FRANCO
il eut le dépit de ne pas être écouté. Enfin des médailles furent frappées en l'honneur de Domenichi(l).
L'Arétin eut un imitateur dans Nicolas Franco de Bénévent^ tour à tour son ami et son emiemi^ qui mendiait sans cesse et obtenait. Dans ses sonnets^ il s'attaque aux rois^ aux papes^ aux cardinaux^ aux gens de lettres^ au concile de Trente, avec une rage salie par des ordures. Gomme il savait le latin et le grec^ TArétin remploya pour écrire des satires et corriger ses propres écrits; puis ; s'étant brouillés , Nicolas &'iniïin\aLflagellumflagellij^ lui lança de grossières obscénités. «Aux infâmes princes de son infâme siècle» il reproche^ dans un langage violent^ les faveurs qu'ils ont prodiguées à un tel monstre ; a Princes, ajoutait^ilje vous ai parlé en vers, et maintenant je vous parle en prose; TOitt pourrez connaître quel rôle vous jouez au milieu de tant dlnfin mies, si votre insouciance n'est pas aussi aveugle pour lire qu^elle V'd été pour donner.)) 11 commenta la PriapéSj et reçut ausaîsa part d'estocades héroïques, comme disait TArétin; mais, ayant
Seigneurie Illustrissime ( bien qu^une bougie ne puisse faire ombre aâ solcil)f puisqu'il a composé un autre sonnet contre Mantoue, d'où il a dàétre cbiiié pour quelque bonne œuvre; mais je crois plutôt qu'il garde une haine particttlière à Votre Seigneurie , parce que ses ofûciers de justice ont pendu aux créneaux de Pavie ( du château, veux-je dire ) un frère de ce Ludovic. Or ce mé* chant homme, mauvaise langue et dont les actes sont pires, songe à retourner ï Plaisance, et je pense qu'il ne médite rien de bon, attendu que la veilla do earnaval il est allé à Homcy d'où il est revenu tout de suite. Que Votre Seigneurie Illustrissime surveille ces choses^ et suive en silence les pas et démarches de ce vaurien, afm qu'il ne puisse causer aucune ofTense et dommage à Sa Majesté ou à l'État. Je la prie bien de ne pas lui faire de déplaisir et de lui pardonner, en voyant en lui un homme passionné plutAl que méchant. Que Votre Seigneurie daigne m'excuser si j'ai parlé avec peu de révérence, et en imputer la faute à l'amour que je porte à Sa Majesté Impériale, ainsi qu'au dévouement qoeje professe pour tous les personnages qui ressemblent à Votre Seigneurie lUiuCns* sim(>, dont j(; baise les mains en la saluant très-respectueusement.
» Florence, le 3 mars 1548.
« Son très-humble serviteur, Antoine«François Douï. »
(1) Le duc Sforza couronna du Laurier Albicantc, mauvais poëte milanaii» (jui , dans le Combat poéliquc du divin ^4 ré lin et du bestial Jlbicanle , répondit si furieusement que l'Arélin, le sentant capable de lui tenir tète et de lui repro" cImt l'argent qui lui avait été donné, cberclia à se réconcilier avec lui. Rendu fameux par cettc^ inimitié, il eut d'autres querelles, surtout avec Doui, conl« lequel « il décocbait des gentillesses qui auraient fait crever de rire les éléphants. » (Luc CoMlLE.) 11 exigea que tous ses amis écrivissent contre Doui.
CBUJNI. 3C)5
lordu une personne puissante, ou plutôt comme punition de 3s écrits et de ses actions infâmes, Pie V le condamna au gibet : >'est trop I s^écria Franco, et il fut étranglé.
Moins profondément pervers que lui, Benvenuto Gellini,de !560-7o lorence, ne se montre pas moins bizarre. Si l'on ne savait pas u'il fut un des artistes les plus renommés, on le prendrait pour n fanfaron sans mérite. Il sonne du cor, joue de la flûte, et ne repas moins de vanité de ces talents que de son burin; plein 'admiration pour les beaux coups des spadassins et pour ceux ui déploient dans les duels une âme très-courageuse, il ne soufre pas qu'on lui touche le bout du doigt, ou qu'on se rencontre vec lui en rivalité de métier. Il ne trouve pas assez de paroles >our les dénigrer^ et, dans sa jactance, il ne reconn^dt de supéieupque le très-divin Michel-Ange. Les Allemands viennent-ils îMS27 assaillir Rome, il se fait artilleur dans cette infemalité Tuelle; à l'en croire, sa main dirige les coups qui tuent le connétable de Bourbon et blessent le prince d'Orange. Il se plaint p'on l'ait empêché d'exécuter un tir au moyen duquel il préeodait écraser les chefs ennemis réunis en conseil ; s'agenouilant devant le pape, il le prie de lui remettre les meurtres qu'il a ^mmis pour le service de l'Église, et a le pape, ayant levé les iiains, lui fait un grand signe de croix sur la figure,» et le renoie absous.
Il est admis dans l'intimité des princes; le grand-duc vient de ^s à autre causer dans son atelier ; les petits princes d'Italie, ^ cardinaux, les femmes des uns et les maltresses des autres, ^ disputent ses ouvrages. Le pape lui dit : a Si j'étais un riche '^pereur, je donnerais à mon Benvenuto autant de terres qu'il Surfait en embrasser du regard; mais, comme nous sonunes aujourd'hui de pauvres empereurs ruinés, nous lui donnerons, le toute manière, autant de pain qu'il en faudra pour satisfaire 'es modestes désirs. D Mais les dons n'arrivent pas, ou sont touours trop faibles pour son mérite, qui était grand , ou pour sa >résomption, qui était plus grande encore. On lui marchande ^ême les louanges; alors il emploie une langue qui perce et ^i^anche, un mousquet a avec lequel il met dans un denier, » et ^e excellente épée qui lui servit plusieurs fois pour assaillir ses ennemis et mettre en fuite les sbires.
On hôtelier lui fait-il payer trop cher, a il lui vient en pensée de mettre le feu à la maison, ou d'égorger quatre bons chevaux qu'il avait dans son écurie ;p mais il se contente de lui dépecer
HœT. DES ITAL. — T. VIII. 20
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quatre lits avec son couteau. Une autre fois^ il pousse des esto cadesà son ennemi^ qui tombe mort: Ce n'était pas moninkn lion, di\ri\,mais les coups ne se donnent pas à condition. Il fraod bravement le pape sur Tor qu^il emploie^ sauf à s'en faire absoti dre; il enlève déjeunes filles^ débauche des garçons, et racont ses méfaits avec non moins d'assurance que si c^étaient des acte méritoires. Il prétend que «les hommes comme Benvennto uniques dans leur profession^ doivent être affranchis des Ids^ et il trouve qu'on lui fait un grand tort lorsque, pour la premier fois^ on le met en prison à trente-neuf ans.
Du reste^ il a aussi sa morale au service de ses passions; i Fun de ses ennemis meurt, a on voit que Dieu tient compte da bons et des méchants, et rétribue chacun selon ses (Buvres.»!! est religieux et crédule; on lui fait voir dans le Colisée le sabM des démons^ et hii seul n'est pas effrayé. Jeté dans une priMO, il lit continuellement la Bible en italien, et s'y trouve favorisé d'apparitions de Dieu et des saints, d'où Vient qu'il porte sorla tète une petite flamme « qu'a pu voir clairement le très-petit nombre de personnes à qui j'ai voulu la montrer.» EoflO;, joyeux de s'enfuir du château Balnt-Ange, a en dépit de cehi qui manifeste la vérité sur la terre et au ciel^ il pardonm Vr brement à la sainte mère Église, bien qu'elle lui ait fait ee Uiri criminel, » Puis, au moment de la terrible fusion du Persée, fl»ment dont les angoisses ne peuvent être comprises que parna artiste, il invoque le secours de Dieu ; or , comme c'est à cett« dévotion qu'il attribue sa réussite inattendue, il va en pèlerinage dans les sanctuaires a en chantant en l'honneur de Dieu dei psaumes et des oraisons, d
Ce fut m chantant et en riant qu'il alla de Florence à Paris i travers les plus grands périls. Là, il se met à vivre magnifiqo^ ment avec trois chevaux et trois serviteurs ; il est logé dans m cliâteau royal ; mais l'epvie m déchaîne contre lui, et il eat flatta d'avoir des ennemis puissants. Telle était pour lui la duchesse ^ Florence, telle est madame d'Ëtampes à Paris. Il a maille à partir avec les courtisans, qu'il appelle des brisc-mtches {seannuf(^ gnolte); ce sont toujours des subalternes qui traversent les boo* nés intentions du roi à son égard, et les font avorter.
11 trouve à Paris a une certaine engeance de compagnies qo'ol appelle des aventuriers, lesquels assassinent volontiers sur le' grandes routes , et bien qu'on en pende chaque jour un granc nombre, il scnible qu'ils ne s'en inquièleut guère. > il y reDCOn*
CELIJNr, SES AVENTURES. Difl
tre an atrtrê lliconveînient, !es procès ; car, «aussitôt qu'ils commencent à Voir quelque avantage dans le litige^ ils trouvent k le fendre^ 6t quelque^uns le donnent en dot à certaine individus qui font le métier d'acheter des procès (i ). Ils ont une autre vi-> Une chose: c'est que les hommes de Normandie, pour la plus grande partie^ font profession de prêter faux témoignage; aussi les personnes qui achètent un proôès se mettent à faire la leçon à quatre ou six de ces témoins selon le besoin^ et ceux qui, igno* rant Tusage, ne s^avisent pas d'en produire autant en sens contraire, entendent bientôt une sentence qui les condamné. » QuÀnt à M, lorsqu'il voit m cause prendre une mauvais tournure , il a ncûtifs pour son assistance k une grande dague ; « 1) taille les jambes à Tun, et Tautre est touché de telle sorte que le procès en Kstelà,» aventure dont il remercie toujours Dieu, comme il le {kit tiour toutes les autres.
Bon récit est plein de verve et de mensonges; il ne l'écrivit pas ifli^néffley mais le dicta, comme il est facile de s'en apercevoir à Femphate et aux vanteries. Sous l'apparence d*une naïveté con* Imte, il est, comme toutes les autobiographies, défiguré par les ttûtiments de l'auteur et cette incroyable jactance qui le pousse ii 88 vanter, même du crime. Redoutable aux autres , il était ou 86 croyait entouré de périls continuels : il est assailli plusieurs ibtt, et plusieurs fois empoisonné; il porte son argent sur lui, «afin de n'être pas exposé à être volé ou assassiné, comme c'est Potage à Naplet. »Le pape le fait empoisonner avec du diamant 6& poudre ; mais l'orfèvre, trop avare , ne broie que du béril; dans d'autres occasions, il est sauvé par sa robuste constitution. Qaelqnefois, pour échapper à des procès qui lui sont intentés, à Cause d'horribles méfaits, il n'a qu'à foire grand fracas ; ainsi , tme femme Tayant accusé d'un péché infâme, il ne se disculpe îtfen criant qu'il faut commencer par la brûler comme complice et patiente.
Nôiis sonlmes loin de vouloir confondre avec celles-là une existence beaucoup plus noble , mais qui porte une profonde «niprelnte de son siècle. Nicolas Machiavel, né d'une illustre faniille de Florence, entre, jeune encore, dans les affaires. Nom- Dtté bientôt secrétaire des Dix delà guerre, il conserve quatorze
(t) Le ftmMiuL ehancetior Michel de rHôpital, qui «Tait voyagé ea Italie» dit ^NB diieoitn au porleBWiit de Paris, du 7 septembre : Peuit dirt ^u'U à plus ^procès au Chatteîet de Paris qu'en toute t Italie.
308 KÀGUIATEL.
ans ce poste^ dont il n'est dépossédé qu'à la suite du cbangeineni de seigneurie. Lorsque les Médicis sont réintégrés, il est rois ep prison et à la torture comme suspect; il résiste au sooveraiu, mais non aux caresses du prince ban père, auquel^ de son cachot, il adresse des vers suppliants et des excuses (i). Après le rétablissement de la république, il est négligé comme partisan des princes; lorsque les Médicis reviennent, il fait agir des amis et des femmes pour obtenir un emploi , mais sans succès; alors il se lamente et gémit sans savoir s'acconmioder à la fortune et garder sa propre dignité.
Capable de voir tout ce qu'il y avait de notodeme dans Taotiquité et d'ancien dans le moyen ftge, venu dans un temps où l'absolutisme de l'État luttait c^mtre la démocratie souveraine^ il s'attacha au premier^ et devança Fâge de l'onmipotence de l'État, aujourd'hui établie partout, excepté en Angleterre. Quelles causes bizarres, quelles intentions étranges n'a-tr<m pas attribuées à son Prmc6/ Recueillons de sa bouche les motifavéritables : « Je me tiens à la campagne, et^ depuis mes dernières affaires, je n'ai pas passé, en les réunissant tous , vingt jours à Florence. Jusqu'à présent j'ai fait la dbasse aux grives, et me lève pour cela avant le jour. Je préparais les gluaux^ et je m'en allais chargé d'une masse de filets^ si bien qu'on m'aurait pris pour un Géta quand il revenait du port avec les livres d'Amphitryon; je prenais deux grives au moins, et sept au plus. J'ai passé ainsi tout septembre ; puis cette récréation , tout insipide et étrange qu'elle est, m'a manqué à mon grand déplaisir, k vous dirai quelle a été ma vie depuis ce moment : je me lève avec le soleil, et m'en vais dans un bois à moi , que je fais couper; j'y reste deux heures à revoir le travail de la veille et à passer le temps avec ces bûcherons^ qui ont toujours maille à partir, soit entre eux, soit avec leurs voisins. Quand j'ai quitté le bois, je m'en vais à une source, et de là, au lieu préparé pour la chasse aux oiseaux, avec un livre sous le bras^ soit Dante, Pétrarque ou Tun de ces poètes de second ordre, comme Tibulle, Ovide et autres semblables. Je lis ces passions amoureuses^ leurs amours me rappellent les miennes, et je me complais un moment dans ces pensées.
(1) Artaud» Machiavel, son génie et ses erreurs ; Paris, 1825. Le» récwtei études de Genriniis sur tous les ehroniquvtvs aorentins, et de Théodore Blao<it sur MaehiaTel et U marche de la politique européenne, sont de beaucoup Mp^ rieures.