EURE DE L’A L RAM R A
comme un modèle de sagesse, de bravoure et de générosité. Pourquoi ne rappellerions-nous pas ici les traits les plus saillants de son règne glorieux et bienfaisant?
Mohammed- Abu -al-Hamar s’était acquis, comme gouverneur de Jaen et d’Arjona, une grande popularité, lorsque, après la mort d’Abu-Had, l’empire des Mores, déchiré par les nombreux compétiteurs qui se disputaient le pouvoir, et attaqué de tous côtés par les chrétiens, commença de pencher vers sa ruine. Abu-al-Hamar , alors wali de Grenade, réunit sans peine autour de lui un parti nombreux, rallia les musulmans chassés de Murcie, de Valence, de Carthagène, par Jean d’Aragon et Ferdinand de Castille, et des débris de l’empire arabe il forma le royaume de Grenade, dernier boulevard de l’islamisme en Espagne. Encore ne put-il conserver aux siens ce refuge qu’en faisant alliance avec Ferdinand, on plutôt en se reconnaissant son vassal. Comme tel il dut prendre part, avec cinq cents cavaliers, au fameux siège de Séville. Il s’y distingua par sa vaillance, mais plus encore par l’humanité qu’il sut faire introduire dans les usages de la guerre. Lorsqu’en 1248 Séville se fut rendue au monarque castillan, Mohammed retourna plein de tristesse dans ses foyers. Prévoyant les malheurs qui menaçaient sa nation, il prononça ces paroles qu’il répétait souvent dans ses heures de trouble et d’anxiété : « Combien notre vie serait douloureuse et misérable, si notre espérance n’était pas si vaste et si sublime ! » — Que angosta y miserabile séria nuestra vida, sino fuero. \ tan dilatada y espaciosa nuestra esperanza! Comme il approchait de sa capitale , le peuple se rendit en masse au-dexant de lui. On avait élevé des arcs de triomphe sur son passage en l’honneur de ses exploits guerriers. Mille voix le saluaient du nom d'El- Ghalib, « le Conquérant ». Mais lui, secouant mélancoliquement la tête : Wa la gha lib ila Allah! s’écria-t-il : « H n ’y a d’autre conquérant que Dieu ! » Et cette exclamation devint sa devise et celle de ses descendants.
. Mohammed avait acheté la paix en subissant le joug des chrétiens; mais il savait que, meme a ce prix, entre deux races aussi profondément divisées par les croyances et les intérêts la paix ne pouvait être durable. C’est pourquoi, en vertu de la vieille maxime, « arme-toi dans la paix et couvre-toi au printemps, » il mit à profit le temps de repos qui lui était donné pour fortifier son domaine, remplir ses arsenaux, pour favoriser les arts utiles et les etudes libérales qui sont la vraie force des empires, et surtout pour faire regner parmi ses sujets la justice, la concorde et le bonheur. Il ne confia les dignités et les magistratures qu’à de s hommes entourés de l’estime publique. 1 organisa une police vigilante et institua des règles sévères pour l’administration de la justice. Les pauvres et les opprimés avaient toujours accès auprès de lui, et il pourvoyait personnellement au soulagement des uns, à la protection des autres. Il fit bâtir pour les infirmes, les malades, les aveugles, e s viei ard^ des hôpitaux qu il visitait fréquemment à l’improviste, s'enquerant lui-meme des moindres détails. Il fonda aussi des écoles qu’il surveillait de la meme façon. Il établit des boulangeries et des boucheries pu-
bliques, afin que le peuple pût toujours se procurer à des prix modérés des aliments de bonne qualité. Il fit construire des aqueducs qui amenaient l’eau en abondance dans les villes, et la répandaient dans les campagnes. Il encouragea l’industrie en décernant des récompenses aux artisans les plus distingués ; chose remarquable , l’amélioration des races d’animaux domestiques fut un des objets de ses préoccupations. L’agriculture atteignit sous son règne un degré de prospérité extraordinaire ; la fécondité du sol fut doublée. L’industrie séricicole prit un essor tel. que ses produits dépassèrent en finesse et en beauté ceux de la Syrie. Des mines d’or et d’autres métaux furent mises en exploitation. Enfin Mohammed fut le premier roi de Grenade qui fit frapper à son nom de la monnaie d’or et d’argent, et il prit grand soin que les coins fussent d’une excellente exécution.
Ce fut, comme on l’a vu plus haut, vers l’année 1270 que Mohammed-Abual-Hamar fit commencer la construction du palais de l’Alhamrâ, dirigeant les travaux en personne , encourageant les ouvriers par sa présence et par ses bienveillants conseils. Il possédait déjà de magnifiques jardins garnis de plantes rares et précieuses ; il voulut que ceux de l’Alhamrâ fussent plus délicieux et plus riches encore ; il y passait la plus grande partie de son temps à converser avec des savants et des lettrés , à lire différents ouvrages et principalement des ouvrages historiques. Ce grand prince conserva jusqu’à une vieillesse avancée les facultés de son esprit et la vigueur de son corps. Il mourut presque subitement, dans sa soixante-dix-neuvieme année, comme il entrait en campagne avec l’élite de sa chevalerie pour repousser une invasion de son territoire. Il ne vit point s’achever la grande œuvre artistique de son règne.
L’Alhamrâ ne fut terminé qu’en 1348. Puisque nous avons raconté la vie de son fondateur, il est juste de donner aussi un souvenir à celui qui y mit la dernière main. 11 n’est pas indifférent de remarquer que l’un et l’autre ne se rendirent pas moins illustres par leurs vertus que par leur goût éclairé pour les magnificences de l’art. Yusuf-Abu-al-Hadjedj fut, ainsi que son glorieux prédécesseur, un chevalier loyal et valeureux, un bon patriote, un prince plein de zèle pour le bonheur du peuple et pour le progrès de la civilisation. Il monta sur le trône de Grenade en 1333. Sa haute taille, la mâle beauté de son visage, sa force physique, son maintien noble et digne, ses manières pleines de douceur et d’affabilité lui concilièrent en peu de temps le respect et la sympathie de la foule. A ces avantages extérieurs il joignait ceux, plus précieux, d’une excellente mémoire, d’une vaste intelligence et d'une vive imagination. Il était fort versé dans les lettres et dans les sciences ; il passait pour le meilleur poète de son royaume, et il en était assurément le meilleur architecte. Aussi, lorsqu'il sera question des édifices qu’il bâtit, faudra-t-il entendre cette expression à la lettre, et non dans un sens figuré, comme lorsqu’il s'agit des autres monarques, dont on dit qu’ils ont construit des monuments dont ils n’ont fait tout au plus qu’approuver les plans. L’extrème bonté de son cœur se montrait en toutes choses , et singulièrement
au milieu des horreurs de la guerre. Il réprouvait énergiquement tout acte de rigueur inutile, et recommandait qu’on épargnât toujours les femmes, les enfants, les vieillards, les malades et les blessés, ainsi que les hommes voués à la vie paisible et aux pieuses pratiques du cloître. Bien que son courage égalât ses vertus, il ne fut pas heureux dans ses entreprises militaires. Ayant fait alliance avec le roi de Maroc contre ceux de Castille et de Portugal, il fut battu dans la mémorable bataille de Salado, qui mit le royaume de Grenade à deux doigts de sa perte. Il obtint cependant, après cette défaite, une longue trêve, pendant laquelle il ne s’occupa que de l’amélioration morale de son peuple. 11 établit dans tous les villages des écoles avec un système uniforme d’instruction élémentaire. Tout hameau de plus de douze maisons dut avoir une mosquée, et les abus qui s’étaient introduits dans les cérémonies du culte et dans les réjouissances publiques furent sévèrement réprimés. La police des villes ne fut pas non plus négligée; il institua des gardes de nuit pour veiller à la sûreté des personnes et des propriétés. Il tourna ensuite son attention vers les grands travaux d’architecture; il compléta ceux qui avaient été commencés par ses prédécesseurs et en fît exécuter de nouveaux d’après ses propres plans. On lui doit la belle porte de Justice qui forme la grande entrée de la forteresse de l’Alhamrâ. Il embellit aussi plusieurs salles et cours du palais, comme l’attestent des inscriptions où son nom est souvent répété. Ce fut lui qui fit bâtir l’Alcazar de Malaga, maintenant réduit en ruines, mais qui probablement ne le cédait pas à l’Alhamrâ pour le luxe des décorations intérieures.
Les nobles de Grenade, se conformant au goût du roi, élevèrent dans la ville une multitude de magnifiques palais dont les murs extérieurs disparaissaient sous la profusion des peintures, des dorures et des émaux, dont les appartements étaient enrichis de mosaïques et d’ouvrages en bois précieux, et qu’accompagnaient de petits jardins ornés de fontaines et de jets d eau. Tels étaient le luxe de ces habitations et leur aspect éblouissant, qu’un historien arabe compare Grenade , sous le règne de Yusuf , à un vase d’argent rempli d’émeraudes et de jacinthes.
Cependant la trêve que Yusuf avait obtenue touchait à son terme. Après avoir tenté de vains efforts pour en obtenir la prolongation, il se décida, non sans une extrême répugnance, à reprendre les armes. Alonzo XL de Castille, sans perdre un seul instant, avait mis le siège devant Gibraltar. Yusuf venait d’envoyer un corps d’armée au secours de cette place lorsqu’il apprit que le monarque espagnol avait succombé aux atteintes de la peste. Au lieu de recevoir cette nouvelle avec joie, il ne se souvint que des hautes qualités de son implacable adver sa i re . « Hélas ! s’écria-t-il , le monde a perdu un de ses plus excellents princes, un souverain qui savait honorer le mérite chez ses ennemis ainsi q ue chez ses amis ! » Les chevaliers mores, partageant les nobles sentiments d u roi, prirent le deuil. Ceux-là même qui occupaient Gibraltar, si étroitement investi par les Castillans, suspendirent
tout mouvement hostile. Lorsque le siège fut levé, ils sortirent sans armes et vinrent assister dans un muet recueillement au funèbre défilé. Le même hommage fut rendu à 1 illustre défunt par tous les chefs arabes, qui laissèrent les troupes retourner paisiblement de Gibraltar à Séville avec le corps du roi chrétien.
Yusuf ne survécut pas longtemps à l’ennemi qu’il avait si généreusement pleuré. En 1354, comme il était en prière dans la mosquée de l’Alhamrâ, un fou s’élança tout à coup sur lui et le frappa par derrière d’un coup de poignard. Les gardes et les courtisans accoururent aux cris du roi, qu'ils trouvèrent baigné dans son sang, et qui, transporté dans son appartement, expira après une courte agonie. Le meurtrier fut mis en pièces, et ses membres furent brûlés sur la place publique pour satisfaire la fureur du peuple.