‹ Histoire des Italiens, trChapitre 93 sur 176 · ORIGINE DS SON PRINGS · texte numérisé non relu

ORIGINE DS SON PRINGS

« Jame rends ensuite sur la route, dans l'hôtellerie; je cause avec ceux qui passent, je demande des nouvelles de leur pays, j'entends diverses choses, et je prends note des différents goûts, des différentes fantaisies deshommes. Vient alors Theure du dîner, où je mange avec ma compagnie les mets que comportent ma pauvre maison des champs et mon très-mince patrimoine. Le repas terminé, je retourne dans Thôtellerie, où je trouve d'ordinaire lliôtelier, un boucher,* un meunier, deux boulangers; je m'encanaille toute la journée avec eux à jouer au tricon, au trictrac, ce qui fait naître mille querelles et mille colères avec accompagnement d'injures; le plus souvent on se dispute pour un son,^ét Tonnons entend crier au moins de San-Casciano. En me vautrant ainsi dans cette bassesse, j'empêche mon cerveau de moisir, et je livre carrière à la malignité de mon sort, content qu'il me foule aux pieds sur cette route, pour voir s'il fimra par en avoir honte.

c Le soir arrivé, je retourne au logis, et j'entre dans mon cabmet. Je me dépoidlle sur le seuil de cette casaque de paysan, pleine de fange et d'ordure, et je passe des vêtements splendideset curieux; puis, vêtu d'une manière décente, je pénètre dans les vieilles cours des anciens hommes. AccueUli d'eux avec bienvdllance, je me repais de cette nourriture qui solum est la inienâe, et pour laquelle je suis né. Je n'ai pas honte de m'entretenir avec eux et de leur demander la raison de leurs actions; ils me répondent courtoisement, et, durant quatre heures de temps, je ne ressens aucun ennui, j'oublie tout chagrin, je ne crains pas la pauvreté, je ne m'effraye point de la mort, je me transporte entièrement en eux.

« Gomme Dante a dit que la science ne s'acquiert qu'en rete- ^^ ce qu'on a entendu, j'ai noté ce qui m'a paru remarquable Sans leur conversation, et j'en ai composé un opuscule, de ^rincipatibus, où je pénètre, autant que je le puis, dans les ccoàdérations de ce sujet , en discutant ce que c'est que la principauté, combien il y en a d'espèces, comment 'elles s'ac- <nrièrcDt, comment elles se maintiennent, pourquoi elles se per- ^t. Si jaitiais quelqu'une de mes fantaises vous a plu, celle- 1^ ne devrait pas vous déplaire ; cet opuscule devrait être bien ^cueilli d'un prince, surtout d'un prince nouveau, et c'est PPniquûi je l'adresse à la magnificence de Julien.

«J'ai causé avec Philippe de ce petit travail pour savoir si je ^ais le donner ou non , et, dans le cas de l'affirmative, s'il

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convenait qu6 ja le portasse ou si je devais renvoyer. En ne le donnant pas, je craignoaûi de n'être pas lu par Julien ; or je suis poussé à le donner par Turgenie nécessité ; car je me mine et ne saurais rester longtemps ainsi sans devenir méprisable pir ma pauvreté. J'aurais ensuite le désir que ces seigneurs de Mé* dicis commençassent à m'employer, quand même je devrais <iébuter par tourner une meule^ attendu que, si je ne finissaleptf par me les concilier^ je devrais accuser ma maladresse. Pour ce motif y quand ils auraient lu cet écrit , ils verraient que je n'ai pas passé à dormir on à jouer les quinze années que j'ai étadié Tart des hommes d^tat. Chacun devrait avoir il cœur de se fle^ vir d'un homme riche d'une expérience acquise aux dépens, des autres. Qtiant k ma fidélité, on n'en devrait pas douter, pnii^ que, ayant toujours observé la foi, je ne saurais apprendre aih jourd'hui à y manquer. Celui qui a été fidèle et homme de hies pendant quarante-trois ans, que j'ai, ne doit pas pouvoir changer de nature; or, pour attester ma foi et mon h(Hmèteté> j'ai nia pauvreté. »

Après avoir terminé son livre de la manière que nous con* naissons, il l'adressa à l'incapable Laurent, en lui disant : «Que « Votre Magnificence accepte ce léger don avec autant de bien* « veiilance que j'ai de plaisir à le lui envoyer. Si elle oooii^ « dère et lit soigneusement ce livre, elle y rencontrera mon a extrême désir de la voir parvenir à cette grandeur que la for- « tune et ses qualités lui promettent ; et si Votre Magniticence^ « du comble de son élévation, daigne diriger quelquefois ses re- « gards sur ces basses régions, elle reconnaitra combien jesup* a porte, sans Tavoir méritée , une grande et continuelle mali* a giHté de fortune. »

Qu'en retira-t-il ? Les tyrans le négligèrent ; à la fin seulement, le cardinal de Médicis lui donna une légation près du chapitre des moines de Capri, et son frère lui fit une pension pour écrire l'histoire de Florence. Dans cet ouvrage^ il évitait avec soin les faits qui pouvaient offenser, et il écrivait à Guicciardini : a Étant pour entrer dans certains détaiiS; a j'aurais besoin de savoir de vous si je ne risque pas de déa plaire, soit en relevant, soit en rapetissant les événements. « Je nie consulterai d^ailleurs avec moi-même, et je m'étu- « dierai à faire de telle sorte que, tout en disant la vérité^ n elle no soit désagréable à personne.» Ce fut donc un bonheur pour lui que la mort lui épargnât FembaiTas de raconter ^

BIKARaniES DB VAGHIAVBL. 341

its oontemporaiiis, au milieu desquels il n'aurait pu louvoyer.

S les politiques Tadmiraient^ la partie saine de la bourgeoisie û Mt mauvais gré de cette politique désordonnée (1) qui ne deaitpas délivrer Tlta ie des étrangers, mais la jeter dans leurs fK, perverse et conspuée.

Connu pour son caractère bizarre et ses opinions singuèies (2)> il composait d'étranges comédies, et on lui écrivait de toence : a Depuis que vous n^y êtes pas^ il n'est plus question le jea, de tavernes, ni de quelques autres petites choses, d A inquante-cinq ans, il conçoit une passion violente pour une jeune Slle, et, entre autres lettres obscènes, il écrivait à Yettori, le uis de janvier \ S14, en lui envoyant un sonnet : a Je ne sau*-

(1) R Le motif de la trè»-grande haine qu'on lui portait généralement fut, «m qu'il était Ucendeux de langage, d'une vie peu honnête et messéante à son ia|,roamge c|a*il oompoM loua le titre de Prince, et qu'il dédia à Laurent, Il de Pierre et petit-fils de Laurent, afin qu'il te fit seigneur absolu de Florence. tel oet ouvrage (véritablement impie , qui devrait non-seulement être blâmé, Utt supprimé, comme il chercha lui-même à le faire quand il n'était pas en- OK imprimé), il semblait qu'il enseignât à ravir aux riches leurs biens, aux mmes leur honneur, aux uns et aux autres la liberté. Ausâ arriva-t-il, à sa Nrt, ce qui ne saurait se reproduire à l^vemr, c'est-à-dire que les gens de bien onaelct mécontents s'en réjouirent : les gens de bien parce qu'ils le jugeaient iMpnt, et Ifls m^hante parce qu'ils le connaissaient, non-seulement plus perw», mais plun l^abiie qu'eux. » (Vabcbi, StorUf Uv. ui, p. 2t0.)

« Tout le monde le haïssait à cause de son Prince ; il semblait aux riches que e Prince eût pour objet d'enseigner au duc Laurent de Médicis à leur enlever w» biens, et aux pauvres la liberté ; aux piagnonî^ il semblait qu'il était hé- ^tMJoe; aux gens de bien, déshonnête ; aux méchants, plus méchant on plus >s^ qu'eux , de telle sorte qu'il avait encouru la haine de tous. Il fat trèsiéj^^é dans sa vieillesse, et surtout jaloux; il faisait donc usage de certaines lUes, dont il avait la reoette de Zanobi Bracci , avec lequel il mangeait sou- "^ n tomba malade en partie à cause de la douleur, en partie à cause des ■^cidents ordinaires ; la douleur, c'était l'ambition, car son poste lui fut enlevé |v Oiannotto, très-inférieur à lui... Quand il se vit malade, il commença à ^«aèfe'de ces pihiles, s'affaiblit, et son mal s'aggrava ; alors il raconta ce rêve ilnMtK à Hiilippe, à François de Nero et à Jacques Nardi, et c'est ainsi qu'il *onmti avec une joie trèk-mauvaise, en raillant. Piètre Oamesecchi (qui vint t% kjjl de Borne ^vec une de ses swurs) dit qu'il l'entendit soupirer plusieurs >ob, parce qu'il avait apjpris que la ville était libre. Je crois qu'il gémissait sur » conduite, parce qu'il aimait extraordiuairement la liberté ; mais il regrettait *»*^ blt>mllé avec le pape Clément. » (BusiNi, Lettre xi.)

9) OuiceiarcBni lui écrit: «Gomme vous avez toujours été, ut plurimtim, dW opinion extnvagante, en opposition avec celle du plus grand nmnbre, in- ^tmr de ehoses insolites et nouvelles, je pense... » 18 mai 1521.

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a rais répondre à votre dernière épltre avec des paroles qui me a semblent à propos» si ce n'est avec ce sonnet, par lequel vous a verrez toute la ruse qu'a déployée ce petit voleur d'amour a pour m'enchalner. Les chaînes dont il m^a chargé sont si (( fortes que je désespère entièrement de ma liberté. Je ne sais « comment il me sera possible de rompre mes fers; du reste ^ a quand bien même le sort ou toute autre circonstance humaine a m'ouvrirait quelque chemin pour me délivrer, je ne voudrais a pas y entrer, tant mes chaînes me paraissent tantôt douces^ a tantôt légères, tantôt lourdes ; elles font un tel mélange de a vicissitudes, que j'estime ne pas pouvoir vivre content sans a une pareille existence. Je regrette que vous ne soyez pas préce sent pour vous moquer de moi quand je me plains ou que je (( ris; le plaisir que vous en auriez est éprouvé par notre cher a Donat, lequel, avec Pamie dont je vous ai parlé d'autres fois, (( est l'unique port et refuge de mon navire, que la tempête cooa tinuelle a laissé sans timon ni voiles, p

Le coryphée des amis de la joie vécut toujours dans la débauche ; dans les règles qu'il établissait pour une société d'amis» il imposait à tous l'obligation d'assister ponctuellement aux pardons, aux fêtes, aux cérémonies ecclésiastiques, sans oublier te^ bals, les collations, les banquets, les spectacles , les veillées il autres amusements, sous peine, pour les hommes, d'être relégués dans un monastère de religieuses, et, pour les femmes, dans un couvent de moines.

Au milieu de cette existence de plaisirs, il émettait des jugements pleins de finesse sur la situation de l'Italie; ou bien il se rendait aux assemblées de Tune des nombreuses confréries dévotes de Florence, prononçait un sermon sur le texte De profimdis^ et concluait en invitant ses auditeurs à faire pénitence; a à imiter saint François et saint Jérôme, dont l'un se roulait sur des ronces, et l'autre se déchirait la poitrine avec un caillou, pour réprimer la chair et l'empêcher de succomber aux maih vaises tentations... Mais nous sommes abusés par les plaisirs li* bidineux, entourés d'erreurs, enveloppés dans les liens du péché» et nous nous trouvons entre les mains du démon. Il convient donc, pour nous en tirer, de recourir à la pénitence, et de nous écrier avec David : Miserere mei, Deus, et de pleurer amèremeol avec saint Pierre. » Peut-être faisait-il ce sermon avant de sortif pour aller donner un<^ sérénade à sa belle, et chanter ;

RXTOUa ▲ LA VÉRITÉ BT AU NATUREL. 313

jÊpri ait amante le serraie porte,,, Pon gm quella iuperbia ehe tu hai; Segui il regno dl Venere e la carte,,. Usa pietà, epietà troverai.

OuTTe i ton amant ta porte femée.

Dépose l'orgueil que ta as; Suis les lois de Vénus et sa cour...

Use de pitié, et pitié tu trouveras.

effet, ces retours de la débauche et de la corruption aux senthnents pieux et religieux , sont naturels dans un temps où Féducation y prédisposait. Il n'y avait pas un artiste^ sans excepter l' Arioste et Cellini , qui ne sentît renaître le besoin de se réfugier parfois sous faile de Dieu et de renouveler ces pratiques 9ans lesquelles il avait été nourri par sa mère. Michel- Ange , cofhibe nous l'avons vu , ne les oubliait pas; plein d'admiration pour la simple nature^ il écrivait à Yasari : « Ces jours derniers, je suis allé dans les montagnes de Spolëte visiter les ermites, dé manière que je ne suis pas retourné tout entier h Rome, parce que, véritablement, on ne trouve la paix que dans les bois.» Va- ^, bien qu^ fût absorbé par l'art, cédait parfois au charme des beautés naturelles et aux inspirations de la piété. A la mort du duc Alexandre (i), voyant ses travaux interrompus, il fut pris d'tme inéiancolie qui lui fit craindre une fin douloureuse ; il résolut <)onc de se livrer à la solitude et à son art : a De cette manière^ ^^xi'îl y f offenserai moins Dieu^ le prochain et moi-même, La "R^solitiide dédommage de Timportunité de ceux que vous êtes

'(l)'Datis une lettre à TArétîn, il dit que ce duc « était vraiment digne d^étre

prinee, non-seulement de Florence, mais de toute la pauvre et malheureuse

i^rpcurcesqne ce grand médecin la guérirait de ses graves infirmités. » Après

^voir. parlé de» soins que ce. due donnait aux préparatifs pour la réception de

^^luulttTQuînt et de ses fatigues à lui, qui l'avaient forcé de s'endormir dans une

^Uie, il ajoute qu'Alexandre, l'ayant fait appeler, lui dit : «Ton travail, mon

veirfjie, est phù grandiose, plus beau, mieux entendu et plutôt terminé que

^-^ tbés les autres; connaissant à cela Tamour que tu me portes, le duc

^^Ittudm ne tardera point à te récompenser de ces fatigues et des autres;

■NH^c'fil le moment où il faut que tu sois éveillé, et tu dors ! Prenant alors ma

^|0, d'une main, il l'approcha de lui, me donna un haiser sur le front et partit.

Jf .i^tis s'a^^ter mies eqtrîts, qui m'avaient abandonné dans le sommeil , et la

ungae s'enfuit de mes membres harassés comme si j'avais eu un mois de repos.

^îtfte d'Alexandre ne fut pas inférieur à la libéralité de celui d'Alexandre le

^nd, lorsque! ddnna à Villnstre Apelles les villes, les talents et sa maîtresse

^paspe.»

Si 4 RXIÛUK A LA ytKÏTi ET AU NATUMEL.

« obligé de craindre^ d'aimer» de combler de dons, parce qu'ils a vous louent et vous mettent en avant; ainsi , dans cette cona templation de Dieu, le temps se passera à lire^ sans péché et a sans offenser le prochain par la médisance, d

Jean Pollastra lui ayant persuadé de se retirer parmi les moines des Camaldules, Yasari lui écrivait de cet asile: a Soyez (( mille fois béni par Dieu , puisque c'est grâce à vous que je suis <( arrivé dans la solitude des Camaldules; car, me connaissant a moi-même Je ne pouvais trouver un meilleur refuge. Je passe a mon temps avec profit en compagnie de ces saints religieuXi a lesquels^ en deux jours^ ont apporté à mon caractère un aooa lagement si bon et si salutaire, que je commence à cimoalin a où ma folie me conduisait aveuglément. En outre^ sur cette a ruine élevée des Alpes, au milieu de ces droits sapins, je déa couvre la perfection que Ton retire du repos. De même que a ces arbres se revêtent chaque année de branches en croix moQa tant vers le ciel^ ainsi ces saints ermites les imitent^ conuoe a ceux qui vivent ici; abandonnant les vanités de la tenat a ils s'élèvent par la perfection y grâce à la ferveur de Tesprit (c tourné vers Dieu, dont ils a[)prochent chaque jour davantage (c Qu'importent à ces sapins les tentations funestes et les vania tés mondaines? Bien qu'ils soient continuellement battus par <( la fureur des vents et de la tempête^ ils rient de nous autres; a car, lorsque le ciel se rassérène , ils deviennent plus droits^ a plus beaux, plus durs et plus parfaits qu'ils ne \e furent ja- <( mais, et Ton reconnaît certainement que Dieu leur donne il a constance et la foi. Il en est de même des ermites qui servent a en tout le Seigneur, J'ai parlé jusqu^à présent à cinq vieillards a âgés d'environ quatre-vingts ans chacun, fortifiés de perfection (( dans le Seigneur, et il m'a semble entendre parler cinq anges a du paradis. Je m'étonne de les voir, dans cet âge de décrépia tude, se lever la nuit, comme les jeunes gens, au milieu de ces a glaces, partir de leurs cellules qui se trouvent dispersées dans <( la solitude à une distance de cent cinquante pas, venir àl'égiise a le matin et à toutes les heures du jour, aussi joyeux que iûi a allaient à une noce. Ici, le silence a ce langage muet qui n'ose (( pas soupirer, et les feuilles des sapins craindraient de s'entre* a tenir avec les vents. Les eaux , au moyen de conduits en boisi (( sont répandues dans toute la solitude d'une cellule à l'autre; (t toujours fort limpides, elles roulent avec un calme merveil* « leux. »

■arais. opraiOHs. 31B

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