COURTOISIES
Frère Paul Sarpi conseillait à la Seigneurie vénitienne de recourir au poison pour faire disparaître les hommes dangereux^ attendu que le poison est moins odieux et plus utile que le bourreau. Les scènes tragiques qui ensanglantèrent la cour de Cosme de Toscane furent peut-être exagérées par les bannis; mais le journal où Burcardo note froidement des méfaits éno^ mes et pourtant quotidiens^ n^eiïraye pas moins que la lecture de Machiavel. En 1514, la ville de Plaisance présentait une supplique au pape contre le gouverneur Campeggi ^ qui permettait toute sorte d'iniquités^ au point de laisser poignarder inapunément sous ses yeux beaucoup de citoyens considérables: des matrones étaient outragées dans leurs demeures, des femmes enlevées au milieu de la ville, des boutiques et des magasins pillés en plein jour^ des villas saccagées^ les factions ravivées^ les mai* sons pleines d'armes et de gens armés (1).
Quelques souvenirs des idées chevaleresques survivaient néan» moins, au milieu de tant de corruption et d'atrocités : François l«^ combattait comme un ancien paladin ; Bayard et Gaston de Foix mouraient en héros en deçà des Alpes. Ce dernier^ pendant qu'il assiège dans Vérone Marc- Antoine Colonna, apprenant qu'il se trouve malade, lui envoie son médecin , et, lorsqu'il est guéri, il le prie de sortir un moment, afin de loi procurer le plaisir de le voir. Mais les exploits guerriers avaient alors moins d'attraits pour la noblesse que la vie des cours, devenue une nécessité parmi les pauvres d'esprit, auxquels il faut, outre le faste et les caresses, une lice de belles manières et de fines causeries.
Le comte Baldassare Castiglione de Mantoue, envoyé auprès des princes milanais pour se raffiner, servit avec François Gonzague de Mantoue et Guid'Ubaldo d'Urbin; il fut chargé d'ambassades en l'rance, en Angleterre, en Espagne, et jouit à Rome de l'amitié des personnages les plus distingués. Quand il mourut, Raphaël fit son portrait; Jules Romain dessina son tombeau, et Pierre Bembo en composa Tinscription. Il resta longtemps à la cour d'Urbin, où ce Guid'Ubaldo, atteint de la goutte, « cherchait avant tout à remplir sa maison de gentilshommes trôs-nobles et vaillants, avec lesquels il vivait très-familièrement, heureux de s'entretenir avec eux. En cela, le plaisir qu'il don* nait n'était pas moindre que celui qu'il recevait, parce qu'il sa-
(1) Archives hUloriques, app. VI, 18.
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vait très-bien les deux langues, et joignait à une douceur affable la connaissance d'une infinité de choses. En outre, sa grandeur d'âme le stimulait tellement que, bien qu'il ne pût, comme il l'avait fait autrefois, se livrer aux prouesses de la chevalerie, il prenait un extrême plaisir à les voir accomplir par d^autres. Soit qu'il reprit ou louât chacun selon son mérite, il montrait clairement combien il avait un jugement sain à l'égard de ces exploits. Aussi, dans les joutes, les tournois, les cavalcades, le maniement de tonte espèce d'armes, comme dans les fêtes, les jeux, la musique, en un mot dans tous les exercices propres à de nobles chevaliers, chacun s'efforçait de se montrer tel qu'il put être jugé digne d'un si noble commerce.
c( Toutes les heures de la journée étaient partagées en exercices honorables et amusants, soit pour le corps, soit pour l'esprit ; nuds, comme le seigneur duc, à cause de son intirmité, dormait toujours assez longtemps après le dîner, chacun se rendait auprès de la duchesse Elisabeth Gonzague. Là, on entendait les doux entretiens et les plaisanteries honnêtes, et l'on voyait une aimable gaieté peinte sur le visage de chacun , si bien qu'on pouvait dire que cette maison était le véritable séjour de l'allégresse. Je ne crois pas qu'on ait jamais goûté ailleurs, comme chez le duc autrefois, la douceur qui dérive d'une compagnie 8imée et charmante; car, sans rappeler combien chacun de nous était honoré de servir un tel seigneur, il naissait dans le cœur de tous un grand plaisir chaque fois qu^ils se trouvaient en présence de la duchesse. Tous semblaient être attachés par une chaîne d'amour, tellement qu'il n'y eut jamais accord de volontés ou tendresse cordiale entre frères plus grande que celle qu'on voyait là parmi les membres de la société.
«La même chose avait lieu parmi les femmes, avec lesquelles on entretenait un commerce très-libre et très-honnête, car il itait permis à chacun de parler, de s'asseoir, de plaisanter et de rire avec qui il voulait; mais tel était le respect que l'on avait pour la volonté de la duchesse, que cette même liberté devenait ^n frein puissant. Lui être agréable était pour tous le plus grand plaisir du monde ; lui déplaire, la plus grande peine. C'est pourquoi des mœurs honnêtes s'associaient à une extrême liberté ; auprès d'elle, les jeux et les plaisanteries, outre les traits pleins ^ finesse, étaient accompagnés d'une majesté gracieuse et pave. La modestie et la grandeur qui apparaissaient toujours dans les actes, les paroles et les gestes de la duchesse^ qu'elle
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rit ou l>adinftt > révélaient chez elle une grande princesse, môme pour quiconque ne l'avait pas encore vue. Ainsi, imprimaatsûn caractère sur les personnes qui l'entouraient, il semblait qu'dk façonnât tout le monde selon ses qualités et sa tonne ; cbscan s'efforçait donc d'imiter ce genre, ^prenant les règles des belles manières A l'école d'une princesse si grande et ri vertueuse...
a Outre les fêtes joyeuses, concerts, bals, qui avaient lieu cootinuellement, tantôt on proposait de belles questions, tantôt oo faisait quelques jeux ingénieux, à la volonté de Tua ou de rentre, dans lesquels, sous des voiles divers, les assistants déooovraient allégoriqucment leurs pensées aux personnes qui leur plaisaient le plus. D'autres fois, il s'élevait des discussions sur diverses matières, ou bien l'on se mordait par des mots rapide ment échangés. Souvent encore, il y avait des concours, conune nous disons aujourd'hui, auxquels participaient des poètes, dei musiciens, toutes sortes d'hommes aimables et les intelligencef les plus remarquables en tous genres que possédât l'Italie (1). i
Ces plaisirs intellectuels, élégants et pleins de décence ^ Ciftiglioni les a retracés avec un style simple , en imaginant des es* tretiens dans lesquels se manifestent les qualités du eourtiiu), conune on appelait alors les gentilshommes. Selon rbabitode, il imite trop souvent et rappelle surtout Cicéron dans les introdao tiens. Comme lui , au lieu de suivre Faustérité stoïcienne, B adopte la condescendance socratique, qui {dace la vertu dans le savoir, le vice dans l'ignorance. Il ne creuse pas dans la miare humaine, comme devrait le faire quiconque donne des préceptes ; ses physionomies manquent de lumière, et il ne veut pas qu'on agisse avec originalité ni sous la première impulsion. Afiu d'atteindre au type idéal du courtisan, il donne des préceptes sur la manière dont il doit se vêtir, parler, faire les révérences, outre qu'il examine la question de savoir s'il peut mentir et jufqu'à quel point. Il faut surtout qu'il connaisse bicQ l'escrime, oo* trc la danse, la natation, le saut, la musique et les exercices amusants ; mais il ne faut pas se distinguer par des faits particuliers, c'est-à-dire avoir du caractère. 11 veut cr qne le courtisan, avant toute chose, s'applique , avec toutes ses pensées el t()ut(is les forces de son àme, à aimer et à adorer presque le prince qu'il sert, et qu'il consacre à lui plaire ses désirs, ses ha-
(l) // Cortigiafio, liv. i.
BALDASSARE CÂSTIGLIONI 3^
bitudes^ ses manières (livre II). x) Il enseigne l'art de louer le prince sans que la louange paraisse adulation ; de se louer soimême sans que la louange paraisse vanité ; de montrer de la ré« pugnance pour les honneurs et les emplois qu'où ambitionne le plug; d'amuser la compagnie par de bons mots et l'exagération d'une saillie. En résumé, c'est l'art d'être immoral et gracieux. Néamnoins il veut que son courtisan évite les flatteries et les complaisances démesurées^ et qu'il ne dissimule pas les vérités utiles : leçons dont il offre un exemple lui-même en blâmant Içs artifices^ trop communs parmi les princes.
Admirateur de son époque comme tous les contemporains, il tourne en ridicule les panégyristes du passé : a Que les intelligences de ces temps fussent généralement de beaucoup inférieures à celles d'aiyourd'hui, c'est ce qui ressort avec évidence de tout ce qu'elles ont laissé dans les lettres^ les peintures^ les stataes; les édifices et tout le reste. Ces vieillards blâment encore en nous beaucoup de choses qui, en soi, ne sont ni bonnes ni mauvaises^ mais seulement parce qu'ils ne les faisaient pas, Bs disent qu'il ne convient pas aux jeunes gens de se promener dans la ville à cheval, surtout sur des mules, de porter des fourrureSj de longs vêtements en hiver, un bonnet, jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'âge de dix-huit ans^ et autres choses semblables. En cela ils se trompent certainement^ car ces habits ^ outre quils ont l'avantage d'être commodes et utiles, sont introduits parla coutume et plaisent généralement. De même alors on aiïïiailàse vêtir de la giornea (sorte d'hal^illement), avec les bas ouverts et de jolis escarpins, et, pour être galant, à porter un jour entier un épervier sur le poing sans motif, à danser sans toucher la main de sa dame, à suivre d'autres usages , qui se- ^nt aussi ridicules aujourd'hui qu'ils étaient prisés à cette ^ue. Qu'il nous soit donc permis de suivre les usages de notre temps, sans être calomniés par ces vieillards qui, ^foulant se louer, disent souvent: a J'avais vmgt ans, que je <îouchais encore avec ma mère et mes sœurs, et je n'ai su que fort tard ce que c'était qu'une femme. Maintenant les enfants, à P^ «ortis du berceau, savent plus de malices que les hommes Wtseft savaient autrefois. » Ils ne s'aperçoivent pas, en parlant ^, qu'ils attestent que nos enfants ont plus d'intelligence înen'en avaient leurs vieillards (Uvre II). »
1a conversation était entretenue par des récits et des plaisan- ^^'^es, matière sur laquelle il s'étend beaucoup, comme il tjpaite
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longuement des femmes de palais, qui lui ont inspiré son Courtisan. Il touche à Tamour avec délicatesse, examine s'il convient de faire la cour, et s'il faut adresser ses hommages à une vierge ou à une femme mariée; il indique les moyens d'empêcher qoe l'amour ne dégénère en une mollesse efféminée, contre laquelle il se déchaîne.
Après avoir fait Téducation de son gentilhomme, il le place auprès du prince. Là l'intérêt devient plus grand, et l'auteur se montre plus hardi quand il déplore que les chefs d'État soient abandonnés à la licence et à l'adulation, tandis qu'il faudrait leur présenter la vérité sous le voile du plaisir. Il est vrai que les conseils qu'il offre au prince se réduisent à d'insignifiantes généralités, oif ne conviennent tout au plus qu^à de petits seigneurs, et encore faut-il qu'ils soient bons, a On ne saurait peutêtre adresser à un prince un éloge plus grand et plus convenable que de l'appeler bon gouverneur ; c'est pourquoi, si j'étais chargé de l'élever, je voudrais qu'il eût soin de gouverner nonseulement les choses déjà mentionnées, mais encore les bien plus petites, et qu'il s'occupât, autant que possible, de tous lesfaitsqui concernent son peuple. D'un autre côté, je ne voudrais pasqtfil mît toute sa confiance dans un seul ministre, au point de lui remettre entièrement les rênes et la direction de l'État ; car il n'est personne qui soit apte à toutes les choses, et il résulte un plus grand dommage do la crédulité dos soigneurs que de leur incrédulité, laquelle non-sculemont ne nuit jamais, mais souvent rend d'immonscs services. Il faut donc on cola le bon jugement du prince, afin do connaître qui mérite dV.tre cru et qui ne doit pas l'être ; je voudrais qu'il donnât ses soins aux affaires §ans négliger d'être le censeur de ses ministres, de prévenir et d'abréger les procès parmi ses sujets, de les réconcilier et de les lier ensemble par dos mariages; de faire en sorte que toute la ville, unie par les liens de l'amitié comme une famille, fftt peuplée, dans l'aisance, tranquille, remplie de bons ouvriers; de favoriser les marchands et de les aid(îr, mémo par de l'argent; dose montrer généreux ot Iionoral)lo on donnant l'hospitalité aux étrangers otaux religieux; de réduire toutes les superlluités, parc(î que, à cause dos fautes, bien qu'elles semblent petites, où ces choses nous entraînent, les villes tombent souvent en ruine. Il est donc raisonnable que le prince fixe dos limites à la trop grande somptuosité des édifices privés, aux repas, aux dots excessives des femmes, au luxe, aux pompes qu'elles déploient
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dans les joyaux et les vêtements, car tout cela ne prouve que leur folie. En effets outre que^ pour ^ambitieuse envie qu^elles se portent Tune à Tautre^ elles dissipent souvent les biens des maris^ parfois^ pour un bijou ou quelque autre bagatelle, elles vendent leurs faveurs à qui veut les acheter (livre IV). »
L'ouvrage de Castiglioni se répandit dans toute l'Europe; mais il avait été précédé par le travail d'Augustin Nifo (1)^ qui faisait consister Tart du courtisan à désennuyer les grands par des facéties et des nouvelles^ et leur en ouvrit la source au détriment de la pudeur et de la charité. Cette voie est suivie par la Bmedeœufy de Ludovic Domenichi; par les Offices de l'homme de cour, de Pelegro Grimaldi et de Jean-Baptiste Giraldi; par le Gentilhomme de Mtizio, dans lequel il soutient que la noblesse est personnelle^ et^ par suite, plus grande dans Thomme de lettres que dans le guerrier ; par les Cinq Connaissances néeemires à un jeune seigneur qui entre à la cour ^ lesquelles sont: se souvenir d'être homme, chrétien, n(d)le, jeune, seigneur. Tel est encore Fesprit d'autres opuscules dont les préceptes tendaient à effacer de plus en plus cette empreinte individuelle, particulière aux créations modernes, qui domine dans Dante , tandis qu'elle disparaît dans TAriosteet le Tasse. Cette empreinte se voyait encore dans les hommes du commencement du siècle ; noais la seconde moitié acheva de la faire disparaître , pour lif^rer l'honune , éperdu et mutilé , aux hontes du dix^huitième nède.
Litalie , dans ses beaux jours , avait employé ses trésors à ériger ces cathédrales qu'on admire dans chacune de ses villes, lorsque ailleurs elles se comptent par royaume , et à creuser ^ canaux qui portaient la fertilité dans les campagnes et le ^^ommercedans les villes. Désormais ce n'était plus le peuple qui Jugeait à sa gloire et à ses intérêts, mais des seigneurs et des iocs qui voulaient étaler de la magnificence pour éblouir, étour- ^) et faire croire aux États voisins que leurs sujets étaient heureux, parce qu% avaient des fêtes et des pompes de cour.
Lorsqu'on parcourt les histoires de ce temps avec un autre ^timent que la pure curiosité, on est surpris de voir tant de luxe à côté de tant de misère, et tant d'allégresse au milieu de ^ graves infortunes. Le goût des jouissances matérielles, aussi ïiuisible à la liberté qu'il est favorable à ceux qui veulent la dé-
(1) ht nûiro auUco et de muiiere aulica.