveille, afin d'empêher la réflexion d'en remarquer la choquante dissonance ; il e comprend pas que le grand art de toute poésie consiste à foportionner la fiction au vrai , de telle manière que le mereilleux s^harmonise avec le croyable.

Renaud et Astolphe vont à travers les espaces du ciel et voyaient dans l'Italie; mais ni l'un ni l'autre n^ont jamais rien à dé- Qéler avec les arts, les métiers, les lois^ avec aucune des choses |ui font la vie de Thumanité, et dont le seizième siècle était remili. Christophe Colomb, Améric et Cabot sont des hommes dont Italie, sans doute, a le droit d'être fière; or l'Arioste, en parant de la découverte de nouveaux mondes, ne mentionne que les Portugais et des Espagnols, ce qui lui fournit l'occasion de ouer Charles-Quint, le plus sage empereur et le plus juste gui itélé depuis Auguste et gui sera jamais {ch, xv). Une seule fois I se souvient d'avoir une patrie, pour reprocher aux chrétiens de «déchirer entre eux et de désoler PItalie, au lieu de repousser e$ musulmans qui font irruption. Puis, comme un de ces pauses hères qui mendient la louange en la prodiguant, il accouple^ laas son dernier chant , les noms des contemporains illustres à les noms obscucs; aussi de nombreuses plaintes s'élevèrentiUes contre lui^ les uns se plaignant d'être oubliés, comme Ma- ^iavel, les autres se croyant mal qualifiés ou confondus dans la ^ule, ou placés à côté de noms indignes. Les poèmes, comme toute autre composition^ sont d*au« ^t plus dignes d'éloges qu^ils offrent une idée utile et grande, ii Ton éparpille le sentiment, il en résulte des impressions diverses, fugitives, dont l'une efface l'autre, sans rien laisser, 2omme les cercles de Teau frappée par une pierre; riant de lui- ^^my du sujet, des lecteurs , on dirait qu'il se propose de dé- Nrelç3 sentiments à mesure qu'il les fait naître : ête$ vous ^terré? voici une scène d'amour; ému? il vous lance une plaisanterie; dévot? il vous raconte une scène lascive. Et non-seulement il se moque des hommes^ mais il n'épargne pas les choses

232 ARTOSTE.

saintes; il se raille de Dieu lui-même (eh. xiv)^ et met dans sa bouche des commandements puérils. Lorsque PAnge, dont il fait un serviteur niais et grossier, se voit trahi et trompé par la Va- (îorde, il vole à sa recherche, et, la prenant par les cheveua, U fait pleuvoir sur elle les coups de pied et les coups de poing, lui brise sur la tête, le dos et les bras un manche de croix (ch. mvii \ Le voyage aérien d'Astolphe, à qui saint Jean fait voir les Parques, le Temps et autres vieilleries mythologiques, est une impiété continuelle : TÉvangéliste est comparé aux historiens qui travestissent la vérité; Dieu montre à Moïse, sur le Sinaî^ une herbe qui fait croire en lui quiconque en mange ( m* des cinq chants) : traits dignes de l'Arétin.

Combien est banale, quand elle n'est pas monstrueuse, la moralité qui se trouve à la tête des chants ! L'Ârioste nous enseigne que la feinte est le plus souvent hlkmée (ch. iv), tantôt que vo^ cre est toujours chose louable, que ce soit par fortune ou habileté (jch. XV). S'il engage les femmes à ne pas écouter les amants qui , après avoir satisfait leur désir, s'éloignent déciles, il se reprend aussitôt pour expliquer qu'elles doivent fuir la jeunesse inconstante pour choisir des galants d'un Âge raisonnable. Da reste, il donne d'étranges idées du vice et de la vertu; selon lui, la gloire unique est dans la force militaire, si bien que Roger, Marphise, bien plus Gradasse, Sacripant, Rodomont , dont les massacres n'ont pas même pour excuse la nécessité de la défense, lui paraissent un drapeau digne éternellement d'une renommée éclatante (ch. xxvii).

Le bon Roger, source de vertu, aime avec l'inconstance d'an soudart. A peine sa Bradamante l'a-t-elle délivré, à l'aide des plus grands efforts, du château d* Atlante, qu'il court se jeter dans les bras d'Alcine, et oublie la belle dame que tant il aimait; en outre, il ne se détache pas de la magicienne, comme Renaud k fait d'Armide , à la voix de la raison , mais parce que d'autres enchantements la montrent à ses yeux vieille et difforme. Guéri de cette passion , il délivre Angélique du monstre qui la menace ; mais ce n'est pas sa faute s'il ne lui ravit pas le trésor qui est une seconde vie pour une jeune fille. Fait-il preuve d'une grande courtoisie quand il jette dans le puits l'écu enchanté pour garder les autres armes et l'épée, enchantées comme celtes de Roland, et qui enlèvent tout mérite au courage? 11 abandonne jusqu'à sa dame pour rester fidèle à Agramant ; puis» quand il est choisi pour le duel avec Renaud, qui doit décider

du sort de celle guerre, il combat mollement, plutôt pour se défendre qu'avec le désir de vaincre; il aurait dû refuser, ou bien se comporter avec sa valeur habituelle. Sa conduite avec Léon est belle; mais il s^était dirigé dans ces contrées dans le dessein de lui enlever la couronne, et de se rendre digne de la main de celle qu'il aimait : excellente raison pour renverser des trônes ! D'un autre côté, comment le magnanime Léon devient- il tout à coup assez lâche pour envoyer un autre combattre à sa place? Lorsque Roger et Bradamante tiennent en leur pouvoir le grand scélérat Moreanor, ils le défendent contre ceux qui veulent le tuer, mais dans quel but ? parce qu'ils ont résolu de le foire mourir d'angoisser y de mauvais traitements, de martyre (di. xxxvii). Zerbin, modèle de vertu, semble disposée céder aux prières d'Oderic, qui Pa gravement offensé, et à lui pardonner, en réfléchissant que toute excuse s* admet facilement lorsque la faute est un effet de l'amour; on se figure qu'un acte de vertu va' suivre, point du tout; Zerbin ne tue pas Oderic, afin de le contraindre à voyager pendant une année avec Gabrine, persuadé que c'est creuser devant lui une autre fosse, oii il ne pourra éviter de tomber à moins d'un grand hasard ( ch. xxiv ).

Si les ducs d'Esté avaient eu du bon sens, ils auraient dû voir avec dégoût qu'on les faisait descendre d'une race où, non-seulement les hommes, mais encore les femmes, versaient le sang avec férocité. Bradamante, par le conseil de Mélisse, tue Pina- ^\, ce qui est une vengeance inutile ; mais admettons qu'elle soit juste selon la guerre : est-il de bonne chevalerie de l'égorger lorsqu'il fuit, et ne se défend que par de grands cris et en deinasdant merci (ch. xxiii)? Non -seulement Bradamante et Marphise sont cruelles quand elles combattent pour leur cause posonnelle, mais elles prennent un véritable, plaisir à répandre le sang. Lorsque Roger et Renaud sont aux prises pour la décision du grand litige, elles se tiennent à l'écart, frémissant de ne pouvoir, à cause du traité, faire main basse sur tant de proies rassemblées (ch. xxxix) ; mais à peine voient-elles la trêve ^mpoe, qu'elles se précipitent ^oyei^s^^ au milieu du carnage.

Nous n'aimons pas qu'on dépouille la femme de ses qualités naturelles, pour la jeter sur les champs de bataille; mais si de telles créations sourient à l'imagination des poètes, qu'ils n'oublient pas du moins la noblesse d'un sexe fait pour l'amour et la pitié.

Problème difficile à résoudre : les lyriques , en général , à

234 ABIOSTE.

commencer par les Siciliens^ ont voilé Tamour, tandis que les poètes épiques et les conteurs aiment à l'étaler soui des formes voluptueuses et obscènes ; c'est à tel point que le Tasie lui-même^ âme très-chaste, n'a pas évitée dans un poème religieux, la lubricité des peintures ni l'épicuréisme des conseib. Mais aucun n'est allé aussi loin que l'Arioste, dont les versi ici comme dans ses comédies, sont remplis d'ambiguïtés impudiques et d'images licencieuses. Si quelqu'un nous reprochait de • ne pas tenir compte du milieu où vécut le poëte^ nous pourrions lui opposer notre œuvre entière, car nous connaissons cette époque moitié païenne et moitié superstitieuse; mais, derrière les erreurs et les préjugés, se trouvent le génie de l'homme et sa puissante volonté; du reste, même en justifiant l'auteur, il rester rait le défaut du poëme que, malgré toutes les apologies^ il faU^ juger très-immoral, bien qu'il soit très-beau.

On a dit que l'Arioste embrasse dans son poème tous lesétat^ et toutes les conditions; mais, au milieu de ce fatras de me^' veilles, il perd l'homme de vue, exagère ou méconnaît le huO-' gage de la passion ; jamais il n'offre la femme vertueuse, la mèr^^ de famille et l'amante chaste ou bien en lutte avec elle mém^ que voit-on ? de hideuses Gahrine et des Origille^ des mères t; ranniques comme celle de liradamante, ou des niaitresses v luptueuses, parmi lesquelles il faut même classer Isabelle, q^ résibte à la violence sans doute ^ mais n'a rien su refuser l'amour.

Après avoir vécu longtemps à Florence, fauteur, h la suite d la première édition de iril6, en f\i une autre en 1533, dansl-C quelle il introduisit de nombreux changements et de notable améliorations, surtout de style (1). Dans le cours du ^eiaûèm siècle, .^on poëme, tant il tut goûté, eut soixante éditions; ^i ciïct, si l'Arioste inventa peu quant aux faits, il créa beaucoup quant au style, et surtout à Tégard des détails qui sont la vie d'un récit, et que le poëte choisit avec un art délicat, comme on voit un peintre reproduire d'anciens faits avec un dessin et iiû coloris nouveaux : de là celte peinture si vive, si variée, qui en

(1) L'Ario^lr donna son poëni»» à corriger an capitaine Annibal Bichi àe Bïo* dèiif* ; Ma/iu s'clonne grandement qu'il eût eu recours à « un soldat siennois ^f Mvait autant de langue toscane que lui-même en a\ait appris à la mamelle* ' Otteroiidilion, pour quiconque n'est |>a5 un pédant , est précisément la f "^ 1iuuor«ible pour des trav4\u de cette nature.

AEIOSTE. 235

bit \m mine ioépnisabl» de tableaux. Il rit avec une fine tK>nbomie^è la foçon d'un plaisant qui raconte des extravagances tenues pour sérieuses par d'autres, mais dont il ne veut paraître ni le complice ni le jouet; connaissant les harmonies au^s bien que Pétrarque , adn^rable par la variété d'expression^ sans la préteation trop ordinaire aux Italiens, sans les phrases entortillées^ sans Tabus des réminiscences classiques, il distingue par instinct l'élégance de raffectation, le charme indigène de la langue parlée des locutions vulgaires. Toutes les fois qu'il essaye des figures, U tombe dans le faux; mais^ quand il procède avec simplicité^ sans métaphores, il produit merveilleusement ce plaisir qui naît de la conversation fanûlière avec un des plus beaux esprits, non-seulement de l'Italie, mais du monde entier. L'Arioste est la plus grande preuve que les livres vivent par le style; Galilée avouait qu'il devait à Pétude de ce style d'avoir eicprimé avec grâce et clarté ses pensées philosopliiques. Un homoie de bon sens déclarait qu'on ne devrait permettre la lecture de l'Arioste qu'à ceux qui auraient fait une belle action dans l'intérêt de la patrie ; mais Silvio Pellico l'a qualifié d'honame vul^ire avec une haute intelligence La puissance des esprits élevés est grande, incalculable ; malheur à qui la méconnaît, niai&phis coupable est celui qui en abuse ! Que l'homme^ quand il s'ajçrôte à écrire, calcule avec effroi les conséquences de chacune de ses paroles. Hélas 1 combien l'Italie doit ^«ux pensées de Machiavel de deuil et d^infamie ! Les railleries de TArioste^ qui bouleverse les idées de vertu, qui divinise la force, qui égare la raisoO) qui embellit le vice et favorise les instincts voluptueux^ ont valu à oia patrie plus de maux qu'elle ne le soupçonne eUemême.

Si nous jugeons avec une grande sévérité les sommités litté- RûTcs, ce n*e8t pas avec la pensée d'en rapetisser la gloire, mais pour éclairer la jeunesse^ qui nous comprendra, nous Tespé- ^oas, et dont nous faisons notre juge^ de nous comme de nos contemporains (1).

(1)11 n'est pas dans notre habitude de demander pardon pour la vérité; mais 'ïous voulons dire que, il y a quelques années, nous crûmes de notre devoir d'a- ^crtir hautement les pères et les maîtres du péril auquel ils exposaient la jeunesse ^^ lui mettant entre les mains cet écrivain, le plus dangereux des auteurs italiens P^e qu'il est le plus beau. Les pédants, TÎeux et nouveaux, se déchaînèrent «"ontre nous, vl quelques»ans m^me nous sommèrent de nous rétracter ou de

236 AtAMANNI.

Si nous avons traite sévèrement l'illustre poêtei que dironsnous de ses imitateurs^ dépourvus de ce génie qui lui fait tout pardonner?

Louis Alamanni ^ de Florence^ outre la Culture, compon, dans le but unique de satisfaire le goût de Henri 11^ une foule de poèmes chevaleresques : Giron le Coî^r^oi^, traductionen vewd'un roman français; l'Avarchide, ou le siège de Bourges (Avaricum), dans lequel, imitant les faits^ les discours et les descriptioos d'Homère , il habille Arthur, Lancelot et Tristan en Agamem non, en Achille et en Ajax ; son fils l'appelle une Iliade toscane éloge qui est la satire de l'ouvrage. Il a laissé, en outre^ des sB tireSf des stances^ des élégies, des psaumes, tout cela médiocre Enfin il se retira dans la Provence, pauvre de fortune^ ce qui 1 fit refuser par une jeune fille dont il s'éprit (1).

Le Vénitien Ludovic Dolce, écrivain infatigable de gramme res^ de traités de rhétorique, de discours^ d'histoire, de philos^ phie, de satires^ de poésies lyriques^ traducteur, éditeur, co0 mentateur, correcteur à Fimprimerie de Giolito , composa si poèmes, parmi lesquels les Premiers exploits de Roland, ^\ auraient précédé Tœuvre de Boiardo. Après ce poète serait vefi Y Angélique amoureuse, du Perrarais Vincent Brusantini; il fai y joindre la Maison royale de France d'Altissimi^ la MortffOg^ le Danois, la Trébisonde, la Dam£ Rovensa au Marteau, Mare glia Bizarre,

Les imitateurs de PArioste pullulaient^ même parmi les sav< tiers, et l'on vit paraître YAspramjonte, le Petit Dragon, VAli hello, le Géant Antée, VJnti fleur d'Alharosia, le Géant Oror^ le Fauconneau des batailles, les Fioretti des paladins, \hf€

prouver les torts que nous aUribuions au grand poëte. Misérables ! mclÎDez-v* devant les idoles du beau, ornez de jouets d'enfant les orgies de votre patJ Pour nous, les lettres sont une vocation^ un sacerdoce ; nous éprouvons le I soin, nous nous faisons un devoir d*avertir la jeunesse, de Thabituer à se dUl cher du beau quand il est ennemi du bon.

(1) Qui tra servi d'amor s'annulla e hprezza

Nobiltà d*alnia, lealtade e fede, Quanto gemme e tesor s'onora e prezza.

Ben vi se dir che qui negletto siede Pamaso, e i lauri, e che all'argento e all'oro Febo, Vencr, Miner va e Marte cède; Qui non bisogna ordir sottil lavoro Per adempir le sue bramose voglie, Che riccbezie mostrar basta con loro.

AUTRES POÈMES DE GHtVALEUlE. 237

tuné, sans compter les Marphises, les Bradamanf.es et les liorjers; tous les paladins de la fable de l'Arioste eurent des poèmes qui vécurent autant que les romans de nos jours. Bernia fit YAriémiàorBy où sont contenues les grandeurs des antipodes, et rJE*rasky les Folies amoureuses de Rodomond second, Paris et Vienne.

Jean-Baptiste Pescatore^ de Ravenne, écrivit en vingt-cinq chants la Vengeance de Roger et sa mort en quarante : a œuvre de jeunesse faite en peu de temps^ moins par désir de renommée que pour exercer Tesprit; ». néanmoins, elle eut plusieurs éditions^ bien que le style en soit mou et qu'elle manque d'harmonie.

Le Vénitien François de Lodovici abandonna l'octave pour faire une innovation ; il chanta les triomphes de Charlemagne en deux parties de cent chants chacune^ et chaque chant de cinquante terzine: TAmour, le Vice, la Nature, la Fortune etVulcain sont substitués à Dieu ; les louanges du doge André Gritti à celles des rois.

Dans cette foule d'épopées^ faites entre le rire et Tennui, par imitation et réminiscences^ comme on faisait des sonnets amoureux parce que Pétrarque avait joué Tamoureux, épopées dont Texemple de l'Arioste servait à justifier les adulations et les scènes lascives^ les poètes ne se préoccupaient que du côté matériel, du métier. On ne sentait pas le besoin de créer, d'innover; l'intelligence du moyen âge était perdue , et Ton n'avait pas encore substitué à la naïve contemplation de la nature cette finesse d'observations, cette analyse du cœur humain qui constituent la poésie des siècles cultivés. Les personnages sont pervers ou vertueux tout d'une pièce^^, avec des vertus et des vices généraax, sans ce mélange qui est le lot de notre pauvre humanité.

Nous citerons parmi ces littérateurs médiocres Anguillara, ^fhiucieuv des Métamorphoses d'Ovide (1). Grâce à sa facihté <l'expression, qui égale celle du poète latin, il est plus prolixe 6t plus négligé que l'original; cependant il eut dans ce siècle trente éditions, et mourut de misère et de liberthiage.

La mémoire de son illustre fils conserve celle de Bernard Tasso. i^^3-i56g Quelques écrivains font descendre sa famille des Torriani, seigneurs de Milan, et qui, après le triomphe des Visconti, se relièrent dans les montagnes de Tasso, entre Bergame et Côme, où ils eurent en seigneurie Gornello. En 1290, un certain Omodeo

W Elles lui furent payées 200 écus romains.

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